La diplomatie allemande était elle aussi sous surveillance américaine

Par , et Julian Assange (WikiLeaks)

De nouveaux documents publiés en collaboration avec WikiLeaks montrent que la NSA a placé sur écoute pendant au moins une quinzaine d'années une vingtaine de numéros de téléphone de responsables du ministère des affaires étrangères allemand : ceux de son ministre, mais également de ses proches collaborateurs ainsi que plusieurs diplomates.

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Le ministre allemand des affaires étrangères, Frank-Walter Steinmeier, ne sera pas totalement surpris par les nouveaux documents publiés lundi 20 juillet par Libération, Mediapart et le Süddeutsche Zeitung en collaboration avec WikiLeaks, et révélant la mise sous surveillance de la totalité de ses services par les États-Unis.

Au début du mois de juillet, de premières révélations sur l’espionnage de l’Allemagne avaient montré à quel point la NSA avait réussi à cerner la chancelière allemande Angela Merkel. Selon une « liste de sélecteurs », c’est-à-dire la liste des « cibles » dont les communications doivent être interceptées, ce sont 56 numéros de téléphone du gouvernement qui ont été placés sur écoute. Parmi ceux-ci, figuraient celui du téléphone portable personnel d’Angela Merkel, son fax, son chef de cabinet, son bureau, et jusqu’au standard de la Chancellerie.

C’est un dispositif très semblable qui a été mis en place par la NSA au niveau du ministère des affaires étrangères allemand. La liste des « sélecteurs » publiée par Libération et Mediapart est certes plus réduite, avec une vingtaine de numéros. Mais on retrouve la même mise sur écoute systématique de l’ensemble des rouages d’une administration : les principaux téléphones utilisés par Frank-Walter Steinmeier, son numéro de téléphone fixe et de téléphone portable professionnels, ainsi que celui du téléphone mobile attribué par son parti, le SPD. Parmi les « cibles » de la NSA figurent également des numéros généraux de son ministère, le personnel administratif, son chef de cabinet, son porte-parole, son fax…

Un extrait de la liste des "sélecteurs" © WikiLeaks Un extrait de la liste des "sélecteurs" © WikiLeaks

Les services américains ont également mis sous surveillance plusieurs diplomates, comme Peter Ammon, ancien ambassadeur allemand aux États-Unis puis en Grande-Bretagne, Viktor Elbling, ambassadeur au Mexique ou encore Dirck Stockhausen, représentant permanent de l’Allemagne auprès de l’Union européenne. Une surveillance qui remonte au moins au début des années 2000, comme en témoigne la présence d’un numéro attribué à l’écologiste Joschka Fischer, ministre des affaires étrangères de 1999 à 2005. C’est donc bien toute la diplomatie allemande, que ce soit à Berlin ou dans ses représentations à l’étranger, qui a été placée sous surveillance américaine pendant une quinzaine d’années.

Si cette liste de cibles confirme l’étendue de la surveillance américaine, un autre document également publié ce lundi éclaire, lui, l’ambiguïté de la position des autorités allemandes sur ces questions. Il s’agit d’un relevé d’interception de communications (SI), classé Top Secret (TS), rédigé sur la base d’écoutes entre diplomates allemands, comme l’indique la mention « German diplomatic » en bas de page. Le document a été rédigé après une visite officielle aux États-Unis de Franck-Walter Steinmeier le 29 novembre 2005. Et selon le ministre, qui effectuait là sa première visite à Washington après sa nomination un an plus tôt, celle-ci s’est particulièrement bien passée.

« Frank-Walter Steinmeier semblait avoir apprécié, le 29 novembre, les résultats de sa première visite à Washington en tant que nouveau ministre des affaires étrangères allemand », écrit la NSA. « Steinmeier a décrit comme bonne l’ambiance durant ses discussions avec des représentant américains. » Mais la suite du rapport est plus intrigante. Pour rappel, à cette époque, l’actualité en Allemagne est marquée par l’affaire dite des « prisons secrètes de la CIA ». Le 2 novembre 2005, soit trois semaines avant la visite du ministre allemand, le Washington Post a confirmé l’existence, jusque-là soupçonnée par des ONG, de ces prisons clandestines de l’agence américaine, réparties dans des pays alliés, et chargées d’accueillir hors de tout cadre légal des prisonniers faits dans le cadre de la « guerre contre le terrorisme ». Et, selon le quotidien américain, l’Allemagne serait complice des États-Unis dans ce programme, notamment en autorisant le survol de son territoire par les avions de la CIA transférant les prisonniers.

Le relevé d'interception © WikiLeaks Le relevé d'interception © WikiLeaks

On aurait pu s’attendre à ce que cette polémique soit l’un des sujets de discussion entre la cheffe de la diplomatie américaine Condoleeza Rice et son homologue allemand. D’autant que, en tant qu’ancien chef de la chancellerie fédérale après 2001, Frank-Walter Steinmeier aurait normalement dû être directement informé de la mise en place de tels centres de détention clandestins violant manifestement le droit international. Avant de devenir le chef de la diplomatie allemande, le ministre a en effet occupé, entre 1999 et 2005, le poste très sensible de chef de la chancellerie fédérale sous le mandat de Gerhard Schröder. Et, à ce titre, c’est lui qui avait été chargé de négocier avec la NSA les modalités de coopération des services allemands dans le cadre du nouveau dispositif de surveillance mondial mis en place après le 11 septembre 2001.

Mais le compte-rendu officiel de la réunion fait à l’époque était resté très vague sur cette question. « La secrétaire Rice a assuré le ministre des affaires étrangères que les activités des États-Unis respectaient toutes les lois américaines et la Constitution et que nous respections nos engagement internationaux », avait laconiquement commenté un porte-parole américain. Le rapport d’interception de la NSA confirme qu’effectivement, la question des prisons secrètes n’a pas été l’un des principaux sujets de discussion, loin de là, et visiblement pour le bonheur de Frank-Walter Steinmeier. « Il a semblé soulagé de n’avoir reçu aucune réponse définitive de la part du secrétaire d’État américain au sujet des révélations de la presse sur les vols de la CIA à travers l’Allemagne vers des prisons de l’est de l’Europe, supposément utilisées pour interroger des suspects de terrorisme », écrit la NSA.

« Soulagé » de n’avoir pas obtenu une réponse qui aurait pu se révéler gênante, sur cet épineux dossier, Steinmeier est même demandeur d’une plus grande coopération entre les deux pays. « Il est à la recherche de zones où la coopération bilatérale peut être renforcée et il considère le sud du Caucase comme une zone possible », conclut le rapport d’interception.

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