Contre-la-montre pour éviter un nouveau désastre humanitaire à Idlib

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Si aucun cas n’a encore été annoncé, l’arrivée du coronavirus paraît inéluctable dans les camps de la région syrienne d’Idlib, où s’entassent plus d’un million de déplacés dans des conditions sanitaires déplorables.

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Istanbul (Turquie), de notre correspondant. – Pour Selim Tosun, l’affaire est entendue. Même si aucun cas de coronavirus n’a encore officiellement été détecté à Idlib, la dernière poche de résistance au régime de Damas dans le nord-ouest de la Syrie, « la propagation du virus est inévitable, cela va sûrement se produire ».

Autour de l’enclave où s’entassent plus de trois millions d’habitants, agglomérat de populations fuyant l’avancée des troupes du président Bachar al-Assad, dont plus d’un million vivent dans des camps insalubres le long de la frontière turque, le virus est partout.

« Nous recevons des informations sur la propagation du Covid-19 dans les zones sous le contrôle du régime d’Assad du fait des milices iraniennes qui le soutiennent », affirme Tosun, porte-parole de l’ONG humanitaire islamiste turque IHH pour ses opérations en Syrie. Or, « même si les échanges commerciaux sont interrompus, les civils continuent de passer [d’une zone à l’autre] à certains endroits », poursuit-il.

Des enfants à Idlib le 18 mars 2020. © Muhammed Said /Anadolu Agency/AFP Des enfants à Idlib le 18 mars 2020. © Muhammed Said /Anadolu Agency/AFP

Damas assure que son territoire n’a pas encore été atteint par le coronavirus, mais cette affirmation est mise en cause par l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH), qui recense des cas dans les provinces de Tartous, Damas, Homs et Lattaquié, ainsi que par les témoignages d’habitants publiés dans la presse internationale. L’Iran dénombrait de son côté dimanche matin plus de 20 000 cas connus et 1 556 morts.

Côté turc, Ankara a fait état, dans la nuit de samedi à dimanche, de 21 morts et 947 malades identifiés. Si des mesures de sécurité ont été mises en œuvre par la Turquie à la frontière syrienne – installation de caméras sensibles à la chaleur, tests systématiques aux postes-frontières, distribution d’équipements de protection aux militaires turcs déployés à Idlib –, elles semblent davantage destinées à protéger le territoire turc que les déplacés syriens.

« Les gens qui entrent en Turquie depuis la Syrie sont testés. Mais ceux qui pénètrent en Syrie depuis la Turquie ne sont pas testés », signale ainsi Fouad Sayed Issa, fondateur et directeur de l’organisation humanitaire syrienne Violette. Le jeune homme redoute une irruption rapide du virus dans les camps. « Si la maladie se déclare aujourd’hui, la situation sera très mauvaise parce que nous avons plus d’un million de personnes vivant sous des tentes qui n’ont pas la moindre idée de ce qu’il faut faire face au coronavirus », affirme l’activiste. « Nous avons des milliers de gens qui dorment dans de grands espaces communs : il suffit qu’une personne arrive là avec le virus et tous seront contaminés. Et nous n’aurons pas les moyens médicaux pour leur venir en aide si cela se produit. »

Directeur pour la Syrie de l’ONG britannique Islamic Relief, Ahmed Mahmoud souligne pour sa part la fragilité des populations amassées le long de la frontière turque. « Les systèmes immunitaires des gens ont été systématiquement usés par la violence et des années de malnutrition et de pauvreté », déclare-t-il dans un communiqué diffusé le 12 mars. « Avec autant de gens entassés dans des camps de misère, sans hygiène, les conditions sont réunies pour une épidémie que nous n’avons tout simplement pas les moyens de gérer », poursuit-il, évoquant une grave pénurie de lits, de respirateurs artificiels et de médicaments dans une structure hospitalière systématiquement prise pour cible, au cours des derniers mois, par les aviations syrienne et russe.

Médecins, ONG et organisations internationales sont ainsi engagés dans un contre-la-montre avec le virus pour tenter de mettre en place un dispositif médical capable de limiter l’impact de la pandémie avant qu’elle se déclare.

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) a annoncé le 8 mars avoir mis en place un « plan d’action intégré » avec différents partenaires locaux. Les équipes médicales nationales sont « en cours de formation et les laboratoires d’Idlib et d’Ankara sont en train d’être préparés et approvisionnés pour tester et diagnostiquer le virus en toute sécurité », a déclaré à l’AFP Hedinn Halldorsson, un porte-parole de l’organisation.

Pour les équipes sur place, la première urgence est l’arrivée de matériels de dépistage de la maladie. « Nous avons besoin de pouvoir trier les malades pour ne pas contaminer tout le monde et pour alléger le travail des personnels médicaux, qu’ils ne soient plus obligés de traiter tous les malades qui toussent ou ont de la fièvre », affirme le Dr Ziad Alissa, président de l’Union des organisations de secours et soins médicaux (UOSSM), basée à Paris et active depuis 2012 en Syrie.

Selon Fouad Sayed Issa, les kits de dépistage du coronavirus envoyés par l’OMS devraient atteindre Idlib d’ici « une ou deux semaines ». Une équipe formée pour réaliser les analyses en laboratoire est en revanche bien arrivée à Idlib, selon le docteur Alissa.

Des unités médicales spécifiquement chargées de la prise en charge des patients atteints du Covid-19 sont par ailleurs en cours de constitution. « Nous avons formé 40 personnes chargées de fournir une aide de première nécessité si quoi que ce soit se produit, indique Fouad Sayed Issa. Nous leur avons donné tout le matériel nécessaire pour qu’ils puissent se protéger eux-mêmes. Ils sont prêts à intervenir. »

Des travaux sont également en cours pour créer des zones d’isolement. L’organisation humanitaire syrienne Violette a ainsi mis en place un camp de 60 tentes pour accueillir les malades contaminés, selon Issa. « Dans les hôpitaux, on s’efforce de libérer des espaces en déprogrammant toutes les opérations non urgentes, affirme pour sa part le docteur Alissa. On parle aussi de transformer les mosquées en zones d’isolement. »

Autre volet crucial dans la lutte contre la propagation du Covid-19, le confinement semble quasiment impossible à mettre en œuvre dans les camps de déplacés. IHH dit avoir mis en place des campagnes d’information sur la façon de se protéger des maladies, et en particulier du coronavirus. « Nous installons dans les camps des fontaines de rue, de sorte que les gens puissent avoir un meilleur accès à l’eau tout en limitant les contacts, et nous distribuons des packs d’hygiène », mentionne Selim Tosun.

« Mais dire aux gens de rester confinés sous leurs tentes, ça ne va rien régler, commente le docteur Alissa. La seule vraie solution, c’est d’améliorer les conditions sanitaires de ces populations, de leur donner un toit et de quoi se nourrir correctement. Parce qu’une personne bien nourrie et qui n’est pas exposée au froid résistera mieux au virus. »

Selim Tosun plaide lui aussi en faveur d’une mobilisation de la communauté internationale autour de la construction de camps pouvant accueillir plus décemment les déplacés. « Si les camps restent au même niveau sur le plan de l’hygiène, les gens attraperont le coronavirus et toute autre maladie qui passera par là », prédit-il.

L’ONU a récemment annoncé avoir perçu 129 millions de dollars sur les 500 millions demandés aux États pour permettre à ses agences de prendre en charge la situation humanitaire à Idlib, rapporte Islamic Relief.

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