A l’approche des législatives, l’opposition russe est en miettes

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Le 18 septembre prochain, les Russes voteront pour élire 450 députés à la Douma d’État. Edinaïa Rossia, le parti du pouvoir, devrait arriver en tête, alors que l’opposition ressemble à un champ de ruines. La coalition démocratique a explosé en vol, engluée dans divers scandales.

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Genève (Suisse), de notre correspondante.-  Interrogé en avril 2016 dans l’émission « Première ligne » – ce talk show dans lequel le président russe répond en direct aux questions du « peuple » –, Vladimir Poutine avait assuré que l’opposition aurait non seulement « le droit », mais aussi « le devoir » de participer au scrutin législatif du 18 septembre suivant, pour élire les 450 députés de la Douma d’État (la chambre basse du parlement). « S’ils [les candidats de l’opposition – ndlr] entrent au Parlement, cela voudra dire qu’ils auront reçu le soutien du peuple, et que leurs actions auront acquis un statut officiel, et bien sûr qu’à l’avenir ils devront être responsables de ce qu’ils proposent », disait-il. « Vous comprenez bien combien il est important que cette campagne se déroule sans infraction, dans le contexte d’un combat juste, équitable et absolument compétitif », déclarait-il ensuite s’adressant à des parlementaires de Saint-Pétersbourg.

Vladimir Poutine au XVe Congrès de Edinaïa Rossia (Russie Unie) le 27 juin 2016. Le président dit vouloir des « élections propres » © Kremlin.ru Vladimir Poutine au XVe Congrès de Edinaïa Rossia (Russie Unie) le 27 juin 2016. Le président dit vouloir des « élections propres » © Kremlin.ru

À deux mois du scrutin, l’organisation d’“élections propres” est devenue le leitmotiv du Kremlin. Depuis sa nomination fin mars à la tête de la commission centrale électorale, Ella Pamfilova, ancienne présidente de la commission des droits de l’homme auprès du président, qui jouit d’une certaine réputation d’honnêteté, assure que le « scénario de 2011 » ne se reproduira pas. Elle a promis d’inviter des observateurs étrangers et de faire tout son possible « pour empêcher les vilains abus qui, lors la dernière campagne [les législatives de 2011], avaient poussé les gens à manifester ». Des dizaines de milliers de personnes étaient alors descendues dans la rue, à Moscou et Saint-Pétersbourg, pour contester les résultats du scrutin, provoquant l’une des plus importantes vagues de contestation anti-Poutine.

Vladimir Poutine et Ella Pamfilova, du temps où elle était encore la « commissaire aux droits de l'homme » pour le président russe. © Kremlin.ru Vladimir Poutine et Ella Pamfilova, du temps où elle était encore la « commissaire aux droits de l'homme » pour le président russe. © Kremlin.ru
Voilà pour le discours, car dans les faits les chances de l’opposition d'entrer à la Douma d’État sont quasiment nulles. Selon les derniers sondages réalisés par le Centre Levada (Vtsiom), seuls quatre partis devraient passer le seuil nécessaire des 5 % pour entrer à la Douma d’État. Russie Unie, le parti pro-pouvoir qui, tout au long de la dernière législature, a entériné sans sourciller toutes les propositions du Kremlin, arrive largement en tête avec 44,3 % des intentions de vote. Viennent ensuite le Parti communiste (10,4 %), le LDPR du nationaliste-populiste Vladimir Jirinovski (9 %) et le parti pro-Poutine « Russie Juste » (7,9 %).

Une « coalition démocratique » avait vu le jour, le 17 avril 2015, suscitant quelques espoirs. Le Parti du progrès d’Alexeï Navalny, Parnas (le mouvement co-fondé par Boris Nemtsov, assassiné en février 2015, et Mikhaïl Kassianov, ancien premier ministre de Vladimir Poutine), ainsi que trois autres petits partis, faisaient alliance en vue de scrutins régionaux et des législatives. Il était décidé que des primaires seraient organisées pour choisir les douze « meilleurs candidats » susceptibles d’entrer à la Douma, si la coalition passait la barre des 5 %. Le seul autre parti russe à organiser des primaires était Russie Unie. 

Mais rien ne s’est passé comme prévu. Onze jours après cette annonce, le ministère de la justice décidait de liquider le parti d’Alexeï Navalny, sous prétexte que le délai de six mois donné à tout parti pour ouvrir des antennes dans au moins 43 régions de Russie avait en partie été dépassé. Théâtre de l’absurde : le mouvement s’était en réalité heurté à 190 refus d’enregistrements dans les régions, faisant à chaque fois appel et perdant ainsi plusieurs semaines.

Alexeï Navalny et Mikhaïl Kassianov, du temps de leur alliance, avril 2015 Alexeï Navalny et Mikhaïl Kassianov, du temps de leur alliance, avril 2015
Puis, c’est Navalny lui-même qui n’était pas autorisé à se présenter, en raison d’une condamnation passée, comme l’ont fait valoir les autorités. Alors que la Constitution prévoit que seuls les citoyens déclarés « irresponsables » lors d’un jugement ou se trouvant en prison sont privés du droit d’être élus.   

La situation est cocasse, puisque 250 partis, une record absolu, ont obtenu le feu vert du ministère de la justice pour se présenter aux élections, dont des groupuscules tels que « Le dialogue féminin » ou « Renaissance au sein de l’Union des républiques soviétiques socialistes » (voir la liste du ministère de la justice). Parmi eux, 21 participeront aux législatives.

Le 17 juin dernier, jour du lancement officiel de la campagne électorale, Navalny a lancé un ultime appel au président Poutine, au premier ministre Dmitri Medvedev et à Ella Pamfilova, et déposé une plainte auprès de la cour constitutionnelle, exigeant de pouvoir participer au scrutin. La présidente de la commission électorale lui répondait qu’une telle demande n’était « pas de sa compétence » et qu’il n’avait qu’à « se battre pour changer les lois si elles ne lui plaisaient pas ».

Quant à la « coalition démocratique », elle a explosé en vol. Samedi 9 juillet, Parnas, crédité de 0,5 % des intentions de vote, a pu officiellement déposer sa liste de candidats (286 candidats sur les listes du parti et 108 candidats qui se présentent à titre individuel) auprès de la commission centrale électorale. Mais depuis l’organisation des primaires, rien ne va plus au sein du parti. Ce qui devait être un exercice démocratique a tourné à la farce.

Le blogueur et youtubeur Maltsev Le blogueur et youtubeur Maltsev

C’est un certain Viatchesav Maltsev, un blogueur de Saratov, nationaliste-populiste, antisémite et homophobe à ses heures, et dont le seul programme est d’« obtenir la démission de Poutine » qui s’est retrouvé propulsé à la seconde place de la liste Parnas. À la stupeur de nombres de militants. L’ancien premier ministre Mikhaïl Kassianov, lui, occupe la première place, s’étant arrogé le droit de ne pas participer aux primaires. Les dirigeants de la coalition comptaient attirer plus de 100 000 personnes pour départager 95 candidats. Alexeï Navalny et ses partisans devaient mobiliser les réseaux sociaux mais ils ont claqué la porte fin avril, refusant de « cautionner les ambitions de Kassianov » qui s’était déclaré « hors concours ». Le 29 mai 2016, le scrutin a été interrompu, alors que les données personnelles des 24 000 électeurs qui s’étaient inscrits avaient fuité sur internet ! Seules 7 475 personnes avaient eu le temps de se prononcer, et Maltsev arrivait largement en tête avec 5 471 voix.

Cet ancien policier et député régional tient un blog, « Les mauvaises nouvelles », qui compte plus de 100 000 abonnés, et poste régulièrement des vidéos sur Youtube. En 2004, il s’était attiré les sympathies de différents opposants en créant le « Front populaire », un mouvement anticorruption qui avait obligé le gouverneur local Dmiti Ayatskov à démissionner. Mikhaïl Kassianov, qui lui a ouvert les portes de Parnas, a expliqué « qu’en période électorale le populisme est acceptable s’il ne s’oppose pas à nos valeurs ».

Kassianov englué dans un scandale sexuel

En guise de « valeurs », Maltsev, qui se définit comme un « national-démocrate », est intarissable sur la « mafia juive » qui, selon lui, est à l’œuvre dans la médecine. Il veut « obliger tous les hommes politiques à dévoiler leur orientation sexuelle », affirmant qu’il existe « un lobby homosexuel au sein du pouvoir ». En 2014, lors de l’annexion de la Crimée par la Russie, jugeant que Vladimir Poutine n’est « pas un vrai nationaliste », il avait lancé un appel au président dictateur biélorusse Alexandre Loukatchenko, lui demandant d’envoyer des forces de maintien de la paix dans le Donbass pour éviter une guerre entre les « frères russes et ukrainiens » (voir sa dernière interview en russe sur Radio Svoboda).

L’ancienne garde rapprochée de Boris Nemtsov, en particulier le jeune Ilya Iachine, juge invraisemblable qu’un tel personnage, une « parodie de Jirinovski » [Vladimir Jirinovski, l’ultranationaliste leader du « parti libéral national démocrate », LDPR], ait pu s’imposer à la tête des listes du parti, qui est désormais au bord de la scission.

Beaucoup estiment que la responsabilité de ce fiasco revient entièrement à Mikhaïl Kassianov, qui déjà en avril s’était retrouvé englué dans un scandale qui avait mis sens dessus dessous l’opposition.

Le 1er avril, la chaîne de télévision NTV, propriété du géant étatique Gazprom, a diffusé à une heure de grande écoute une « enquête » intitulée « Le jour de Kassianov ». On y voit l’ancien premier ministre filmé en caméra cachée, au lit avec sa maîtresse Natalia Pelevina, l’une des étoiles montantes de Parnas. Les images ont vraisemblablement été prises par les services secrets russes qui sont coutumiers de ce genre de pratiques. D’une crudité inouïe, le sujet est entrecoupé de discussions sur l’oreiller du couple qui parle politique et critique sans retenue certains chefs de file de l’opposition.

Il est question d’Alexeï Navalny. Kassianov explique qu’il faut « construire un front » pour l’empêcher de gagner les primaires. Natalia Pelevina répond que « malheureusement pour l’instant il faut faire alliance avec lui » alors qu’il s’agit d’« une pure merde », « un nationaliste, un nazi ». Ilya Iachine en prend aussi pour son compte : « type sans principes, un salaud dans la vie et la dernière des ordures ».

La chaîne NTV a diffusé le 1er avril 2016 un sujet intitulé « Le jour de Kassiavov » que l'on peut encore voir sur le site. © Capture d'écran NTV La chaîne NTV a diffusé le 1er avril 2016 un sujet intitulé « Le jour de Kassiavov » que l'on peut encore voir sur le site. © Capture d'écran NTV

La conversation glisse ensuite sur les questions d’argent. Les amants discutent de la meilleure manière de demander des subsides à « Khodor » (Mikhaïl Khodorkovski). Et sur l’origine de sa fortune : « Dans les années 1990, il y avait deux catégories : ceux qui comme Khodorkovski [ancien patron de Ioukos] et Fridman [Mikhaïl Fridman, le patron d’Alpha Bank] ont tout volé et sont devenus milliardaires, et ceux qui ont amassé en rachetant des biens à 5 kopeks et en les revendant à 5 roubles », explique Kassianov. « C’est ce que j’ai moi-même fait […] J’ai cinq appartements et deux maisons, et, eux, ils ont des dizaines et des centaines d’hectares de terre », confesse celui qui dans les années 1990, alors ministre des finances, était surnommé « Micha 2 % », comme le rappelle NTV.

Ce chef-d’œuvre de propagande a fait l’effet d’une bombe. Onze jours plus tard, sur sa page Facebook, Ilya Iachine annonçait qu’il ne participerait pas aux primaires. Il regrettait que Kassianov, qui n’a « désormais aucune possibilité de s’imposer comme leader sur la liste des candidats », n’ait pas décidé de se plier au jeu de la primaire. « Ce n’est pas la première fois que le pouvoir utilise ces méthodes criminelles », écrivait-il, disant lui-même avoir été filmé dans les mêmes circonstances. D’autres lui ont emboîté le pas.

Alexeï Navalny s’est lui aussi retiré, disant tout le mal qu’il pensait de l’organisation désastreuse des primaires. Son fonds de lutte contre la corruption (FBK) continue ses enquêtes sur les camarades de Poutine : la dernière est consacrée au vice-premier ministre Igor Shuvalov, propriétaire de dix appartements d’une superficie de 719 m2 qui occupent tout un étage dans l’un des plus prestigieux immeubles de Moscou. Et publie régulièrement des sondages qui soulignent les ridicules scores qui attendent l’opposition, sur fond d’apathie politique. Dans le dernier, seules 56 % des personnes interrogées disaient savoir que des élections législatives auraient lieu en septembre prochain, 23 % disaient avoir entendu parler « de quelque chose » et 20 % n’étaient absolument pas au courant.

Le centre Levada (Vtsiom) arrive quasiment au même résultat : 54 % des sondés étant incapables de dire à quelle date doit se dérouler le scrutin. « Les gens sont partis en vacances, après il faudra récupérer les enfants et préparer la rentrée d’automne, puis s’occuper des récoltes dans les datchas. La campagne électorale ne se déroulera que dix jours avant le 18 septembre, et bien sûr il n’y aura aucun débat, et que des parodies de débats », faisait récemment remarquer le journaliste et philosophe Kirill Martynov de Novaïa Gazeta, interrogé sur Radio Svoboda.

Le 13 juillet dernier, le parti Iabloko a déposé sa liste de candidats et tous les documents nécessaires devant la commission électorale centrale. © Iabloko Le 13 juillet dernier, le parti Iabloko a déposé sa liste de candidats et tous les documents nécessaires devant la commission électorale centrale. © Iabloko
Dans le camp de l’opposition, certains misent désormais sur le parti Iabloko, seul rescapé des intrigues et des scandales. Son score qui stagne pour l’instant autour de 1 % pourrait atteindre 3 %. Son chef de file Grigori Iavlinski avait refusé d’entrer dans la « coalition démocratique », ses relations avec Alexeï Navalny étant alors exécrables. Après les péripéties de Parnas, le blogueur a tenté de négocier pour que ses partisans soient inscrits sur les listes Iabloko, obtenant quelques places dans les régions.

Le grand cinéaste Alexandre Sokourov vient d’annoncer qu’il serait candidat sur la liste de Iabloko à Saint-Pétersbourg. Il a salué ce parti, « le plus stable, le plus prévisible, le plus expérimenté dans les batailles politiques », seul capable de « calmer l’arrogance politique », d’« unir les démocrates », et de « combattre les représentations totalitaires qui se développent dans la société russe ».

Sur ce point, les perspectives sont plutôt sombres. En guise de « cadeau d’adieu », les députés de la Douma d’État ont adopté le dernier jour de leur mandat, le 24 juin, le « Paquet antiterroriste Iarovaïa » (du nom de la députée Irina Iarovaïa de Russie Unie) : un ensemble d’amendements introduits dans le code pénal et dans différents textes de lois qui prévoient un tour de vis sans précédent : la surveillance généralisée d’internet et la possibilité d’écouter tous les téléphones pour « lutter contre le terrorisme et l’extrémisme ». De quoi donner des cauchemars à Edward Snowden.

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