Wiosna, la nouvelle gauche polonaise qui veut «investir dans le bien commun»

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Sortie du charbon d’ici à 2035, légalisation de l’IVG pour toutes, séparation de l’Église et de l’État : le programme de Wiosna, le parti de la nouvelle gauche polonaise, décoiffe dans un État gouverné depuis 2015 par la droite ultraconservatrice. Son leader, Robert Biedroń, est devenu le premier maire homosexuel revendiqué du pays. Entretien avec l’un de ses candidats aux européennes.

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Une nouvelle gauche est en train d’émerger en Pologne. Alors que le pays est gouverné depuis 2015 par un parti ultraconservateur et autoritaire, le PiS (« Droit et Justice »), qui a les pleins pouvoirs au Parlement et au Sénat où la gauche ne détient plus un seul siège, la campagne pour les élections européennes rebat les cartes. Autour de Robert Biedroń, ancien militant de la cause LGBT, devenu en 2011 député, puis en 2014 le premier maire homosexuel revendiqué du pays, un parti fait entendre un discours inédit dans le paysage politique polonais, et rencontre un succès fulgurant.

Son nom ? Wiosna – ce qui signifie « printemps » en polonais. Son credo ? Le retour à un État social, après trois décennies de libéralisme débridé. Mais aussi : des ambitions écologiques, une attention portée aux droits des femmes, un discours pro-européen.

Sur la liste de ce parti pour les européennes, on compte de nombreuses femmes, des visages jeunes, des personnalités issues de la société civile… Une écrasante majorité sont des néocandidats. Parmi eux, on trouve Maciej Gdula, professeur de sociologie à l’université de Varsovie et collaborateur de la revue de gauche polonaise Krytyka Polityczna. Auteur d’une recherche remarquée sur l’électorat du PiS, qu’il évoque dans le dernier numéro de la revue Esprit, consacré à la Pologne, cet homme de 42 ans est en position éligible sur la circonscription Małopolskie i Świętokrzyskie (sud-est de la Pologne). Entretien.

Mediapart : Pourquoi vous-êtes vous décidé à vous présenter sur la liste de Wiosna pour les élections européennes ?

Maciej Gdula : J’ai participé à la création de Wiosna, j’étais responsable de la partie du programme portant sur les sciences et l’éducation – tout en restant un peu à l’écart du parti. Mais quand la perspective des élections européennes s’est rapprochée, je me suis senti beaucoup plus impliqué. Les européennes sont un scrutin important pour nous : c’est notre première élection et de ce résultat dépendra la place de Wiosna sur la scène politique polonaise. À l’automne prochain se tiennent en outre les législatives, donc il fallait que nous gardions des candidats pour cette élection. Je me suis alors porté volontaire pour la liste européenne.

Maciej Gdula lors de la publication de la liste de Wiosna pour les européennes, le 13 avril 2019. © DR Maciej Gdula lors de la publication de la liste de Wiosna pour les européennes, le 13 avril 2019. © DR

Nous avions aussi pour objectif de présenter de nouvelles figures, pas des personnes trop expérimentées – on n’aurait pas eu trop de mal à les convaincre pourtant, parmi les sympathisants de Wiosna. Mais nous voulions du sang neuf, car en Pologne, il y a cette tradition qui veut que l’élection au Parlement européen arrive en fin d’une carrière politique. Certains se font élire là pour s’assurer une belle retraite. La délégation polonaise est l’une des plus âgées à Strasbourg, et à part quelques exceptions, ce n’est pas celle qui travaille le plus. Nous voulons changer cela.

Comment Robert Biedroń, le très populaire leader du parti, se positionne-t-il par rapport à ce scrutin ?

Robert Biedroń est candidat aux européennes, il est la tête de liste. Mais il a d’ores et déjà annoncé qu’il ne ferait pas le mandat : il passera aussitôt la main à sa suppléante, afin de pouvoir être candidat ensuite au Parlement polonais. C’est une femme très connue en Pologne, Joanna Siedlik-Wielgus, qui occupera son siège. C’est une députée qui s’est fait connaître pour son travail en faveur des personnes handicapées et, récemment, elle s’est beaucoup engagée sur le sujet de la pédophilie dans l’église polonaise.

Biedroń ne pouvait pas ne pas se présenter aux européennes, car un projet a besoin d’un leader et c’est d’autant plus important au moment du lancement d’un nouveau parti. Mais en même temps, il dit très clairement que son objectif est le Parlement national.

Quels sont les principaux points de votre programme ?

Quand nous avons présenté notre programme, certains nous ont dit que nous allions être complètement marginalisés de la vie politique tellement nos propositions étaient audacieuses au vu du contexte polonais. Nous sommes par exemple pour la légalisation de l’avortement jusqu’à la douzième semaine de grossesse, et de façon inconditionnelle [l’IVG n’est autorisé en Pologne qu’en cas de danger pour la santé de la mère, risque vital pour le fœtus, viol ou inceste. C’est l’une des lois les plus restrictives d’Europe – ndlr]. Autrement dit, nous revendiquons le fait que c’est à la femme de décider si elle souhaite ou non conserver son enfant.

Quant à la relation entre l’Église et l’État, notre postulat est tout aussi clair. Nous proposons la liquidation du fonds public alloué à l’Église, l’arrêt des cours de religion à l’école, la fin du paiement des prêtres par l’État. Tout cela représente beaucoup d’argent, l’institution ecclésiastique est très riche en Pologne, c’est aussi le premier propriétaire terrien du pays… Or le foncier peut aussi être une source de revenus. Et à la place des deux heures hebdomadaires de religion à l’école, nous proposons deux heures supplémentaires d’anglais.

Nous avons également un programme ambitieux en matière d’écologie : nous voulons que la Pologne sorte du charbon d’ici à 2035. Nous avons été assaillis de critiques là-dessus, on nous a dit qu’on ne pourrait pas y arriver, que nous allions supprimer des emplois dans les mines… Nous, nous disons : certes, aujourd’hui cela représente des emplois dans les mines, mais si nous transformons notre économie dans le sens des énergies renouvelables, nous aurons de nouveaux emplois. Il faut pour cela planifier cette transition.

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J’ai rencontré Maciej Gdula à l'occasion de sa venue à Paris pour le lancement du n° 452 de la revue Esprit, consacré à la Pologne, auquel il a contribué. L'entretien s'est tenu le 11 avril et s'est déroulé en polonais.