Pour son anniversaire, Trump s’offre un «shutdown»

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Faute d’accord au Sénat vendredi 19 janvier entre les républicains et les démocrates sur le financement du budget de l’État, et pour la première fois depuis 2013, une partie des administrations américaines risque de fermer. Mais Donald Trump s'en soucie-t-il seulement?

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New York (Etats-Unis), de notre correspondant.-  Le compte à rebours avait commencé dès jeudi sur la chaîne CNN : un logo « Friday night deadline : Shutdown countdown » à droite sur l’écran, avec les heures, les minutes et les secondes qui défilent, la voix dramatique des présentateurs qui rappellent l’échéance fatidique et les conséquences d’un « shutdown » (« arrêt ») gouvernemental : les agents fédéraux priés de rester à la maison, les militaires sans solde et leurs familles privées d’indemnisation s’ils meurent en service, la Maison Blanche vidée d’une partie de son personnel, etc.

À l’écran, on voit les réunions de crise, au Congrès, à la Maison Blanche, les visages préoccupés, les négociations jusqu’au dernier moment sur le parterre du Sénat de Washington. Les supputations des journalistes vont bon train, « les sénateurs démocrates se réunissent à l’instant » : ce sont eux qui tiennent par leurs votes le résultat de ce grand barnum, que vont-ils se dire ? Un vrai thriller budgétaire.

À 22 heures (heure de Washington, 4 heures du matin à Paris), le dernier vote au Sénat est négatif : les républicains n’y ont qu’une majorité relative, 51 contre 49, il faut soixante voix pour ce genre de texte. À minuit, c’est plié : la plupart des démocrates ont dit non, et même quelques figures du parti républicain. Un an pile après l’arrivée à la Maison Blanche de Donald Trump, le 20 janvier 2017, les États-Unis vivent un shutdown pour la première fois depuis 2013.

CNN, samedi 20 janvier, 00h40 à Washington: le « shutdown » est officiel © capture d'écran CNN CNN, samedi 20 janvier, 00h40 à Washington: le « shutdown » est officiel © capture d'écran CNN

Le shutdown pourrait désigner une main formidable au poker, un coup magique au football américain. En réalité, il n’a rien de ludique. C’est une particularité budgétaire des États-Unis : faute d’un accord au Congrès sur le budget de l’État, des pans entiers de l’administration fédérale doivent cesser de fonctionner. La plupart du temps, le Congrès se met d’accord sur des lois intermédiaires qui permettent de combler les besoins de financement – il y a en eu trois depuis septembre. Mais en cas de blocage politique, cette échéance peut se transformer en crise majeure.

Les conséquences d’un arrêt du gouvernement sont immédiates et concrètes : des programmes alimentaires perdent leur financement, la plupart des employés de la Nasa sont priés de regarder les étoiles depuis leur canapé, l’agence de l’environnement cesse ses contrôles, celle du médicament cesse d’homologuer les produits, les services d’immigration tournent au ralenti, le zoo et les musées nationaux de Washington sont fermés, comme les parcs nationaux.

Faute d’accord ce week-end, 850 000 fonctionnaires jugés « non essentiels » au fonctionnement de l’État devraient être mis au chômage technique, la solde de près d’un million et demi de militaires pourrait être suspendue. Les services postaux et la sécurité sociale ne sont pas touchés. Les tribunaux non plus, en tout cas pas pendant une dizaine de jours.

Depuis 1976 et la mise en place des règles budgétaires actuelles, le gouvernement s’est arrêté de fonctionner à dix-huit reprises. La dernière fois, c’était en 2013 : les républicains voulaient tordre le cou à la réforme de l’assurance-santé de Barack Obama. Ils avaient refusé tout accord sur le budget. Le shutdown avait duré seize jours, un vrai bras de fer, le plus long de l’histoire. Selon l’agence de notation Moody’s, il aurait coûté 20 milliards de dollars à l’économie américaine. Les républicains n’en étaient pas sortis grandis, mais ils avaient galvanisé leur base électorale.

D’habitude, ce genre d’épisode à haute teneur dramatique se produit quand le Congrès et le président s’opposent politiquement. Pour la première fois depuis le début des années 1980 (époque à laquelle sont entrées en vigueur les règles budgétaires actuelles), le blocage intervient alors même que le Parti républicain détient les deux chambres du Parlement et la Maison Blanche. Autrement dit, le 45e président des États-Unis, qui détient en théorie tous les pouvoirs, est incapable de s’assurer d’un accord au Congrès permettant au gouvernement fédéral de fonctionner.

Pour Donald Trump, qui se vante d’être le roi des « deals » – c’est du moins ce que prétend sa biographie, The Art of the Deal, qu’il n’a pas écrite –, c’est une baffe politique. Une preuve manifeste qu’il est incapable de faire advenir tout compromis. En 2011, le citoyen Trump jugeait sur la chaîne NBC que tout shutdown « laisse une marque incroyablement négative sur le président des États-Unis ». Deux ans plus tard, il estimait sur Fox News que « celui qui doit être viré, c’est celui au sommet : les problèmes partent d’en haut, ils doivent être réglés d’en haut ». Il peut désormais s'appliquer ces remarques à lui-même.

En réalité, ce shutdown n’est pas une surprise. Au-delà des postures de part et d’autre, il matérialise une crise politique dont le sujet majeur est l’immigration. Et plus précisément le sort des 670 000 « Dreamers », ces jeunes arrivés aux États-Unis avec leurs parents sans-papiers. Barack Obama leur avait offert un statut, le DACA (Deferred Action for Childhood Arrivals). Donald Trump, qui n’a pas cessé de cibler les immigrés illégaux dans sa campagne, a annoncé en septembre dernier son intention de le supprimer dans un délai de six mois. Mais la majorité des démocrates ont fait de la protection des Dreamers une question de principe.

Longtemps, ils ont cru pouvoir sceller une sorte d’accord avec Donald Trump. Mais au fil des mois, ils se sont aperçus que le président des États-Unis était tout sauf fiable. Que malgré certaines ouvertures, il finissait toujours par adopter les points de vue de ses conseillers les plus extrêmes et la rage anti-immigrés de sa base électorale. Au vu de la mobilisation anti-Trump et de leurs succès électoraux récents, ils se sont aussi dit que leur électorat était assez favorable à une épreuve de force avec l’administration Trump et le Parti républicain.

Il y a une semaine, une réunion à la Maison Blanche a fini de les convaincre. Recevant des sénateurs démocrates et républicains, Trump ne s’est pas contenté de rejeter leurs propositions en matière d’immigration, pourtant fruit d’un consensus parlementaire. Il a aussi, devant plusieurs témoins, qualifié des pays africains et Haïti de « pays de merde ». Ces remarques racistes ont indigné la planète entière. Certains républicains ont soutenu que le président n’avait jamais tenu ses propos, des mots que la Maison Blanche n’a pourtant jamais démentis.

Les démocrates ont exigé de plus belle un accord incluant la protection des Dreamers. Ils ont aussi refusé de discuter du « mur » que celui-ci a promis de construire à la frontière avec le Mexique, tout en acceptant de discuter de mesures renforçant la « sécurité aux frontières », autrement dit contre l’immigration clandestine. Un engagement trop vague pour Trump, dont les volte-face et les colères incessantes ont fini de désorienter tous ses interlocuteurs, républicains compris.

Que l’issue de cette nouvelle crise politique soit rapide ou non, ce que personne n’était en mesure de prévoir dans la nuit de vendredi à samedi, un tel événement dresse à nouveau un portrait peu flatteur de Trump, leader improbable et halluciné de la première puissance mondiale.

Il est toutefois très probable que la Maison Blanche pense en tirer un profit politique en blâmant les démocrates, et pourquoi pas les républicains. Donald Trump a précisément gagné la présidentielle en éreintant le « marais » de Washington et ses compromis. Il méprise ouvertement les leaders de son propre parti, eux-mêmes divisés et tétanisés par le monstre politique qu’ils ont contribué à installer à la Maison Blanche à cause de leur propre extrémisme sur toute sorte de sujets, de la fiscalité à l’immigration.

Enfin, il est probable que les fans du président voudront voir dans cet épisode la preuve que Trump tient ses promesses envers et contre tout.

Vendredi soir en tout cas, si Donald Trump était très fâché, c'était d’ailleurs pour une raison très peu politique. À cause du shutdown, il a dû annuler son week-end à Mar-a-Lago, sa résidence fastueuse de Palm Beach (Floride). Il devait y présider ce samedi un gala luxueux pour fêter son premier anniversaire à la Maison Blanche. La soirée était surtout destinée à lever des fonds: pour dîner avec lui, les convives ont dépensé au minimum 100 000 dollars chacun. À ce prix-là, ils ont tous droit à une photo avec le président.

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