La tentation djihadiste des salafistes marocains

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Le conflit en Syrie a séduit un nombre important de Marocains, qui forment son troisième contingent arabe, avec plus de 1 500 personnes qui se sont rendues en Irak et en Syrie. Leurs départs, auparavant tolérés par les autorités, sont désormais surveillés, de même que les retours, par crainte d'un attentat sur le territoire du royaume.

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Rabat (Maroc), de notre correspondante. -  Hatim el-Ouahabi, surnommé Halawa, était un sportif réputé. Issu de Tétouan, dans le nord du pays, ce jeune Marocain a fait partie de l'équipe nationale de football en salle. L'été dernier, il décidait de rejoindre Daech. Quelques mois plus tard, en mai 2016, des sites d'information locaux annonçaient sa mort lors d'affrontements entre Daech et les forces armées syriennes. Issu de la même ville, d'où proviennent une proportion importante de djihadistes, Mourad Derdri, un professeur de sciences, est décédé quelques jours plus tôt dans des circonstances similaires. Deux hommes a priori éloignés des clichés du djihadiste marginalisé par la société.

Dans cette région où le chômage est élevé, les occasions rares et la mouvance salafiste présente, les volontaires au djihad sont nombreux. Rejoindre Daech et y jouer un rôle important, reconnu, avec de surcroît des avantages matériels, représente pour eux un symbole de réussite. « Pour eux, il y a un autre paradis que l'Europe où aller », affirme Mohamed Hakiki, qui a défendu les détenus salafistes au sein de l’association Karama et du Comité collectif pour la défense des détenus islamistes (CCDDI).

Originaire du quartier Louta à Fnideq, près de Tétouan, Abdelaziz el-Mehdali, alias Abou Oussama al-Maghribi, est l'un des premiers à s'être rendus en Syrie. Il deviendra un des « martyrs » les plus célèbres de la cause djihadiste. Ce marchand ambulant, tué en janvier 2014 par des membres de Jabhat Al-Nosra, qu'il avait quitté pour Daech, avait participé à des manifestations du Mouvement des jeunes du 20-Février, qui appelaient à des réformes politiques et sociales profondes. De nombreux salafistes ont manifesté à leurs côtés avec, pour principal objectif, la libération de leurs détenus. 

Hatim el-Ouahabi, du foot au djihad Hatim el-Ouahabi, du foot au djihad

Le conflit en Syrie a séduit un nombre important de Marocains, qui forment son troisième contingent arabe. Les autorités marocaines, qui affirment avoir démantelé une trentaine de cellules terroristes depuis le début du conflit syrien, estiment à plus de 1 500 le nombre de Marocains qui se sont rendus en Irak et en Syrie. D'après le Bureau central d'investigation judiciaire (BCIJ), chargé de la lutte contre le grand banditisme et le terrorisme, créé en mars 2015, près de 300 Marocains auraient été tués en Syrie et une quarantaine en Irak. 

Au départ, ils étaient quelques dizaines à quitter le pays, et ce, sans difficultés, d'après les témoignages de leur entourage et des sources proches des milieux salafistes – alors que certains étaient connus des autorités. Ils étaient motivés principalement par la lutte contre le régime de Bachar al-Assad et inspirés par la symbolique de la lutte dans la région du Sham.  « C'était dans l'intérêt du Maroc de les laisser partir », explique le chercheur Romain Caillet. Pour des raisons politiques, poursuit-il, en raison de l'opposition du pouvoir à Bachar al-Assad, mais aussi « pour se débarrasser des djihadistes ».

Parmi eux, d'anciens détenus qui quitteront le Maroc, parfois dès leur libération, pour combattre le régime syrien. « Il y a des djihadistes qui n'ont pas attendu une semaine après leur libération pour partir », affirme Abdelwahab al-Rafiqi, ancien détenu, plus connu sous le nom d’Abou Hafs. Imprégnés des idéaux du djihad contre l'Occident tels qu'ils avaient été défendus par Al-Qaïda, ils prendront part au conflit syrien dans diverses organisations. D'autres volontaires leurs emboîteront le pas plus tard pour rejoindre plus précisément l'État islamique (EI), qui accueille aujourd'hui la majorité des combattants marocains.  

« On peut distinguer trois phases », résume Romain Caillet. Les premiers départs ont été motivés par une volonté d'« aider le peuple syrien ». Ensuite, une deuxième vague a eu lieu lors de la création du groupe djihadiste marocain Harakat Sham Al-Islam (HSI), à partir de l'été 2013. Puis une troisième, en adhésion à l'État islamique. À l’été 2013, un ancien détenu connu, Ibrahim Benchekroun, suscitera de nombreuses vocations en créant un groupe djihadiste quasi exclusivement marocain à Lattaquié, avec Mohamed Mazouz et Mohamed Alami, deux anciens de Guantanamo, par ailleurs condamnés pour terrorisme au Maroc en 2007. Ils seront tous deux tués en avril 2014 lors de combats contre les forces du régime syrien. 

Les liens personnels entre djihadistes joueront un rôle déterminant. Ils ont, pour un certain nombre, été incarcérés à la même période, parfois ensemble, et ont connu des difficultés de réinsertion. Benchekroun, qui a combattu en Afghanistan, a effectué plusieurs séjours en prison, qui n'entameront en rien ses convictions. Arrêté en 2002 au Pakistan et emprisonné à Bagram, Kandahar et ensuite Guantanamo en 2004, puis transféré au Maroc la même année à la demande des autorités, il est libéré en 2005. Pour quelques mois seulement. Il est de nouveau emprisonné pour avoir recruté des combattants marocains pour l'Irak. Son séjour en prison coïncide avec celui de nombreux salafistes connus condamnés au lendemain des attaques terroristes du 16 mai 2003 à Casablanca.

Un ancien prisonnier salafiste qui l'a côtoyé le décrit comme un homme réservé, extrêmement timide et profondément convaincu de la nécessité du djihad contre l'Occident. « Sa pensée était qu'il soutenait le djihad. Il était contre Daech ou le fait de frapper le Maroc, mais il combattait les États-Unis et l'Occident. Il était contre Bachar, affirme-t-il. Il pensait réellement que le djihad allait le rapprocher de Dieu. » 

Comme Benchekroun, Oum Adam, la veuve de Karim Mejjati, un membre d'Al-Qaïda tué en Arabie saoudite lors de combats avec son fils cadet en 2005, participait aux manifestations du Comité collectif pour la défense des détenus islamistes. Éduquée à la Sorbonne, douée pour la peinture, diserte avec les médias, c'était une personnalité connue dans le milieu salafiste. Passée par l'Afghanistan, puis l'Arabie saoudite, elle a été extradée vers le Maroc et emprisonnée – son jeune fils Ilyas aussi – durant huit mois. Il y a deux ans, elle faisait allégeance à l'EI et quittait le Maroc avec son fils.  

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