Argent du pétrole, énergie et médias: le gendre d'Erdogan est une clé du régime

Par Rosa Borlun

Parachuté ministre de l’énergie à 37 ans, Berat Albayrak, le gendre du président turc Recep Tayyip Erdogan, a acquis au cours des derniers mois une étonnante visibilité médiatique. Il est en tout cas l’une des pièces maîtresses du « système Erdogan », un bras droit dont les secrets sont étroitement protégés par la justice turque, comme l’ont appris à leurs dépens plusieurs journalistes et le site Wikipédia.

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Dans la famille du président turc Recep Tayyip Erdogan, tout le monde met la main à la pâte. Les fils, Ahmet Burak et Necmettin Bilal, contribuent à la prospérité du clan avec leurs activités dans le domaine du transport maritime, où s’investissent également le frère, Mustafa, et le beau-frère, Ziya Ilgen. Les femmes – l’épouse Emine, les filles Esra et Sümeyye – s’affairent dans le secteur associatif et caritatif.

Un représentant de la nouvelle génération sort cependant du lot. Il s’agit de Berat Albayrak, le mari d’Esra, choisi entre tous pour entrer en politique aux côtés du Reis. Élu député en juin 2015 avec le parti de son beau-père, l’AKP (Parti de la justice et du développement, islamo-conservateur), catapulté à la tête du ministère de l’énergie six mois plus tard, le jeune politicien – il a aujourd’hui 39 ans – ne quitte plus d’une semelle le chef de l’État et ne manque pas une occasion d’apparaître à ses côtés devant les médias, un privilège rare quand on sait la prédilection d’Erdogan pour les ministres transparents et dépourvus d’égo.

Tayyip Erdogan et Berat Albayrak, lors d'un meeting de la campagne pour le référendum, le 5 avril 2017 à Rize. © Reuters Tayyip Erdogan et Berat Albayrak, lors d'un meeting de la campagne pour le référendum, le 5 avril 2017 à Rize. © Reuters

Quelques jours après la tentative manquée de coup d’État, le 15 juillet dernier, c’est à Berat Albayrak qu’a été confiée la mission de relater devant les caméras le putsch tel qu’il a été vécu « de l’intérieur » par le président et sa suite, traqués par les militaires mutins dans une station balnéaire de la riviera méditerranéenne turque. C’est lui également qu’on a vu s’époumoner au printemps sur toutes les estrades d’Anatolie, pendant la campagne du référendum sur la présidentialisation du système politique turc. Dans ce rôle de « chauffeur » de salle, le ministre a d’ailleurs fait la preuve d’un étonnant don de mimétisme, reproduisant avec fidélité les poses de vieux briscard et les intonations gouailleuses de son beau-père. C’est lui encore dont la tête ronde et souriante, cerclée d’un filet de barbe bien taillé qui ne parvient pas à cacher totalement des traits toujours juvéniles, apparaît sur toutes les photos de famille des grandes rencontres diplomatiques.

Mais l’exposition médiatique a ses limites. Le ministre de l’énergie accorde très peu d’entretiens. Ses conférences de presse se dispensent le plus souvent de la traditionnelle séance de questions-réponses. Et malheur à celui qui s’intéresse de trop près aux secrets de ce gendre en or.

Le 28 septembre, un groupe de pirates informatiques turcs, RedHack, a rendu publics quelque 58 000 courriels appartenant à Berat Albayrak. L’administration s’est empressée de bloquer les sites internet de partage de fichiers Dropbox et Google Drive, où avaient été déposés les documents, ainsi que des articles en ligne évoquant le contenu de ces courriels. La police interpellait dans le même temps six suspects, rapidement relâchés faute de preuves. Les actes du tribunal supervisant l’enquête ont confirmé que les textes présentés au public provenaient bien de la boîte aux lettres du politicien.

Le dossier Albayrak est cependant réapparu sur la Toile le 5 décembre, publié cette fois par WikiLeaks. Là encore, les autorités se sont efforcées de dissuader les curiosités, en procédant le 25 décembre à l’interpellation de six journalistes turcs auteurs d’articles sur la « Berat Box ». Placés en détention provisoire pour propagande en faveur d’organisations terroristes, trois d’entre eux sont toujours derrière les barreaux. Ils ont été rejoints en prison par le correspondant du quotidien allemand Die Welt, Deniz Yücel, arrêté le 14 février dans le cadre de la même enquête, mais écroué deux semaines plus tard pour un autre motif, le parquet lui reprochant d’avoir donné la parole à des rebelles kurdes.

Autre application de cette loi de l’omerta, l’organisme turc de contrôle de l’Internet, le BTK, bloque depuis le 29 avril l’accès à Wikipedia, au motif que les gérants de l’encyclopédie en ligne ont refusé de supprimer « des contenus affirmant que la Turquie soutenait des organisations terroristes ». Les plaintes d’Ankara concernent deux articles en anglais consacrés aux « interventions étrangères dans la guerre civile syrienne » et au « terrorisme soutenu par l’État », qui comprennent tous deux des références à une « implication d’Erdogan et sa famille » dans des opérations de contrebande de pétrole ayant pu contribuer à financer l’organisation État islamique (EI).

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