«Les gauches latino-américaines conservent des liens forts avec le secteur populaire et les mouvements sociaux»

Depuis une dizaine d'années, l'Amérique latine «rosit» à vue d'œil. L'écrivain Marc Saint-Upéry a suivi cette évolution sur le terrain. De la Colombie au Brésil, du Venezuela à Cuba, de Correa à Morales, il analyse les tendances et dégonfle quelques idées reçues.
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Même si Marc Saint-Upéry déteste l'appellation de «spécialiste de l'Amérique latine», son ouvrage Le Rêve de Bolivar – Le défi des gauches sud-américainesdemeure un livre incontournable pour comprendre les évolutions politiques récentes du continent. À l'automne dernier, il a accordé une très longue interview, réalisée par email, à la revue en ligne Article XI, dans laquelle il aborde les différentes problématiques actuelles. Et ce, du bilan contesté d'Hugo Chávez à l'essor du Brésil, en passant par la politique en Colombie ou la condition indienne aujourd'hui. Nous avons trouvé cet entretien passionnant et Article XI nous a autorisés à le reproduire. Le voici donc, en une version un peu raccourcie.

 

La politique latino-américaine draine beaucoup de fantasmes quand elle concerne la gauche. Pourquoi projette-t-on tant d'irrationnel sur cette partie du monde et sur ses hommes politiques (sur Chávez, par exemple)?

C'est ce que j'appelle le problème de l'«exotisme familier». Il y a entre l'Europe et l'Amérique latine un mélange de différence exotique et de continuité culturelle – entre autres en raison du substrat latin et catholique et de la proximité linguistique – qui font de cette relation un espace de projection privilégié de tous les fantasmes idéologiques et de toutes les pulsions utopiques. Hier, Paris était la Mecque du progrès et de la culture pour toutes les élites latino-américaines. Aujourd'hui, les expériences menées à Caracas ou à La Paz sont perçues comme une des clés de l'émancipation universelle par une partie de la gauche radicale européenne.

Les mêmes personnes qui se garderaient bien de se prononcer sans enquête approfondie sur la trajectoire des maoïstes népalais, les problèmes du gouvernement communiste indien au Bengale, la guérilla musulmane en Thaïlande ou les conflits internes de l'ANC sud-africaine, n'hésiteront pas à émettre des proclamations définitives ou à s'engager dans des polémiques féroces – et en général passablement sous-informées – à propos des zapatistes, de Chávez ou des piqueteros argentins. Il n'est pas trop difficile d'apprendre l'espagnol ou le portugais, il est encore plus facile de croire qu'on les comprend bien et surtout, qu'on saisit par ce biais toutes les nuances d'une situation sur le terrain – y compris quand on y exalte l'altérité supposée de l'Indien ou du Noir (qui semble consoler certains de la grisaille de leur modernité quotidienne). Bref, l'avantage de l'Amérique latine, du point de vue de l'imaginaire, c'est que c'est une sorte de Même qui est un peu Autre et un Autre qui est un peu le Même.

 

Pour vous, il n'y a pas deux gauches en Amérique du Sud, mais quatre ou cinq, voire plus. Pourquoi se refuse-t-on à admettre la complexité de ce paysage politique?

Il y a des «ressemblances de famille» et des catégorisations possibles, mais elles ne sont pas toujours celles qu'on croit. Par exemple, on parle souvent de l'axe Caracas-Quito-La Paz, et il est vrai qu'il y a des éléments communs entre ces gouvernements. D'une part, il y a ce qu'on peut appeler la «mystique refondationnelle», l'idée qu'il fallait refonder symboliquement la république ou la nation sur de nouvelles bases; c'est cette idée qui a justifié dans ces trois pays la convocation d'une Assemblée constituante. D'autre part, il y a une certaine sensibilité «national-populaire», un convocation rhétorique d'un « peuple » générique et parfois sacralisé contre une oligarchie maléfique et antipatriotique. Cette sensibilité existe dans une version légèrement plus ethnicisée en Bolivie, plus caudilliste au Venezuela, plus républicaine-jacobine en Équateur; elle est en tout cas assez différente de la matrice réformiste d'origine marxiste-catholique, classiste et démocratique radicale du PT brésilien, ou bien de la tradition social-démocrate chilienne.

 

Evo Morales en campagne en Bolivie © Creative Commons Evo Morales en campagne en Bolivie © Creative Commons

 

Cela dit, il n'y a en Équateur ou en Bolivie rien qui ressemble à l'occupation massive de l'appareil d'État par des militaires de carrière telle qu'elle a lieu au Venezuela – et soit dit en passant, rien qui soit comparable à l'orgie rentière et au niveau de corruption routinière qui existe au pays de Chávez. Inversement, au Venezuela, l'écrasante majorité tant des couches intellectuelles créatives que des nouvelles classes moyennes technocratiques sont – ou sont devenues – radicalement antichavistes, alors qu'elles soutiennent assez largement le gouvernement en Équateur, par exemple. Et au niveau des politiques publiques, les soi-disant différences entre «radicaux» et «modérés» tiennent encore moins la route. Donnons quelques exemples. Le gouvernement d'Evo Morales, que d'aucuns perçoivent comme un régime «radical» et «issu des mouvements sociaux», a en fait complètement «blindé» la politique financière et monétaire de l'État et l'a confiée aux mains de technocrates qui mènent dans ce domaine une gestion très prudente et passablement «orthodoxe». Cela a même valu à la Bolivie l'éloge du FMI.

En Équateur, la réforme de l'enseignement supérieur, considérée comme élitiste et technocratique par l'ultra-gauche locale, va dans un sens passablement divergent de la logique politique et administrative des missions éducatives et des «universités bolivariennes» du Venezuela. Une des mesures les plus notables du gouvernement de Rafael Correa est une réforme fiscale qui instaure une imposition progressive semblable à celle instituée par divers systèmes européens d'inspiration plus ou moins social-démocrate, ce qui constitue une innovation relativement radicale dans le contexte latino-américain. Or, il vaut la peine d'observer qu'en plus de dix ans de « révolution », le gouvernement bolivarien, tout «radical» qu'il soit, a réussi à faire baisser le niveau d'évasion fiscale mais n'a pas altéré la structure injuste et régressive du système de taxation vénézuélien.

Il faut aussi comprendre qu'un vote pour un mandataire censément de gauche, voire «révolutionnaire», n'exprime pas nécessairement une tendance homogène de gauche ou progressiste au sein de l'électorat. Les enquêtes sur l'électorat chaviste, par exemple, démontrent régulièrement que ses membres tendent majoritairement à se percevoir comme de centre, voire de droite pour une partie d'entre eux, et qu'ils ont une image plutôt positive de la propriété privée et assez négative du modèle cubain. Et dans tous ces pays, une confiance relative dans l'économie de marché peut parfaitement coexister avec un fort attachement à un État protecteur des pauvres et une conception du «socialisme» comme forme magnifiée et institutionnalisée de charité chrétienne.

 

 

Vous désignez l'Amérique du Sud comme un parfait «laboratoire» des gauches. Pourquoi une telle effervescence des mouvements progressistes depuis une dizaine d'années ? Que pensez-vous de cette idée selon laquelle le «socialisme du XXIe siècle» aurait pris racine en Amérique du Sud?

Je parle de laboratoire du point de vue latino-américain. Je ne crois pas que la gauche européenne ait beaucoup à en apprendre, les dynamiques sociologiques et les contextes institutionnels sont trop différents. Ce qui ne veut pas dire que ces expériences ne sont pas dignes d'intérêt, loin de là. Ce qui caractérise les gauches latino-américaines, c'est pour nombre d'entre elles la force des liens qu'elles conservent avec le secteurs populaires et les mouvements sociaux, et aussi la mise en oeuvre de certaines dynamiques participatives. En revanche, en ce qui concerne le contenu des politiques publiques, les plus novatrices et les plus efficaces ne sont guère que des adaptations «développementistes» de l'arsenal républicain progressiste ou social-démocrate traditionnel (ce qui peut toutefois représenter un progrès assez radical dans les conditions de l'Amérique latine), avec souvent plus de difficultés d'application qu'en Europe étant donné l'impéritie et la corruption des appareils administratifs locaux.

Cela peut-il durer ? C'est certainement un peu plus qu'un épisode éphémère, puisque la plupart des nouveaux mandataires plus ou moins progressistes ont été réélus, ou bien que leurs successeurs désignés ont également été favorisés par les urnes. Cela dit, à moyen terme, on doit prendre en compte l'effet de l'usure du pouvoir et des promesses qui ne seront pas tenues ou mal tenues, et aussi des facteurs structurels de fragilité comme la persistance, voire le renforcement, du modèle primo-exportateur et rentier (dépendance excessive du revenu national à l'égard des matières premières), ou encore le déchaînement de l'insécurité et de la violence urbaine, qui affecte d'abord les pauvres et les rend sensibles à certains discours sécuritaires réactionnaires.

Ensuite, il y a la fragilité et la volatilité des identifications idéologiques. Un exemple: au Brésil, tous les électeurs «lulistes» sont loin d'être «pétistes» (adeptes du PT), et malgré l'immense popularité de Lula et les indicateurs économiques et sociaux assez favorables de son gouvernement, il n'est pas exclu qu'une majorité de Brésiliens, y compris une fraction importante des couches populaires, votent pour le candidat d'opposition José Serra (PSDB, centre-droit) fin 2010.

Quant au socialisme, franchement, j'ai pu suivre de très près certains des «débats» sur le «socialisme du XXIe siècle» au Venezuela et en Équateur, et j'ai été frappé par le caractère vague, incantatoire, purement émotionnel ou abstrait, et parfois tout simplement délirant, des discours qui circulent à ce sujet. Sur le plan pratique, dans aucune des expériences plus ou moins progressistes en cours, j'insiste, dans aucune d'entre elles, on n'observe des transformations durables de la structure économique et sociale qui arrivent au niveau de celles mises en œuvre par les travaillistes britanniques dans leur pays en 1945, par exemple.

Par ailleurs, les partisans du «socialisme du XXIe siècle» eux-mêmes reconnaissent que tout ça n'est pas très clair. Lors d'une réunion officielle d'intellectuels sympathisants de Hugo Chávez organisé par le Centre international Miranda – un organisme de réflexion et de formation financé par le gouvernement bolivarien – en juin 2009, les participants signalaient ainsi que «le fait de ne pas le définir [le socialisme du XXIe siècle] a un avantage qui implique que l'on n'est pas en train de répéter des modèles mais d'autre part, cela démontre aussi un manque de caractère concret qui le maintient dans un trop grand flou. [...] Où sont les documents théoriques de la révolution bolivarienne? Où sont les différentes sensibilités idéologiques? C'est un problème terrible».

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Un très grand merci à Article XI et à l'auteur de l'interview Emilien Bernard, pour nous avoir autorisés à la reproduire dans Mediapart. L'entretien original est encore plus long que celui que nous publions (qui fait déjà 50.000 signes!), mais il vaut la lecture. Vous pouvez le trouver en deux parties en suivant ces liens:

« Pratiquer une solidarité active avec certains processus de transformation sans les fétichiser »

« L'inverse symétrique d'un cliché peut aussi être un cliché »