Attentat à Barcelone: le conducteur de la fourgonnette a été abattu

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Une fourgonnette a percuté la foule, à Barcelone, jeudi 17 août, au moins 14 morts et une centaine de blessés. L’attentat a été revendiqué par le groupe État islamique. Quelques heures plus tard, un deuxième véhicule a foncé sur la foule dans la cité balnéaire de Cambrils, faisant un mort et plusieurs blessés. Le point sur l’enquête.

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Après les attentats qui ont tué jeudi 17 juillet 15 personnes en Catalogne, l’enquête policière progresse. Une cellule d’une douzaine de personnes a été mise au jour en lien avec les attaques menées par des voitures lancées contre la foule à Barcelone puis à Cambrils, station balnéaire située au sud de la capitale catalane, a expliqué, vendredi dans la soirée, le porte-parole de la police régionale, Josep Lluis Trapero. À Cambrils, une voiture a percuté six civils et un policier. Une personne est morte des suites de ses blessures et la police a abattu les assaillants.

Le conducteur de la camionnette qui a foncé sur les Ramblas à Barcelone, faisant 14 morts et une centaine de blessés, était le dernier membre encore en fuite de la cellule djihadiste responsable des attentats de Barcelone et de Cambrils. Son identité a été formellement établie lundi matin par les services de police : il s’agit de Younès Abouyaaqoub. Il a été tué dans l'après-midi par la police catalane à Subirats, une commune située à l’ouest de Barcelone. Après avoir abandonné le véhicule, jeudi, l’homme s’était enfui à pied et était depuis recherché par la police, en Espagne et en Europe.

« Les sources de la lutte contre le terrorisme ont souligné qu'Abouyaqoub portait autour de lui ce qui ressemblait à une ceinture explosive et a crié 'Ala est formidable' lorsqu'il a été surpris par la police catalane. Selon ces sources, Abouyaqoub a été abattu à une distance de 10 à 15 mètres. Après avoir été abattu, l'homme est resté face cachée. Les Mossos [la police catalane - ndlr] ont confirmé que les explosifs qu'il portait n'étaient pas réels et ont procédé à l'identification. La confirmation officielle est arrivée à 17h20 : l'homme trouvé était Abouyaqoub », peut-on lire sur le site d'El Pais.

Au total, quatre hommes ont été interpellés au cours de l'enquête, trois Marocains et un Espagnol de Melilla (enclave espagnole au Maroc), âgés de 21 à 34 ans, a indiqué dimanche soir Josep Lluis Trapero, porte-parole de la police catalane. Aucune de ces personnes n’a de passé lié à des affaires de terrorisme, a-t-il précisé.

La police a diffusé l’identité des individus abattus à Cambrils. Ce sont des Marocains habitant à Ripoll, petite ville située à une centaine de kilomètres au nord de Barcelone. Les enquêteurs s’intéressent également à un imam de cette ville, Abdelbaki Essati. Le domicile de l’homme, qui a disparu depuis mardi, a une nouvelle fois été perquisitionné samedi à l’aube, selon son colocataire qui a assisté à l’opération de police. Par ailleurs, Le Parisien rapporte dimanche que la voiture utilisée dans l’attentat de Cambrils, une Audi A3 noire, est passée par la France une semaine avant les attentats. Elle aurait été photographiée pour excès de vitesse en région parisienne, précise le journal.

Les suspects et leurs liens familiaux mis en évidence par le "New York Times" © NYT Les suspects et leurs liens familiaux mis en évidence par le "New York Times" © NYT

Le New York Times relève ce dimanche que la cellule à l’origine des deux attentats compte plusieurs fratries. « Ils ont grandi ensemble et parmi eux se trouvaient quatre fratries », écrit le journal américain, qui met en évidence le rôle d’Abdelbaki Essati. Celui-ci se serait établi comme imam à Ripoll et serait lié à l’État islamique. « Par une étrange ressemblance avec les attaques récentes de Paris et Bruxelles, Essati semble avoir ciblé des groupes de frères, probablement parce que les liens familiaux font qu’il est plus difficile pour les individus de quitter le groupe, même s’ils veulent se rendre à la police. »

L’enquête se concentre également sur une maison à Alcanar, une localité au sud de Barcelone. Cette maison a été détruite par une explosion mercredi peu avant minuit. La police pense que ce bâtiment était utilisé pour préparer un ou plusieurs attentats de grande ampleur à Barcelone, peut-être à l’aide des bonbonnes de gaz qui y étaient entreposées, précise Reuters. L’explosion, apparemment accidentelle, de mercredi soir aurait contraint les conspirateurs à revoir leurs ambitions à la baisse pour organiser à la hâte des opérations plus « rudimentaires », a expliqué le chef de la police. Au moins 105 bouteilles de gaz ont été retrouvées sur place. Selon une source proche de l’enquête jointe par Le Monde, des traces de TATP, un explosif artisanal particulièrement prisé des djihadistes, ont également été décelées. Il a été utilisé dans les attentats de Bruxelles et de Paris.

Cette explosion aurait évité un drame « de plus grande envergure », selon la police catalane. Ne pouvant plus perpétrer des attentats « de l’ampleur espérée », les djihadistes auraient décidé de commettre une double attaque « plus rudimentaire, dans le sillage des autres attentats perpétrés dans les villes européennes », d’abord à Barcelone, puis à Cambrils, a expliqué Josep Lluis Trapero. « Ce n’était pas du tout ce qu’ils avaient prévu », a ajouté le responsable de la police.

 D’après les médias espagnols, deux personnes suspectées d'être impliquées dans les attaques pourraient avoir été tuées dans l’explosion à Alcanar.

Retour sur le récit par les témoins. L’un d’entre eux a déclaré jeudi à la chaîne de télévision Sky News : « Tout à coup, cela a été le chaos. Les gens ont commencé à courir en criant, il y avait des détonations fortes. Les gens ont commencé à courir vers les magasins, il y a eu un genre de mini-bousculade là où nous étions […]. » Il a raconté avoir trouvé refuge avec plusieurs dizaines de personnes dans une église voisine.

Le Télégramme de Brest rapporte de son côté le témoignage d’un Français en vacances à Barcelone qui se trouvait sur les Ramblas au moment où le fourgon a foncé sur la foule. Sébastien Galardon, 43 ans, se baladait avec sa femme et ses deux enfants. « On était au milieu de l’avenue quand on a entendu des cris. J’ai vu le véhicule arriver à toute vitesse. Il était à 50 mètres. Il faisait des zigzags. Pour moi, c’était évident. Il s’agissait d’un attentat. » Le Français a immédiatement traversé les Ramblas pour mettre sa famille en sécurité. « La foule était très dense. On est entrés dans la boutique du Real Madrid. On y est depuis 1 h 45. Les grilles sont fermées. On est une cinquantaine à l’étage », explique Sébastien. Il a eu le temps de voir le fourgon finir sa course « contre un kiosque » et tente de s’informer par tous les moyens possibles. Réseaux sociaux, médias locaux… « On nous parle d’un suspect recherché, mais on n’est sûr de rien », raconte-t-il. Il y a bien une petite fenêtre au fond du magasin. « Mais on essaie de ne pas trop s’en approcher. Il y a un corps juste devant. Il y a des sirènes dans tous les sens », précise Sébastien Galardon.

Les services espagnols ont mis en place une ligne téléphonique pour tous ceux qui chercheraient des nouvelles de leurs proches sur les lieux de l’incident : (0034) 932 14 21 24. Le consulat général de France à Barcelone a également mis en place un numéro d’urgence : (00 34) 93 270 30 35. « Les Français résidant à Barcelone ou de passage sont invités à éviter le secteur et à rassurer dans les meilleurs délais leurs proches afin d'éviter l’engorgement des numéros d’urgence », précise le Quai d’Orsay. Facebook a mis en place, comme il le fait désormais à chaque attentat, une procédure pour que les Barcelonais puissent indiquer à leurs réseaux s’ils sont sains et saufs. Au total, 30 Français ont été blessés dans ces deux attaques, selon un bilan revu à la hausse samedi.

Réactions politiques. Peu de temps après l’attaque, la maire de Barcelone, Ada Colau, a réagi par un tweet, indiquant qu’un plan d’urgence pour aider les victimes était activé. « En contact avec toutes les administrations. Priorité : assister les blessés sur les Ramblas et faciliter le travail des forces de sécurité », a déclaré le premier ministre Mariano Rajoy sur Twitter.

Plusieurs dirigeants européens ont déploré l’attaque dès jeudi soir. « Nos pensées sont avec les victimes et tous ceux qui sont affectés par cette attaque lâche visant des innocents », a déclaré le président du conseil européen Donald Tusk. À Washington, le secrétaire d’État Rex Tillerson a indiqué : « Les terroristes autour du monde devraient savoir que les États-Unis et nos alliés sont résolus à vous retrouver et vous conduire devant la justice. »

L’Espagne a ensuite décrété un deuil national pendant trois jours.

Revendication. L’attentat a été revendiqué dans la soirée de jeudi. Le groupe État islamique l’a revendiqué via l’agence de propagande Amaq. « Les exécutants de l’attaque sont des soldats de l’EI et ont mené une opération en réponse aux appels à cibler les États membres de la coalition », indique le communiqué. 

Un modus operandi déjà observé ailleurs

D’après le quotidien de Barcelone elPeriódico, la CIA aurait averti il y a deux mois la police catalane d’une possibilité d’attaque terroriste dans la ville. L’agence américaine mettait en évidence la vulnérabilité de la Catalogne, en raison du manque de formation et d’armement de sa police, et du fait que Barcelone est une destination touristique internationale de premier plan.

L’attentat récent le plus meurtrier en Espagne remonte à mars 2004. Des bombes placées par des islamistes dans des trains de banlieue à Madrid avaient fait 191 morts et plus de 1 800 blessés. Mais c’est la première fois que le pays est touché par une attaque au véhicule-bélier, un modus operandi qui a déjà endeuillé Nice, Berlin, Londres et Stockholm depuis l’année dernière.

Sur les Ramblas de Barcelone, où l'attentat a été commis le 18 août. © Reuters Sur les Ramblas de Barcelone, où l'attentat a été commis le 18 août. © Reuters

Le scénario de l’attentat de Londres en juin dernier offre notamment de troublantes similitudes avec les événements qui viennent de frapper la Catalogne. À la sortie du London Bridge, sur la rive sud de la Tamise, une camionnette blanche circulant à une vitesse élevée a foncé sur des piétons en zigzaguant. Les assaillants s’étaient ensuite rendus au marché couvert de Borough Market, qui héberge de nombreux restaurants et pubs très fréquentés, où ils abandonnaient leur véhicule, y poignardaient au moins deux clients avant d’être abattus par la police. L’attentat devait faire 7 morts et 48 blessés.

Fin mars 2017, un terroriste commettait un attentat à la voiture-bélier et à l’arme blanche sur le pont de Westminster et à proximité du Parlement britannique, et faisait cinq morts, toujours à Londres.

Le 19 décembre 2016, un poids lourd lancé sur un marché de Noël à Berlin tuait 12 personnes et blessait une cinquantaine d’autres. Un attentat lui-même décalque du massacre du 14-Juillet au cours duquel, au volant d’un camion de 19 tonnes, le terroriste Mohamed Lahouaiej Bouhlel fauchait la vie de 86 personnes et faisait plusieurs centaines de blessés à Nice.

Chacun de ces attentats a été revendiqué par l’État islamique. Pour autant, ce mode opératoire n’est pas le sordide apanage de l’organisation terroriste syro-irakienne. Comme Mediapart l’avait raconté, l’attaque au véhicule-bélier avait été théorisée dès 2010 par Inspire, le magazine de propagande sur Internet d’Al-Qaïda dans la péninsule Arabique.

Inspire préconisait l’utilisation d’un 4×4 comme voiture-bélier, conseillait aux apprentis djihadistes de prendre leur temps et de choisir avec minutie un endroit densément peuplé. « Pour réussir le plus grand carnage, vous devez faire prendre un maximum de vitesse à votre véhicule afin d’augmenter votre force d’inertie et d’être capable de frapper autant de gens que possible. » Le rédacteur en chef du magazine insistait : « Gardez à l’esprit qu’à partir du moment où les gens comprendront ce que vous êtes en train de faire, ils vont se disperser, […] ils chercheront des endroits où votre véhicule ne pourra pas les atteindre. Aussi, il est important d’étudier votre chemin auparavant. L’emplacement idéal est un endroit où il y a un maximum de piétons et le moins possible de véhicules. En fait, si vous pouvez frapper dans une zone piétonne comme il en existe dans certains centres-ville, cela sera merveilleux. Certains endroits sont fermés à la circulation temporairement en raison d’un afflux de personnes. »

Tant et si bien que, même si l’État islamique a revendiqué l’attentat de Nice, Al-Qaïda dans la péninsule Arabique s’est fendu, trois jours après le massacre, d’un communiqué de quatre pages d’« analyse de l’opération » qui est une façon de s’attribuer la paternité, si ce n’est de l’action, au moins de l’idée. L’organisation terroriste se félicite de la pertinence du choix de l’arme par destination – le camion – « à une époque où les services de renseignement se concentrent sur la traque de matériaux explosifs », et signale au passage avoir « déjà présenté », six ans plus tôt, l’« idée d’utiliser un véhicule à projeter sur une foule de mécréants ».

Ces attentats qui touchent aujourd’hui l’Espagne s’inscrivent dans une longue liste qui frappe l’Europe depuis trois ans. L’Allemagne, la Belgique, le Royaume-Uni et surtout la France (attentats de janvier 2015, du 13-Novembre, de Nice, de Magnanville, de Saint-Étienne-du-Rouvray, des Champs-Élysées) étaient jusqu’ici les cibles privilégiées des terroristes. Pourquoi l’Espagne est-elle aujourd’hui visée ?

Bien sûr, il y a la participation de chacun de ces pays à la coalition qui lutte contre l’État islamique sur le théâtre syro-irakien. Évidemment, il convient de ne pas oublier le symbole d’opulence et de luxure des « mécréants » que ces pays représentent – en l’espèce, les Ramblas barcelonais constituent, comme les Champs-Élysées parisiens, une cible de choix pour les intégristes. Mais il ne faut pas négliger le simple principe de réalité. Interrogé en juin dernier, un haut cadre de la lutte antiterroriste française mettait en garde : « Il ne faut jamais oublier que les terroristes frappent d’abord là où ils peuvent frapper. Il y a toujours une raison d’opportunité. »

En avril dernier, la police de Catalogne avait mené une opération antiterroriste en lien avec l’enquête sur les attentats de mars 2016 à Bruxelles. Neuf personnes avaient été arrêtées pour appartenance présumée à une organisation – des hommes entre 30 et 40 ans, un de nationalité espagnole et les autres de nationalité marocaine. L’opération, menée à Barcelone et ses alentours, visait « un présumé groupe djihadiste avec des connexions internationales », mais il n’y avait pas « d’indices clairs » de leur éventuelle intention de commettre un attentat en Espagne, avait alors indiqué le responsable de la sécurité au sein du gouvernement de Catalogne.

Jusqu’ici, l’Espagne servait surtout de base de transit pour les djihadistes ne souhaitant pas attirer l’attention des services de leurs propres pays. C’est ainsi que les complices et l’épouse d’Amedy Coulibaly prenaient la tangente pour la Syrie via Madrid, avant que le terroriste ne tue une policière municipale à Montrouge et quatre personnes de confession juive à l’Hyper Cacher de Vincennes début 2015. Ayant déjà rejoint la Syrie, le vétéran d’Afghanistan Ahmed Laidouni comptait passer en Espagne en août 2014 pour mieux berner les services français afin de rejoindre l’Hexagone, où il comptait recruter des volontaires pour le djihad. Et le terroriste marocain Ayoub El-Khazzani, qui avait séjourné avec sa famille à Algésiras, préférait cibler le Thalys entre Bruxelles et Paris, supposé transporter des voyageurs américains, plutôt que s’en prendre à son pays d’accueil. 

Dans un entretien dans Le Parisien, Jean-Charles Brisard, le président du Centre d’analyse et du terrorisme (CAT), rappelle que, depuis cinq ans, trois attentats ont été déjoués en Espagne et que plus de 200 djihadistes espagnols ont rejoint le théâtre syrien. Toujours selon le chercheur, 30 % des islamistes incarcérés dans le pays seraient originaires de la région de Barcelone.

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Cet article est actualisé depuis jeudi 17 août au fur et à mesure de l'évolution de la situation.