Sarkozy, second jour de garde à vue

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L’ancien président de la République Nicolas Sarkozy entame mercredi 21 mars son second jour de garde à vue à Nanterre, dans les locaux de l’Office anticorruption de la police judiciaire. L’ancien ministre de l’intérieur Brice Hortefeux a été entendu mardi sous le statut de « suspect libre ».

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Nicolas Sarkozy, qui confessait il y a peu de temps encore sa fascination pour les dirigeants autoritaires, est aujourd’hui rattrapé par la justice française pour sa proximité passée avec l’un des plus célèbres d’entre eux, Mouammar Kadhafi, longtemps considéré comme le pivot du terrorisme antioccidental. L’ancien président de la République a été placé en garde à vue, mardi 20 mars au matin, par les policiers de l’Office anticorruption (OCLCIFF) de Nanterre (Hauts-de-Seine) dans le cadre de l’affaire dite des financements libyens. Mercredi matin, il a débuté sa seconde journée de garde à vue.

L'ancien ministre de l'intérieur, Brice Hortefeux, fidèle lieutenant de Nicolas Sarkozy depuis plus de trente ans, a également été entendu mardi, sous le statut de « suspect libre » pour sa part. Ce statut, qui permet l'audition d'un mis en cause tout en lui évitant la garde à vue, dispense les enquêteurs de solliciter auprès du Parlement européen une demande de levée d'immunité — et de dévoiler une partie de leurs investigations —, Brice Hortefeux étant eurodéputé.

Nicolas Sarkozy et Mouammar Kadhafi, en 2007, à Paris. © Reuters Nicolas Sarkozy et Mouammar Kadhafi, en 2007, à Paris. © Reuters

L'audition de Nicolas Sarkozy peut durer jusqu’à 48 heures, à l'issue de laquelle l'ancien président pourrait être éventuellement déféré devant la justice. Selon les termes du code de procédure pénale, le statut de gardé à vue signale que les enquêteurs ont des « raisons plausibles de soupçonner » l’implication de Nicolas Sarkozy dans le dossier, probablement le plus grave que la Cinquième République ait eu à connaître dans le champ politico-financier.

L'ancien président français est déjà renvoyé devant le tribunal correctionnel pour financement illégal de campagne électorale dans l'affaire Bygmalion et mis en examen pour corruption, trafic d'influence et recel de violation du secret professionnel dans le dossier “Paul Bismuth”.

Dans le scandale libyen, l’enquête qui le cible désormais directement, ainsi que plusieurs de ses proches, est conduite par le juge d’instruction du pôle financier de Paris Serge Tournaire, et ses collègues Aude Buresi et Clément Herbo, chargés de dénouer les entrelacs de cette affaire d’État unique en son genre, dévoilée dès 2011 par Mediapart (voir notre dossier complet). La liste des délits visés par l'instruction judiciaire est longue : corruption active et passive, trafic d'influence, détournement de fonds publics, abus de biens sociaux, faux et usage de faux, blanchiment de fraude fiscale, recel…

Rappel des faits.

  • L’avant

Bizarrement, c’est en Arabie saoudite qu’est née l’affaire des financements libyens. À l’origine, c’est-à-dire en 2005, il y a l’échec d’un gigantesque marché d’armement entre la France et le royaume wahhabite, dans lequel le ministre de l’intérieur de l’époque, Nicolas Sarkozy, avait investi beaucoup d’espoirs.

Mais suspectant un possible financement politique occulte via d’importantes dérivations financières adossées au contrat saoudien par un intermédiaire « ami », Ziad Takieddine, l’équipe du président Jacques Chirac à l’Élysée, alors en guerre ouverte avec les sarkozystes, a mis un terme brutal aux négociations.

La déconvenue sera néanmoins féconde. Profitant de son épais réseau aux Proche et Moyen-Orient, Ziad Takieddine trouve en un temps record un nouvel eldorado pour Nicolas Sarkozy. Ce sera la Libye du colonel Mouammar Kadhafi.

Takieddine, qui se fait fort d’être l’homme de la diplomatie secrète de la place Beauvau, s’active sans relâche pour rapprocher les dirigeants libyens du cabinet de Nicolas Sarkozy, dirigé par Claude Guéant. En septembre 2005, il organise une première visite de Guéant à Tripoli. Dans une note préparatoire adressée au ministère et retrouvée par la police dans son ordinateur, l’intermédiaire écrit que cette visite, qualifiée d’« extrême importance », est « inhabituelle » et doit « revêtir un caractère secret ». « Pour cette raison, il est préférable que CG se déplace seul, et que le déplacement s’effectue “sans fanfare” », affirme Takieddine.

La raison de cette impérieuse discrétion est mentionnée quelques lignes plus loin : Takieddine écrit que Guéant sera « plus à l’aise pour évoquer l’autre sujet important, de la manière la plus directe » avec ses interlocuteurs libyens. Il n’est pas dit explicitement ce que recouvre cet « autre sujet » qui nécessite tant de prudence.

  • Deux rencontres

Le déplacement de Claude Guéant n’était qu’une répétition. Un apéritif. Le grand jour est prévu pour le 6 octobre 2005. Nicolas Sarkozy ne vient à Tripoli que pour quelques heures et son programme est chargé, comme toujours. Le point culminant de son déplacement est la rencontre qu’il doit avoir en début d’après-midi avec le Guide libyen en personne, Mouammar Kadhafi.

Le rendez-vous a lieu en deux temps sous une tente plantée sur la pelouse de la caserne Bab Al-Aziza, la citadelle du dictateur. D’abord un entretien élargi entre les deux hommes, entourés de leurs principaux collaborateurs. Puis un tête-à-tête, seulement accompagné du traducteur de Kadhafi et de la traductrice de Sarkozy. L’entretien dure longtemps. À son terme, l’ambassadeur de France en Libye, Jean-Luc Sibiude, taquine l’interprète de la présidence : « Ils ont dû s’en dire des choses ! » Elle lui rétorque qu’elle est tenue au secret professionnel.

Nicolas Sarkozy, Mouammar Kadhafi et Claude Guéant en juillet 2007, à Tripoli, en Libye. © Reuters Nicolas Sarkozy, Mouammar Kadhafi et Claude Guéant en juillet 2007, à Tripoli, en Libye. © Reuters
Les enquêteurs de l’Office anticorruption de la police judiciaire et les juges d’instruction Serge Tournaire et Aude Buresi essaieront tour à tour de passer outre ce secret, en interrogeant longuement la traductrice. Son homologue libyen, un diplomate francophile du nom de Moftah Missouri, ayant expliqué publiquement que la Libye avait décidé de financer Nicolas Sarkozy pour sa campagne de 2007, ils veulent en savoir plus côté français. A-t-elle pour sa part entendu le Guide libyen et le ministre de l’intérieur parler entre eux d’un soutien financier, ce 6 octobre 2005 ? La traductrice refuse de le confirmer, mais aussi de le démentir. « Je ne vous dis pas s’il y a eu demande ou pas […]. Je n’ai rien à dire sur le contenu éventuel des entretiens […]. Si je commence à parler, ça ne s’arrêtera jamais », glisse-t-elle, en juillet 2016, au policier qui l’interroge.

Le soir du 6 octobre 2005, une autre rencontre, plus secrète encore, va beaucoup intriguer les enquêteurs. À l’hôtel Corinthia de Tripoli, où une suite lui a été réservée malgré la brièveté de sa visite, Nicolas Sarkozy rencontre le chef des secrets intérieurs libyens, Abdallah Senoussi, d’après les confidences que fera sur procès-verbal en mars 2014 Ziad Takieddine, présent également – la recension de ses déplacements en atteste.

« J’étais accompagné de M. Senoussi. Nous sommes montés dans la suite de M. Sarkozy et nous nous sommes installés dans le salon. M. Guéant était également présent. L’objet de cette discussion était notamment l’arrêt de la condamnation par contumace de M. Senoussi. M. Guéant s’était engagé à plusieurs reprises à ce sujet », raconte l’intermédiaire. De fait, Abdallah Senoussi est considéré par la justice française, qui l’a condamné en 1999 à la réclusion criminelle à perpétuité, comme le principal organisateur de l’attentat contre l’avion de ligne du DC-10 d’UTA (170 morts, dont 54 Français en 1989).

Devant les juges, Takieddine a précisé avoir « expliqué la situation de M. Senoussi à Nicolas Sarkozy ». « Là, poursuit-il, j’ai traduit en arabe les phrases de M. Sarkozy pour M. Senoussi : “Dès ma prise de fonctions à la présidence de la République, pas le premier acte, mais le deuxième acte d’amnistie sera pour M. Senoussi”. »

Comme Mediapart l’a déjà rapporté, la présidence de la République a en effet, au moins jusqu’en 2009, tout tenté pour rendre inopérant le mandat d’arrêt émis contre Abdallah Senoussi, au mépris de la décision de la justice française et de la mémoire des victimes de l’attentat. Plusieurs documents le prouvent. Et il n’est pas anodin qu’un mois après la réunion de l’hôtel Corinthia, Abdallah Senoussi ait désigné Me Thierry Herzog, l’avocat personnel de Nicolas Sarkozy – les deux hommes sont déjà mis en examen pour « corruption » dans un autre dossier, l’affaire « Paul Bismuth » –, pour défendre ses intérêts dans l’affaire du DC10 d’UTA.

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