La France paie au prix fort la guerre en Libye

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Nicolas Sarkozy est, en mars 2011, l’initiateur et le plus farouche acteur d’une intervention armée en Libye qui aboutit au renversement et à la mort de Kadhafi. Lancée sur la base de fausses informations, l’entreprise guerrière est un fiasco. 

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Six ans après le renversement et la mort du colonel Kadhafi, la France paie au prix fort une guerre dont Nicolas Sarkozy fut l’initiateur et le plus ardent protagoniste. La Libye est devenu un « impératif de sécurité national, régional et international », a souligné Emmanuel Macron, mardi 25 juillet. Deux semaines plus tôt, le 11 juillet, Jean-Yves Le Drian, ministre des affaires étrangères après avoir été durant tout le quinquennat Hollande ministre de la défense, décrivait en ces termes la situation devant les députés: « La Libye souffre de l’absence d’État et de l’anarchie qui en découle […]. Ce pays est source de grands périls pour nous » (lire son audition ici).

En résumé, deux pouvoirs se combattent en Libye, l’un à Benghazi, l’autre à Tripoli. Des milices armées rivales développent et vivent des trafics de drogues, de pétrole, d’armes et de migrants. Cette crise déstabilise dangereusement les pays voisins et, en premier lieu, la fragile Tunisie. Elle a diffusé dans une large partie du Sahel, les arsenaux du régime de Kadhafi ayant permis d’alimenter tous les groupes radicaux de la région. Cette guerre « préventive », revendique Bernard-Henri Lévy, qui fut le plus fervent publiciste de Nicolas Sarkozy, a été déclenchée en détournant l’esprit comme la lettre d’une résolution de l’ONU, ce qui donne aujourd’hui encore de solides arguments à la Russie et à la Chine…

Nicolas Sarkozy et David Cameron célébrant la victoire à Benghazi, en septembre 2011 © Reuters Nicolas Sarkozy et David Cameron célébrant la victoire à Benghazi, en septembre 2011 © Reuters

Voilà l'héritage sarkozyste. Il est accablant et la gravité de l’actuelle situation oblige à s’interroger sur les vraies raisons de cette intervention militaire. De même que nous savons désormais que les raisons réelles de l’invasion américaine en l’Irak, en 2003, ne devaient rien aux armes de destruction massive mais tout à la volonté de revanche du vice-président Dick Cheney et aux intérêts des grandes compagnies pétrolières américaines, la guerre de Sarkozy renvoie à des complicités inavouables, au parfum de corruption, et à de médiocres manœuvres de politique intérieure d’un pouvoir qui, à l’époque, avait considéré avec mépris les immenses espoirs soulevés par les révolutions arabes.

Interrogé par Fabrice Arfi et Karl Laske dans leur livre Avec les compliments du guide, Gérard Longuet était le ministre de la défense de Nicolas Sarkozy pendant la guerre. Que dit-il aujourd’hui ? « La Libye, ce n’est pas un sujet totalement serein. Nous avons fait une guerre. Ce que nous avons laissé pose problème. Si je devais parler publiquement de la Libye, cela remettrait en cause les images d’Épinal. » Le ministre n’en dira pas plus. Il est vrai que toutes les demandes d’une commission d’enquête parlementaire en France qui aurait pu l’obliger à témoigner sous serment et à être interrogé ont été rejetées…

Barack Obama, qui avait accepté, sur pression insistante d’Hillary Clinton, de soutenir l’opération franco-britannique, concédera en avril 2016, dans un entretien à The Atlantic, avoir commis avec la Libye sa « pire erreur », comparant la situation à un véritable « merdier ». Des responsables américains puis britanniques, mais aussi de grandes ONG comme Amnesty International et Human Rights Watch, expliqueront que la guerre a été déclenchée à partir de fausses informations. Les fusillades et bombardements de populations civiles par des avions de Kadhafi ? Aucune preuve. Une colonne de chars avançant sur Benghazi pour procéder à un massacre général ? Faux. Les chars n’entrèrent jamais dans la ville.

Le chaos libyen est une histoire française, celle d’un président de la République aux abois. Ce fut d’ailleurs la principale conclusion d'une enquête de la commission des affaires étrangères du parlement britannique qui, en 2016, a rendu publics ses travaux sur les prémices de cette guerre, jugeant elle aussi que cette intervention « n’était pas fondée sur des renseignements exacts » (lire ici notre article sur ce rapport).

Comme le rappellent Fabrice Arfi et Karl Laske, pour les parlementaires britanniques, « aucune chance n’a jamais été donnée à une option diplomatique et à une sortie de crise politique qui auraient, l’une et l’autre, vraisemblablement empêché la Libye de sombrer dans le chaos ». Cette responsabilité française, Emmanuel Macron l’a reconnue à demi-mots, le mois dernier, lors de son discours devant l’Assemblée générale des Nations unies : « Six ans après son intervention armée, je prends acte devant cette assemblée de la responsabilité particulière de la France pour que ce pays [la Libye – ndlr] retrouve la stabilité » (discours à lire ici).

Il faut pourtant se souvenir de l’unanimisme béat qui submergea le pays lorsque fut adoptée, le 18 mars 2011, la résolution de l’ONU qui autorisait, de fait, l’entrée en guerre. L’esprit de caserne l’emportait alors immédiatement dans la quasi-totalité de la presse française et du monde politique ((« Enfin ! », titrait Laurent Joffrin, du Nouvel Observateur), toute pensée dissonante étant alors qualifiée de « munichoise ».

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