Au Rwanda, la solitude des Justes

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Alors que leurs voisins éliminaient systématiquement les Tutsis, eux ont choisi de les sauver. Comment leur rendre hommage ? Vingt-cinq ans après le génocide, la place réservée par les Rwandais à leurs « Justes » incarne les tiraillements d’une société aux plaies encore à vif.

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Kigali (Rwanda), envoyée spéciale.– L’orphelinat n’a pas bougé. Au détour d’une ruelle de Nyamirambo, un quartier populaire de Kigali, son portail d’entrée laisse échapper la rumeur d’une centaine d’enfants en pleine récréation. La bâtisse était déjà là en avril 1994. Mais les jeunes pensionnaires avaient ordre de rester cloîtrés dans les dortoirs. Lorsque les milices Interahamwe surgissaient, quasiment chaque jour, la silhouette de Damas Gisimba s’avançait. Longuement, sous la menace des armes, le directeur de l’orphelinat suppliait les miliciens d’épargner « ses enfants ».

Vingt-cinq ans plus tard, nous le retrouvons au même endroit. Damas Gisimba a pris un peu de ventre et a changé de lunettes. Pour le reste, il appelle toujours ses pensionnaires « mes enfants » et les surveille d’un œil amusé, depuis son bureau planté au milieu de la cour de récréation. Affable sans effusions, loquace sans être bavard, l’homme de 58 ans prend son temps avant de débuter son récit. D’un signe de la main, il envoie d’abord son adjoint acheter deux grandes bouteilles d’eau fraîche : l’une pour lui, l’autre pour nous.

Damas Gisimba, le 29 mars 2019, dans la cour de l'orphelinat où il a caché et protégé des enfants tutsis durant le génocide. © Justine Brabant Damas Gisimba, le 29 mars 2019, dans la cour de l'orphelinat où il a caché et protégé des enfants tutsis durant le génocide. © Justine Brabant

L’homme résume en peu de mots l’étendue de son courage : « Avant le génocide, mon orphelinat accueillait 65 enfants. Pendant, nous en avons eu 325. Nous manquions de tout, les attaques étaient quotidiennes. C’était une vie difficile. » Quand les premières tueries sont commises à Kigali, début avril 1994, les familles voisines, sentant le danger se rapprocher, commencent en effet à lui envoyer leurs enfants. Plus tard, ce seront de jeunes rescapés qui viendront d’eux-mêmes y trouver refuge. Damas Gisimba accueille tout le monde. Il cache même des adultes. Sur ce qui l’a poussé à prendre de pareils risques, il avance simplement : « Je n’allais pas abandonner l’orphelinat… »

Pour avoir protégé les enfants tutsis de la mort – mais également les orphelins hutus du recrutement forcé par les miliciens –, Damas Gisimba a été décoré en 2007 des mains du président rwandais Paul Kagame. L’association de rescapés Ibuka lui a octroyé le titre de « Juste ». Le mot a été inspiré de l’expression « Justes parmi les nations » forgée par le Parlement israélien pour distinguer celles et ceux qui avaient sauvé des Juifs pendant la Shoah. Au Rwanda, on les appelle aussi les « Indakemwa » (les « irréprochables ») ou les « abarinzi b’igihango » (« les gardiens de la vertu » ou « les gardiens du tabou » – par référence au tabou du meurtre).

Pour Olivier Ndumukiza, Gisimba est plus simplement celui qui lui a sauvé la vie. Le jeune homme à la présence discrète fait partie des 325 enfants qui ont trouvé refuge à l’orphelinat. À l’époque, il a dix ans. Il perd d’abord son père. Le 13 avril 1994, alors que des tirs se font entendre au dehors, ce dernier sort de la maison familiale : « C’est la dernière fois que je l’ai vu. » Le fils apprendra plus tard que son père a été exécuté, avec d’autres Tutsis, à proximité d’une caserne des Forces armées rwandaises.

Quelques jours plus tard, sa mère est tuée devant ses yeux par des miliciens, alors qu’elle cherche à franchir un checkpoint. Le garçon tente d’aller chercher du secours chez un cousin de sa mère, mais il trouve porte close : celui-ci a également été tué. Il se réfugie un temps dans une étable dont les vaches ont été volées par les génocidaires. Puis un jour, Olivier Ndumukiza entend parler de l’orphelinat.

À Nyamirambo, il est accueilli par un Damas Gisimba qui ne refuse l’accueil à personne, malgré la promiscuité et les risques croissants. « Des deux mois passés chez lui, je me souviens de la bouillie de farine jaune amère qu’on nous servait tous les soirs, des prières que la femme de Gisimba nous faisait réciter, des enfants qui arrivaient blessés », énumère le jeune homme.

Le directeur de l’orphelinat connaît certains des Interahamwe du quartier : « Avant le génocide, je pensais qu’ils étaient des amis. » Il met à profit son statut de Hutu pour détourner leur attention de ses petits : « À chaque fois que les miliciens venaient, je leur disais : “Ici, ce sont des enfants, il n’y a pas d’adultes.” Je leur disais aussi ce qu’ils voulaient entendre : “Je ne peux pas m’aventurer à cacher un Tutsi, ce sont des gens mauvais.” » Quand cela n’est plus suffisant, il gagne du temps en leur donnant quelques billets : « Je leur remettais un peu d’argent. Ils repartaient et revenaient le lendemain. »

Mais le génocide se rapproche de plus en plus. Un jour, les Interahamwe entrent dans l’orphelinat à la recherche d’adultes. Ils tuent le cuisinier, un Tutsi, devant les jeunes pensionnaires. Olivier se souvient « des trous de balles et de son sang qui coulait ». Un autre jour, ils exécutent l’une des femmes qui s’occupent des enfants blessés. Aujourd’hui, une stèle dans un coin de la cour de récréation rappelle que 12 personnes ont été tuées à l’orphelinat durant le génocide. Le temps a patiné les noms. Les enfants jouent autour sans y prêter attention.

On a cru, un temps, que tous les Justes étaient morts. Le journaliste et écrivain français Jean Hatzfeld, qui a longuement travaillé sur le génocide des Tutsis, témoignait en ces termes, lors du procès à Bruxelles de quatre Rwandais suspectés de génocide : « Sur cette commune de Nyamata où j’ai beaucoup vécu, j’ai trouvé cinq ou six Justes, c’est-à-dire des gens qui ont refusé. Mais aucun de ces Justes n’est vivant : ils ont tous été tués, immédiatement » [ses propos sont rapportés par Laure de Vulpian dans Rwanda, un génocide oublié ? Un procès pour mémoire, 2004].

De fait, nombreux sont ceux qui ont été exécutés par les soldats ou miliciens auxquels ils tentaient de s’opposer. Mais quelques travaux menés depuis attestent que certains ont survécu. À l’issue d’une enquête menée durant un an par 30 enquêteurs, l’association de rescapés Ibuka a établi une liste de 271 personnes considérées comme des Justes, toujours en vie. L’étude, achevée en 2010, ne couvrait qu’un dixième du pays. Elle n’a jamais été étendue – « par manque de fonds », indique-t-on chez Ibuka.

Bien que partielle, elle donne quelques renseignements sur la manière dont ces sauveteurs ont pu agir : « La plupart de ceux qui ont caché des Tutsis l’ont fait à l’extérieur de leur maison. Ils creusaient un abri dans leur champ et venaient leur porter de la nourriture pendant la nuit. D’autres cachaient des familles dans des maisons en construction ou dans des bosquets près de chez eux – mais dans la maison familiale elle-même, c’était très rare, car considéré comme trop risqué », détaille Jean-Marie Kayishema, professeur de littérature à l’université du Rwanda à Kigali et coordonnateur de l’étude.

Damas Gisimba, lui, a tout risqué. Le Juste et ses enfants doivent leur survie à un double coup de chance. « D’abord, nous ne manquions pas de nourriture parce qu’une semaine avant le début du génocide, j’avais récupéré par hasard des stocks de la Croix-Rouge, se souvient le directeur. Ensuite, j’ai obtenu l’aide d’un humanitaire américain, Carl Wilkens, qui a refusé de quitter le pays lorsque le génocide a commencé. Quand il a appris que j’étais ici, à me battre avec ces miliciens, il est venu me voir dans sa voiture avec un drapeau blanc. Il a vu les enfants et s’est mis à pleurer. Je lui ai dit : “Nous sommes condamnés à mourir.” »

L'Américain parviendra à ramener ce dont Gisimba manque le plus cruellement : de l’eau, nécessaire pour donner à boire aux enfants mais aussi pour soigner les blessés et les malades. Vingt-cinq ans plus tard, ce n’est probablement pas un hasard si le directeur d’orphelinat accueille ses visiteurs avec une bouteille d’eau bien fraîche.

Faute d’avoir pu identifier tous ceux qui, comme Damas Gisimba, se sont opposés au génocide, la question des Justes reste donc largement sous-documentée. Elle n’en demeure pas moins un sujet de débats hautement symbolique dans la société rwandaise post-génocide. Car autour de la place accordée aux Justes se nouent des questions aussi essentielles que celle de la place des Hutus dans la société rwandaise aujourd’hui.

Damas Gisimba se souvient avec le sourire du jour où il a appris qu’il serait décoré. « On m’a appelé pour me dire : “Monsieur, vous êtes convoqué au ministère de la défense.” La défense ! J’ai d’abord eu peur. Une fois sur place, un militaire a commencé à nous distribuer des bouteilles d’eau minérale. C'est là que je me suis dit : “Bon, ça doit aller, ça n’a pas l'air trop grave, sinon ils ne nous mettraient pas à l’aise comme ça” », lâche-t-il dans un éclat de rire. L'eau, encore…

Ce jour-là, au ministère de la défense, on l’informe qu’il sera décoré avec d’autres Justes deux jours plus tard, le 4 juillet 2007, au grand stade de Kigali, des mains du président rwandais en personne. Ce n’est ni la première ni la dernière fois que Paul Kagame rend hommage aux Justes au nom de l’État rwandais. Depuis le milieu des années 2000, l’hommage aux abarinzi b’igihango est un thème récurrent des commémorations annuelles. Ce 7 avril 2019 encore, le président du Rwanda a mentionné dans son discours plusieurs exemples de courage, dont celui d’élèves de Nyange qui refusèrent de se séparer entre Hutus et Tutsis – six ont été tués, quarante blessés.

Au-delà des décorations nationales, les Justes ont été reconnus par des organisations internationales. Damas Gisimba a ainsi fait l’objet d’un rapport de l’ONG britannique African Rights intitulé Pas de place pour la peur ; il a également sa stèle au « Jardin des Justes du monde » à Padoue, en Italie.

Mais la question des Justes est plus complexe que cette reconnaissance nationale et internationale peut le laisser penser. Cette figure renvoie les Rwandaises et Rwandais à de lourdes interrogations : ont-ils réellement été tous irréprochables ? En les décorant, ne risque-t-on pas de faire passer au second plan l’héroïsme des rescapés eux-mêmes ? L’exemple des Hutus ayant sauvé des Tutsis n’est-il pas instrumentalisé par un régime et des ONG souhaitant imposer une réconciliation à marche forcée ?

Les circonstances mêmes dans lesquelles la notion de Juste est apparue au Rwanda illustrent bien les enjeux politiques dont sont investis ces héros. Les premières tentatives pour identifier ceux qui ont sauvé des Tutsis ont lieu au début des années 2000. Pour les associations qui s’y attellent, Ibuka en particulier, il s’agit autant d’exprimer de la gratitude que d’envoyer un message. « Certains rescapés voulaient retrouver ceux qui les avaient aidés et leur rendre hommage, rappelle l’ancien président d’Ibuka (de 2007 à 2011), Théodore Simburudali. Mais surtout, mettre en avant les Justes permettait de combattre l’idée, qui était propagée à cette époque, que nous considérions tous les Hutus comme des génocidaires. »

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