Vu des médias arabes. En Syrie, bientôt la peur changera de camp

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Scènes insoutenables de répression en Syrie, pugilat égyptien en direct et débats à en perdre la tête sur la Tunisie, la Libye, l'Algérie... Le printemps arabe ne s’essouffle pas, bien au contraire.

Une chronique de Tewfik Hakem.

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Une chronique de Tewfik Hakem

Autant vous prévenir. Dans cette chronique vous n’échapperez pas à d’insoutenables scènes de la répression barbare exercée par la Securitate syrienne contre ceux qui veulent s’en débarrasser. Vous verrez également un pugilat d’une rare violence dans un talk-show égyptien, et, concernant la Tunisie, la Libye et l’Algérie, vous lirez des points de vue et des analyses contradictoires qui peuvent donner le tournis. Et pourtant, aussi paradoxal que cela puisse paraître, toutes ces nouvelles tendent à prouver que le printemps arabe ne s’essouffle pas, bien au contraire.

 

– Syrie: bientôt la peur changera de camp. La répression redouble de férocité en Syrie mais les manifestants toutes confessions et origines confondues sont plus en plus nombreux et plus que jamais déterminés à poursuivre leur mouvement. En plus du slogan des révolutionnaires panarabes, «le peuple veut la chute du régime», les Syriens scandent: «Dans chaque ruelle, dans chaque maison, nous voulons te renverser, Bachar!», «la mort plutôt que l’humiliation», «le peuple veut la liberté».

la révolution syrienne, la plus belle manifestation de Darra 16/04/2011.flv © shamifadi

 

On peut les voir défier la dictature à travers les vidéos postées par les internautes et à travers leurs témoignages sur le net. On peut voir aussi quelques exactions de la police et des miliciens du régime qui tentent de mater cette révolution populaire. Car quand le président Bachar El-Assad tente, le samedi 16 avril, de donner des gages à l’Occident en promettant «la levée imminente» de l’Etat de siège en vigueur depuis 1963, il s’adresse dans le même temps à son peuple avec ce mépris qui est la marque de toutes les dictatures: «Les Syriens sont civilisés, ils aiment l’ordre et n’accepteront pas le chaos et le règne de la populace.»

Selon Reuters, à Homs, troisième ville du pays, 5.000 membres de cette «populace» ont décidé lundi de s’installer sur la place centrale, déterminés à l'occuper jusqu'à ce que le président Bachar El-Assad quitte le pouvoir. «Les troubles en Syrie relèvent d'une insurrection armée», a aussitôt déclaré le ministère de l'intérieur. «Une insurrection armée par des groupes salafistes», précise le communiqué du ministère. Les salafistes bien sûr! Ben Ali criait au «complot islamiste», Kadhafi se plaignait d’une «offensive d’Al-Qaïda», El-Assad évoque des «groupes salafistes». Les dictateurs arabes ne sont pas seulement à bout de souffle, ils sont également à court d’idées.

La terrible vidéo que je vous propose ci-dessous dure un peu plus de 4 minutes. Cela se passe dans un quartier de Deraa, peu de temps après une expédition punitive. L’homme qui filme nous interpelle : «Regardez, c’est ça le régime de Bachar le chien.» «Regardez à quoi ressemblent les réformes promises par le régime de Bachar.»

شام - درعا - من مجازر النظام - مشاهد مؤلمة جدا - © bentcham

 

Tous les pays du «monde libre» ont pu voir cette vidéo – entre autres vidéos explicites – mais ni les Etats-Unis (qui ont un ambassadeur à Damas depuis janvier), ni la France et la Grande-Bretagne et encore moins cette nouvelle et grande démocratie qu’est le Qatar n'ont rompu leurs relations diplomatiques avec la Syrie de Bachar El-Assad. Que leur faut-il de plus? Est-ce à dire que face à la barbarie d’un régime qui tire sur des manifestants désarmés on ne peut que larguer des bombes au petit bonheur la chance comme on le fait en Libye ?

Seuls et désarmés, les activistes syriens sont en train de gagner cette guerre contre la dictature avec des caméras numériques et les réseaux sociaux. Depuis peu des pages facebook sont entièrement consacrées à identifier les militaires, policiers ou miliciens coupables d’exactions, région par région. Bientôt la peur va changer de camp.

 

– En Egypte, place Tahrir, au cœur du Caire, le même rituel : tous les vendredis la «société civile révolutionnaire» vient défier le pouvoir militaire intérimaire du maréchal Tantaoui et, semaine après semaine, les manifestants arrachent des victoires concrètes. Les initiateurs du «Vendredi du jugement et de l’épuration» du 8 avril avaient neuf revendications dont les deux plus importantes étaient l’arrestation et le jugement de l’ex-président Moubarak et de ses collaborateurs, et la dissolution de l’ex-parti au pouvoir. Malgré toutes les pressions exercées par les monarchies du Golfe pour ne pas céder aux revendications des jeunes révolutionnaires égyptiens, le Conseil suprême des forces armées qui gère tant bien que mal la transition a fini par arrêter Hosni Moubarak pour le déférer, lui et ses deux fils, devant la justice. Et la justice égyptienne a annoncé la dissolution de l’ex-parti au pouvoir, le PND (parti national démocrate). Du coup, ce vendredi 15 avril était en quelque sorte le premier jour de relâche pour les révolutionnaires égyptiens. Mais vendredi prochain, ils appellent à une grande marche pour exiger, entre autres, que tous les responsables de l’ancien régime soient jugés.

Plus drôles sont les événements du jeudi au Caire, ou pour reprendre l’expression du quotidien Al-Masry Al Youm, «les cadeaux du jeudi». A la veille de chaque manifestation, le Conseil suprême des forces armées fait en effet des concessions aux jeunes révolutionnaires. Le dernier «cadeau du jeudi» a été la promesse du maréchal Tantaoui de «reconsidérer tous les jugements rendus contre les manifestants égyptiens». Promesse publique faite d’abord sur la page facebook du Conseil suprême des armées avant d’être transmise aux médias.

Dans la série «ça nous amuse», il y a ce mea culpa d’un des ex-imams officiels égyptiens: sur les ondes de la radio Jeunesse et sports du Caire, l’imam-prédicateur Khaled Al Guoundi a craqué: «Je regrette d’avoir été critique vis-à-vis des jeunes révolutionnaires pendant la révolution. Mais je vous en prie, arrêtez de m’insulter. O jeunes de la place Tahrir, c’est vrai j’ai été contre vous mais maintenant je suis avec vous, et je comprends que vous me traitiez d’opportuniste, mais jusqu'à quand vais-je devoir me faire insulter?» Il semble avoir été entendu.

Il y a aussi ce débat télévisé en direct autour de la dissolution de l’ex-parti au pouvoir, le PND: deux de ses anciens cadres s’insultent sur le mode «le voleur ce n’est pas moi, c’est lui». Ça se termine en pugilat.

معركة داخل قناة الفراعين (اثناء الفاصل) © MrEngshehab

 

C’est drôle à voir mais on se demande comment l’Egypte va pouvoir recycler tous les vieux voyous salariés de l’ex-parti des Moubarak.

 

– En Tunisie, la même problématique. Que faire des anciens responsables et cadres de l’ex-parti de Ben Ali ? La mesure qui exclut toute personne ayant assumé des responsabilités au sein du RCD est-elle conforme à l’Etat de droit que la Tunisie veut mettre en place ? La question est posée par le journal La Presse de Tunisie à Abdessatar Klai, ingénieur conseil, résidant en France. Voici sa réponse : «A l'idolâtrie des deux anciens régimes tunisiens qui ont gouverné notre pays depuis l’indépendance, succède, de nos jours, et au détriment fâcheux d'une unité nationale fragile et en mauvais état, une intolérance féroce. Cette démarche d’exclusion est de mauvais augure pour l’avenir de la Tunisie. Ce comité composé de personnes simplement désignées et non élues, dépourvues de toute légitimité politique, s’érige en “tribunal” et décide qui peut être candidat ou non.

«Seule une condamnation par une justice indépendante du pouvoir politique des anciens membres du RCD pourrait inclure une sanction telle que l’inéligibilité. Attenter à un droit civique tel que celui de présenter sa candidature à une élection est une dérive anti-démocratique dont les instigateurs devront porter la responsabilité. Cette décision n’aiderait pas à l’édification de la Tunisie moderne, libre, démocratique et plurielle prônée par la révolution citoyenne du 14 janvier.

«Cette loi viole deux articles de la Déclaration universelle des droits de l’Homme à savoir les articles 1 et 21. L’article 1er dispose que “Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et droits”. L’article 21 précise “Toute personne en tant que membre de la société a le droit de prendre part à la direction des affaires publiques de son pays directement soit par l’intermédiaire de représentants librement choisis”. Les droits de l’Homme sont indivisibles et sont les fondements de la démocratie.

«Il faut tirer les leçons de l’histoire. Pas de liberté pour les ennemis de la liberté, cette célèbre citation de Saint-Just revient en pleine actualité aujourd’hui et à cette étape cruciale de notre révolution. (...)

«Qu'on laisse la liberté à tous les citoyens honnêtes, propres et non condamnés par la justice d’être candidats, car en voulant agir de la sorte, les démocrates rentrent dans un jeu dangereux et passent eux-mêmes pour des ennemis de la liberté. C'est justement le problème de cette phrase de Saint-Just, on ne peut défendre la liberté en la refusant à certains». Lire l’intégralité de l’article ici.

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Tewfik Hakem est journaliste indépendant. Il anime sur France Culture une émission quotidienne consacrée à la littérature.