«L’Algérie peut s’installer dans l’instabilité, un peu comme au Venezuela»

Par

Alors que les manifestations se multiplient en Algérie contre « un cinquième mandat de la honte » du président Abdelaziz Bouteflika et qu’un nouvel appel à manifester a été lancé pour ce vendredi, après la prière, le sociologue Aissa Kadri et le politologue Mohamed Hennad décryptent la situation.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

« Non au cinquième mandat et oui au départ du système », « Pouvoir assassin », « Bouteflika le Marocain, pas de cinquième mandat »… Depuis qu’un communiqué a annoncé le 10 février la candidature officielle d’Abdelaziz Bouteflika à un cinquième mandat alors qu’il est à bout de souffle et qu’il n’a pas parlé au peuple depuis bientôt sept ans, les manifestations et les rassemblements se multiplient en Algérie contre « un cinquième mandat de la honte ».

À Kherrata, à l’est de Béjaïa en Kabylie, des centaines de personnes ont défilé, hissant des drapeaux noirs et scandant « Ulac smah ulac » (il n’y aura pas de pardon, en kabyle). À Khenchela, dans les Aurès, où le candidat à la présidentielle de plus en plus populaire Rachid Nekkaz avait appelé à un rassemblement, des centaines d’habitants ont obtenu le retrait d’un poster géant du président accroché à la façade de la mairie à côté d’un grand drapeau algérien. D’autres défilés, moins imposants mais tout aussi spontanés et déterminés, se sont formés à travers le pays, à Oran, Annaba, etc.

Ce vendredi 22 février, le pays retient son souffle. De nouveaux appels à manifester après la grande prière ont été lancés et sur les réseaux sociaux, on ne parle que de ça. Un autre appel a été lancé pour le dimanche 24 février, cette fois par le collectif citoyen Mouwatana, qui s’oppose à un cinquième mandat. Et la crainte de la répression se fait jour alors que le pouvoir diffuse la peur du chaos et instille l’idée que c’est « la main de l’étranger » qui tire les ficelles de cette vague de protestations.

Entretien croisé avec deux figures intellectuelles algériennes, le sociologue Aissa Kadri et le politologue Mohamed Hennad, qui avaient appelé il y a plus d'un an à la destitution de Bouteflika et à des élections anticipées dans une tribune, parue dans les quotidiens El Watan et El Khabar.

De nouveaux appels à manifester ce vendredi 22 février après la prière et dimanche 24 ont été lancés contre un cinquième mandat du président Bouteflika. La rue peut-elle bouleverser les plans du régime ?

Aissa Kadri : On observe quelque chose de nouveau, d’inédit dans ces mouvements de contestation du cinquième mandat. Outre que ceux-ci sont de plus en plus affirmés, avec des slogans de rupture fermes, ils se développent de manière responsable, pacifique et tentent des ouvertures vers les forces de l’ordre en les sensibilisant sur leurs objectifs « citoyens ». Cependant, des dérapages ne sont pas à exclure tant les manipulations peuvent être multiformes.

Mohamed Hennad : Les réseaux sociaux ne sont pas en reste et les interventions y sont vives, brutales et témoignent d’une grande effervescence, annonciatrice d’engagements directement dans l’espace public. Le pouvoir, à travers la direction de campagne du président, prend acte de ses manifestations, et en appelant au calme ne cache pas son inquiétude. Les manifestations de ce jour et ce week-end permettront de voir plus clair dans la nature sociologique de ces mouvements qui, de toutes les façons, disent que les Algériens veulent sortir de l’enfermement autoritaire.

© elannabidz23000

© bejaiasoisobservateur
Que vous inspire cette perspective d’un cinquième mandat de celui qui ressemble plus à un vieillard en fin de vie qu’à un dirigeant d’une des plus grandes nations d’Afrique ?

Aissa Kadri. © dr Aissa Kadri. © dr
Aissa Kadri : Il est évident qu’un cinquième mandat est, tout simplement, impossible à mener, même sur quelques mois ! À sa dernière apparition, on a vu un président sanglé à sa chaise, très mal en point, pathétique, incapable de tenir même un stylo pour signer une loi de finance qu’il n’aura pas lue ! L’impression est que le système, les clans qui ont des intérêts absolument vitaux en matière de partage de la rente, n’ont pas arrêté de « grenouiller » pour trouver le meilleur plan afin de conserver leurs avantages, ce qui s’est exprimé par des allers-retours, des ordres et contre-ordres sous la dictée d’un chef d’orchestre que beaucoup d’observateurs supposent être le frère, le plus proche du chef malade.

Mohamed Hennad : L’exercice du pouvoir apparaît ici de type « familial-centré » en lien avec les centres de pouvoir de l’armée et de la sécurité, quelques conseillers, qui décident en dehors des institutions de façade. Toutes choses égales par ailleurs, cet exercice du pouvoir fonctionne dans le cas algérien un peu comme ce qui est décrit dans l’ouvrage Le Parrain et dans le film qui en a été tiré, où on voit Marlon Brando, Don Corleone sur sa fin proche, chuchoter des conseils et gérer au coup par coup, les clans, le partage des fiefs, des territoires et de l’argent avec son fils Mike, Al Pacino. C’est d’ailleurs cette gestion où les décisions ne sont accompagnées par aucune communication pédagogique qui donne l’impression apparente de cafouillages et de divisions de la classe politique.

Aissa Kadri : Clans ou pas, les protagonistes, les cercles de pouvoir, savent très bien qu’ils sont dans le même bateau dont le capitaine est très mal en point. Et si le bateau coule, tout le monde coulera avec. Qu’importe le clan auquel on appartient ! Il s’agit de limiter les dégâts au profit de tout le monde. Tous ont beaucoup de choses à se reprocher, ils savent que si Bouteflika n’est plus au pouvoir, beaucoup d’entre eux rendront des comptes. C’est une quasi-tradition dans les successions politiques dans le monde arabe que ceux qui perdent le pouvoir sont toujours l’objet de procès. Bouteflika l’a lui-même expérimenté au lendemain de la mort de Boumédiène, c’est pourquoi ils ne lâcheront rien, quitte à enfoncer le pays dans une nouvelle aventure !

© Algerie.libre16.dz
Mohamed Hennad : Non seulement, le « candidat » sera plus absent encore cette fois-ci que lors de la campagne de 2014, mais la détérioration de son état de santé laisse penser qu’il peinera à aller voter et qu’il ne sera, probablement, même pas capable d’être présent à la cérémonie d’investiture. Quant à lire le serment constitutionnel, ça sera quasi impossible. D’ailleurs, en 2014, le président élu n’a pu répéter la lecture du texte qu’en haletant ! Heureusement qu’il y avait eu là les applaudissements qui fusaient de partout pour masquer l’embarras né de la frustration !

Aissa Kadri : Aujourd’hui, il y a l’intervention d’un de ses affidés qui annonce la couleur, en indiquant que le président n’est pas dans l’obligation de prêter serment (sic) ! La présidence par procuration va donc se poursuivre toute honte bue avec l’accompagnement de seconds couteaux sans états d’âme et la complicité des gouvernements occidentaux tétanisés par une éventuelle déstabilisation de l’Algérie qui rajouterait au chaos libyen et à ce qui se passe au Sahel.

Les Algériens observent, incrédules, les hommages et les cadeaux présentés, non pas au président Bouteflika en personne, mais à son « cadre », à sa photo sacralisée ! Eux qui ont l’habitude de se moquer des Marocains baisant la main du roi, s’habituent à ce que l’on rende hommage à une photographie encadrée du président !

Mais si le président Bouteflika venait à décéder demain, qu’arrivera-t-il ?

Aissa Kadri : La crise algérienne est une crise systémique dont les origines remontent aux conditions de naissance et de développement du mouvement national. Bouteflika est emblématique de cette histoire. Les présidences Bouteflika ont d’une certaine façon développé les logiques en œuvre jusqu’à leur terme ultime. Le cinquième mandat est l’impasse majeure, ultime, d’un système politique qui est à bout et qui a utilisé tous les moyens et artifices pour se reproduire à l’identique depuis au moins l’indépendance.

S’il disparaît là, ou s’il s’efface, ce qui constitue l’épine dorsale du système, l’armée et « les décideurs », sont dans l’obligation de lui substituer une personnalité qui puisse garantir, dans la succession, que le statu quo du rapport de forces et les intérêts des groupes parties prenantes du pouvoir ne soient pas outre mesure remis en cause. Sauf que beaucoup de choses ont changé entretemps.

© revolution.jeunesse.algeriennes
Mohamed Hennad : D’autres forces sociales, notamment celles de l’argent, ont émergé et leur capacité d’intervention et de nuisance sont réelles. La jeunesse a également son mot à dire. L’armée comme les services de sécurité se sont considérablement rajeunis et professionnalisés et sont traversés par les mêmes questionnements que la grande majorité de la population. L’islamisme politique s’est transformé en continuant son travail de fond.

La société elle-même est traversée par des mouvements et nouveaux acteurs sociaux qui poussent au changement souvent dans des directions opposées. L’opposition politique semble également se ressaisir sous l’effet de nouveaux leadership, jeunes et femmes, pour peser sur le changement. Aussi bien l’option de perpétuation du même au même, à travers un candidat dit de consensus autre que le président sortant, peut-elle s’avérer contre-productive et sans doute ne pas agréer beaucoup de parties, dont l’opposition.

Aissa Kadri : Le problème restera entier et l'Algérie s’installera dans l’instabilité un peu comme au Venezuela. L’opposition peut également se présenter en force dès lors que le cinquième mandat n’est plus. Mais les bénéficiaires des mandats passés de la gouvernance Bouteflika accepteront-ils que le jeu soit réellement ouvert, rien n’est moins sûr !

La situation, en l’absence de consensus sur une transition vers des élections ouvertes et plurielles, peut alors tourner au bénéfice de l’armée. Elle pourrait intervenir pour se substituer aux politiques qui auraient failli et nous pourrions nous retrouver, l’histoire bégayant, dans la situation de 1992. La situation peut même dégénérer pour un temps, avant que tout le monde ne se rende à l’évidence de la nécessité d’une conférence pour une entente nationale. Sinon, l’option égyptienne pourrait alors être séduisante pour nombre de centurions qui souhaiteraient en finir avec le désordre et l’instabilité institutionnelle ! 

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale