A Washington, Erdogan mesure l’échec de sa politique syrienne

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Le président turc n’est pas parvenu à convaincre Donald Trump de renoncer à armer les milices kurdes. Considérées par Ankara comme des adversaires de la Turquie, elles sont choisies par Washington pour mener l’assaut contre l’ÉI à Raqqa.

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Istanbul (Turquie), de notre correspondant.– Prévues depuis plusieurs semaines, la visite du président turc Recep Tayyip Erdogan à Washington et sa rencontre avec son homologue américain Donald Trump devaient être l’occasion pour l’homme fort de la Turquie de réaffirmer son statut de chef d’État de premier plan, passablement écorné après un référendum gagné de justesse en avril – et entaché d’accusations de fraudes massives – qui lui permet d’accroître considérablement ses pouvoirs, tout en accentuant un peu plus son image d’autocrate.

Le tête-à-tête devait également permettre au Reis turc de nouer des liens d’amitié durables avec le nouveau locataire de la Maison Blanche, a priori moins sourcilleux sur les questions d’État de droit et de démocratie que son prédécesseur Barack Obama – Donald Trump a été le premier chef d’État occidental à féliciter Erdogan après le succès de son référendum.

Mais la décision du président Trump, annoncée le 9 mai, d’autoriser l’approvisionnement en armes par l’armée américaine des milices kurdes syriennes, les Unités de protection du peuple (YPG), a cependant gâché la fête, transformant une opération de prestige en mission kamikaze pour le président turc, catégoriquement opposé à toute mesure pouvant renforcer l’emprise des Kurdes de Syrie sur le nord du pays.

Pour Ankara, les YPG, qui contrôlent de larges pans de territoire syrien adjacents à la Turquie, sont une émanation du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), en lutte depuis 1984 contre l’État turc pour l’autonomie du Sud-Est anatolien et considéré par de nombreux pays comme une « organisation terroriste ». Le gouvernement turc s’oppose à la création d’une région autonome kurde en Syrie – le Rojava – pouvant servir de base arrière à la guérilla du PKK.

Washington considère en revanche les YPG comme une entité distincte du PKK. Surtout elles constituent, tant par leur nombre (environ 55 000 hommes) que par l’efficacité de leurs combattants, le fer de lance des Forces de démocratique syrienne (FDS), seules capables, selon le Pentagone, de vaincre l’État islamique et de reconquérir la « capitale » du groupe djihadiste, Raqqa.

Au lieu du grand moment de communion espéré par Erdogan, la rencontre avec le chef d’État américain s’est ainsi conclue mardi sur ce qui ressemble, du point de vue turc, à un fiasco. « La montagne n’a même pas accouché d’une souris. Elle n’a accouché de rien du tout », commentait mercredi, dans le journal en ligne Al-Monitor, Cengiz Candar, un vieux routier de la diplomatie turque, témoin de nombreuses rencontres à la Maison Blanche. « Je n’ai jamais vu une telle visite. […] Ce sommet entre les présidents de la Turquie et des États-Unis, qui devait être un moment crucial, une pierre de touche à un moment où leurs relations sont tendues, n’a duré que 22-23 minutes ! Cela veut dire que chaque président a parlé environ 10 minutes, traductions comprises », a fait remarquer l’éditorialiste. L’entretien en tête à tête a toutefois été suivi d’un déjeuner et d’une rencontre de deux heures entre les deux délégations.

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Au cours d’une brève conférence de presse, le chef de l’administration américaine a bien assuré la Turquie du soutien des États-Unis dans « sa lutte contre les groupes terroristes comme Daech et le PKK », mais sans mentionner les YPG, ni revenir sur sa décision de fournir des armes légères, des mitrailleuses et des blindés aux miliciens kurdes. Visiblement désireux de ne pas couper les ponts avec son allié américain, Erdogan a pour sa part souligné assez mollement que « le fait de considérer une organisation terroriste comme les YPG comme un interlocuteur est absolument inapproprié au regard des accords passés au niveau international ».

Comme si ce revers diplomatique ne suffisait pas, le quotidien progouvernemental turc Yeni Safak a révélé jeudi que l’envoyé spécial du président américain auprès de la coalition anti-Daech, Brett McGurk, se trouvait en réunion avec des représentants du PKK recherchés par Ankara au moment même où son commanditaire s’entretenait avec le chef de l’État turc. Rappelant que McGurk avait été nommé par Barack Obama, le chef de la diplomatie turque, Mevlüt Cavusoglu, a estimé qu’il « serait judicieux de le remplacer », et a accusé les responsables américains « sur le terrain » de chercher à « empoisonner la nouvelle administration » de Donald Trump.

La tournée américaine du Reis a en outre été ternie par les violences auxquelles se seraient livrés ses agents de sécurité contre des manifestants réunis devant la résidence de l’ambassadeur de Turquie à Washington. Des vidéos de l’incident, qui a fait onze blessés, montrent des hommes en costume noir, certains portant un pistolet à la ceinture, frappant des manifestants, l’un d’eux enserrant avec son bras le cou d’une femme suffocante. Le département d’État américain a convoqué l’ambassadeur turc et fait part dans un communiqué de son « inquiétude la plus vive » au gouvernement turc, soulignant que « la violence n’est jamais une réponse appropriée à la liberté de parole ». Le sénateur républicain John McCain a appelé jeudi à l’expulsion de l’ambassadeur turc.

Aux yeux de nombreux analystes turcs, la décision américaine d’armer les milices kurdes n’est que la conclusion logique d’une politique au long cours : espérer l’infléchir était dès lors illusoire. Cette bataille, la Turquie l’a perdue en 2014, lorsque les États-Unis cherchaient un allié capable d’affronter la nouvelle menace de l’EI et qu’Ankara était aux abonnés absents. « À cette époque, les priorités ont rapidement changé en Occident, passant de la chute du régime de Bachar al-Assad à la destruction de l’EI. Or, la Turquie a été lente à adapter sa politique et a persisté à affirmer que le problème posé par l’EI n’était qu’un effet secondaire du conflit principal en Syrie, rappelle Serkan Demirtas, correspondant diplomatique pour le quotidien Hürriyet Daily News depuis près de deux décennies. Dès lors, la seule option disponible était celle des YPG. »

Depuis, la Turquie n’a pas présenté d’alternative crédible sur le plan militaire, son opération « Bouclier de l’Euphrate », en août 2016, qui a laborieusement conduit à la constitution d’un réduit protégé par l’armée turque au nord d’Alep, démontrant surtout l’incapacité d’Ankara à mobiliser les forces de l’opposition syrienne contre Daech.

Ne reste aujourd’hui au président turc que la possibilité de menacer les Kurdes de Syrie d’une riposte impitoyable en cas d’utilisation des armes américaines contre la Turquie. « Nous l’avons dit clairement [aux dirigeants américains – ndlr] : s’il se produit la moindre attaque des YPG contre la Turquie, nous mettrons en œuvre nos règles d’engagement sans rien demander à personne », a ainsi déclaré Erdogan ce jeudi à la presse.

Mais cette possibilité elle-même semble limitée par la présence protectrice, aux côtés des milices kurdes, d’unités du régime d’Assad et d’instructeurs russes à l’ouest de l’Euphrate, ainsi que de près d’un millier de soldats américains à l’est du fleuve. Lorsque les forces armées turques ont bombardé un QG des YPG dans le nord de la Syrie, le 25 avril, tuant 28 personnes, la réaction américaine a été immédiate, des avions de combat US imposant une zone d’interdiction aérienne au-dessus du Rojava, tandis que des véhicules blindés arborant la bannière étoilée se déployaient tout au long de la frontière turque. « S’ils rééditent leurs attaques, les forces de la coalition agiront. Ils savent bien que nous sommes la force la plus importante contre Daech. Si on nous tire dans le dos pendant cette phase, ils ne resteront pas sans réagir », narguait samedi Salih Muslim, le dirigeant de facto de l’entité kurde syrienne, cité par l’agence de presse ANF, proche du PKK.

À ce stade, la meilleure stratégie pour Ankara réside sans doute dans l’attente. Les FDS auront en effet fort à faire pour vaincre les djihadistes à Raqqa, et plus encore pour tenir une ville de peuplement très majoritairement arabe. « Je pense que la prise de Raqqa sera très difficile et que cela va déclencher une guerre entre Arabes et Kurdes dans la région, commente Bora Bayraktar, spécialiste du Proche-Orient à l’université stambouliote Kültür. La Turquie va attendre et développer une politique en fonction de ces développements. » L’opinion est partagée par Robert Ford, l’ancien ambassadeur américain à Damas, qui estime que la Turquie pourrait tirer profit de ces antagonismes ethniques. « Les difficultés de l’Amérique seront encore pires si la Turquie encourage le sentiment anti-YPG dans cette région majoritairement arabe. Nous devrons dès lors trouver un accord avec Erdogan », écrit l’ancien diplomate dans une tribune publiée par The Atlantic.

Le Reis turc semble l’avoir compris, qui s’interrogeait jeudi sur la façon dont les États-Unis allaient gérer les antagonismes arabo-kurdes, une fois débarrassés de l’EI : « Je suis convaincu qu’ils sonneront à notre porte au sujet de la Syrie. Pour le moment, ils ont encerclé Raqqa. Nous allons voir ce qui se passe. Mais la Turquie sera forcément sur le terrain. » À moins que le grand bénéficiaire de cette campagne militaire ne soit, au bout du compte, le régime d’Assad. « À Raqqa, ville arabe, les Kurdes des YPG vont clairement devoir se coordonner avec le régime, prévoit ainsi un diplomate occidental proche du dossier syrien, parlant sous le couvert de l’anonymat. La ville va d’une certaine façon être restituée à Assad. »

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