Mort de «RBG»: à Washington, le deuil se mêle à la détermination

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Le trottoir devant la Cour suprême est devenu le point de rassemblement de toute la gauche américaine, venue pleurer la juge Ruth Bader Ginsburg, décédée vendredi, mais aussi se mobiliser à un mois et demi de l’élection présidentielle.

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Washington (États-Unis).– La nuit est tombée sur Washington, mais les bouquets de fleurs et les messages d’admiration continuent de s’amonceler aux abords de la Cour suprême des États-Unis. Au lendemain de la mort de la juge Ruth Bader Ginsburg, disparue à l’âge de 87 ans des suites d’un cancer du pancréas vendredi 18 septembre, la Haute Cour est devenue le point de rassemblement de tous les admirateurs de « RBG », véritable icône de la gauche américaine. Devant l’édifice et ses 16 majestueuses colonnes de marbre qui s’élancent vers la devise « Equal Justice Under Law » (« Justice égale devant la loi ») sur son fronton, des milliers de bouquets, bougies, photos, dessins et témoignages en tout genre laissés par des femmes et des fillettes s’entassent désormais le long des haies et des barrières de sécurité. Autant d’hommages à la pionnière de l’égalité femmes-hommes et de la lutte contre les discriminations.

« Même si on savait qu’elle était malade, on pensait qu’elle allait vivre jusqu’à l’élection », raconte l’historienne Martha Burns, rencontrée aux abords de la « Supreme Court ». Cette Américaine qui vit à Washington a pu voir la juge en action. Après avoir campé devant la Cour, elle a fait partie des quelques chanceux qui ont passé les imposantes portes en bronze du bâtiment pour assister aux audiences de l’affaire « Bush v. Gore », qui a déterminé l’issue de l’élection présidentielle de 2000. « L’élection de Bush, le 11-Septembre, puis Trump : ce sont autant de tournants dans notre histoire. La mort de Ruth Bader Ginsburg en est un. J’avais déjà peur pour l’avenir avant. Maintenant, nous avons un motif d’inquiétude en plus », soupire-t-elle.

Devant la Cour suprême à Washington, le 19 septembre. © John Lamparski /  NurPhoto via AFP Devant la Cour suprême à Washington, le 19 septembre. © John Lamparski / NurPhoto via AFP

La mort de « RBG » a rebattu les cartes d’une élection présidentielle déjà très tendue. Donald Trump a maintenant la possibilité de nommer un troisième juge conservateur à la Cour suprême, après Neil Gorsuch et Brett Kavanaugh. Ce qui ferait pencher le groupe des neuf sages nommés à vie résolument à droite. Cette nouvelle configuration pourrait avoir un impact considérable sur le droit à l’avortement, le Deuxième amendement sur la possession d’armes à feu, les protections des LGBT ou encore l’accès à la santé, pour ne citer qu’eux.

Les républicains ont bien compris qu’ils tenaient là une occasion historique, attendue depuis longtemps par la droite religieuse. Après s’être opposé à la nomination d’un juge par Barack Obama avant l’élection de 2016, le leader de la majorité républicaine au Sénat Mitch McConnell a déclaré que les élus valideraient toute nomination présidentielle avant l’élection. Dans le système américain, c’est la chambre haute du Congrès qui est chargée de donner son feu vert aux futurs juges après leur audition par le puissant comité judiciaire du Sénat.

La perspective d’une majorité conservatrice effraie Oleg, un homosexuel russe venu rendre hommage à Ruth Bader Ginsburg devant la Cour suprême, samedi après-midi. « Ce sont ses décisions sur le mariage des homosexuels qui m’ont permis d’épouser l’homme que j’aime, souligne-t-il. J’ai peur que beaucoup d’acquis ne soient remis en cause. » Ilhan Cagri, elle, est venue avec ses trois petites-filles âgées de 12 à 16 ans. « Si l’élection présidentielle est contestée et qu’une Cour suprême à majorité conservatrice doit se prononcer dessus, Donald Trump sera certainement réélu », craint-elle. Une peur partagée par beaucoup de personnes interrogées.

À un mois et demi de l’élection, la mort de « RBG », deuxième femme à siéger à la Cour suprême après sa nomination par Bill Clinton en 1993, a poussé les démocrates à redoubler d’efforts pour faire battre Donald Trump et les sénateurs républicains « fragiles » (Arizona, Caroline du Nord, Maine…), en difficulté face à leur adversaire démocrate. « Il y a beaucoup de raisons d’être pessimiste aujourd’hui, mais c’est le moment de se battre, assure Meena Islam, 26 ans. Nous aimions RBG. Elle restera en nous. Nous sommes en deuil, mais cela ne nous empêchera pas de nous mobiliser demain. »

Un état d’esprit partagé par beaucoup aux États-Unis : selon le New York Times, la plateforme Act Blue, qui recueille des donations pour des candidats démocrates et des groupes progressistes, a explosé ses records de collecte de fonds en ligne dans les heures qui ont suivi la disparition de la juge – à plus de 100 000 dollars par minute entre 22 heures et 23 heures, vendredi. Selon la plateforme, les dons se concentrent sur les campagnes pour le Sénat, qui sera en partie renouvelé le 3 novembre, en même temps que la présidentielle.

Susan et Paul Berman, deux retraités vivant dans la région de Washington, ont déjà à eux deux envoyé entre « 1 500 et 2 000 » cartes postales aux électeurs de Floride, État clé à chaque présidentielle en raison de ses scores serrés, pour les inciter à aller voter. La mort de leur idole les encourage à faire encore plus dans la dernière ligne droite : « Écrire des lettres aux élus, donner de l’argent», énumèrent-ils. « Les semaines qui viennent vont être horribles, mais RBG nous dirait de retourner au travail. Nous pouvons être en deuil pendant quelques minutes, mais nous devons reprendre le boulot », déclare Susan Berman.

Le message a été repris en chœur par la sénatrice Elizabeth Warren, ancienne candidate à la primaire démocrate pour la présidentielle, lors d’une veillée organisée, samedi soir, devant la Cour suprême, à la lueur des bougies. « Mitch McConnell pense que ce combat est passé. Il ne comprend pas qu’il ne fait que commencer », a-t-elle dit.

Sur la petite scène installée pour l’occasion, ont défilé d’autres voix progressistes inquiètes pour l’avenir : la responsable de l’association LGBT Human Rights Campaign (HRC), la cofondatrice du mouvement contre les armes à feu March for our Lives Lauren Hogg, ou encore la directrice du centre de planning familial Planned Parenthood à Washington… « Nous nous sommes trop reposés sur Ruth Bader Ginsburg, a lancé Lauren Hogg, survivante de la fusillade de Parkland en Floride en 2018. C’est à nous d’élire des juges éthiques au niveau local. Ils serviront de vivier pour la Cour suprême du futur. »

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