En Chine, Fukushima ne remet pas en cause une ruée sauvage vers le nucléaire

Par
Sur les 62 réacteurs nucléaires en construction dans le monde, 27 le sont en Chine. Un tel essor n'est rendu possible que par la formidable ignorance de la population en la matière.
Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

De notre envoyé spécial en Chine

Ce dimanche 10 avril, sur Xinkiang Jie, un vieil homme en costume noir et cravate de soie grise s'avance à vélo. Wang Zuoyan porte un masque en coton pour se protéger du pollen qui voltige dans le ciel pékinois. «Vous auriez pu entrer sans m'attendre», dit-il en souriant. Après toutes ces années, Wang Zuoyan ne remarque plus les agents de la Police armée du peuple ni les barrières au pied du Centre de réponse médicale aux urgences radioactives, une institution dépendante du ministère de la santé, qu'il a dirigée jusqu'en 2003 et dont il demeure le chercheur principal.

Wang Zuoyan © Jordan Pouille Wang Zuoyan © Jordan Pouille

«Depuis Fukushima, on travaille tous les jours.» Au troisième et dernier étage de ce bâtiment de briques rouges, ses camarades chercheurs récupèrent les dernières informations sur les radiations dans l'eau et la terre, expédiées depuis les labos de différentes provinces chinoises. «On en fait une synthèse pour le ministère, avec nos recommandations.»

«Et l'air?» Silence dans la salle. «Les chiffres de radioactivité dans l'atmosphère ne passent plus par nous. C'est du ressort du ministère de la protection de l'environnement et c'est bien là le problème.» Wang Zuoyan est l'un des rares scientifiques chinois à oser remettre en question publiquement la ruée de son pays vers le nucléaire ou plutôt la cacophonie qui l'entoure.

Comme en Allemagne, le gouvernement chinois, par l'intermédiaire de son Conseil d'Etat, a pourtant ordonné dès le 16 mars un gel de son programme nucléaire. Mais il ne concerne pas les quatorze réacteurs déjà opérationnels, ni même les vingt-sept en construction. Seulement les contrats sur le point d'être signés, qu'il s'agisse de réacteurs situés dans les zones du littoral, mais loin des réserves de charbon, ou en zone sismique. Greenpeace China avait salué l'initiative. Sans doute un peu trop vite car le programme nucléaire ne baissera pas d'intensité.

Lors de la 9e édition de la Conférence nationale de l'industrie nucléaire qui s'est tenue à Shenzhen entre le 6 et le 8 avril, Li Xiaoxue, porte-parole de l'un des deux constructeurs publics (China Guangdong Nuclear Power), a pronostiqué «le résultat de ce moratoire: la Chine va probablement arrêter de commander des réacteurs de deuxième génération pour privilégier les modèles de troisième génération comme les futurs AP 1000 américains ou EPR d'Areva ou même ses propres modèles en négociant des accords de transferts de technologie».

Pour les scientifiques, à défaut de ralentir la course aux réacteurs, ce gel permet déjà plus de dialogue en coulisses. «Jusqu'à présent, à chaque fois qu'il fallait valider le choix d'un nouveau réacteur, les scientifiques se réunissaient, se disputaient puis se taisaient, au nom du développement du pays. Cette fois-ci, l'accident japonais est une occasion de retrouver les officiels autour d'une table pour qu'ils écoutent enfin les plus dubitatifs», estime Wang Zuoyan, pro-nucléaire obsédé par la sécurité maximale et qui cherche à faire entendre sa voix.

Car à l'inverse de l'Institut pour la recherche énergétique de la toute-puissante Commission pour la réforme et le développement national, qui supervise le développement de l'industrie nucléaire, le corps de fonctionnaires censé gérer une situation de crise, un accident de radioactivité, est totalement dilué.

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale