Comment Jeremy Corbyn veut transformer le Labour en un mouvement social

Par

Huit mois après le bon score du parti travailliste aux législatives – 40 % des voix –, la popularité du chef de l’opposition britannique, Jeremy Corbyn, s’est un peu émoussée. Mais le leader de 68 ans cherche surtout à réformer le mode de fonctionnement de son parti, en s’appuyant sur la nébuleuse Momentum, au grand dam de l’aile droite du Labour.

Cet article est en accès libre. L’information nous protège ! Je m’abonne

Londres (Royaume-Uni), de notre correspondante.– Il a remisé son vélo. La faute à ses fans, qui l’assaillent constamment sur la voie publique. À 68 ans, Jeremy Corbyn a été obligé de se plier aux conventions. Désormais, c’est à bord d’une voiture officielle que le leader de l’opposition travailliste au gouvernement de Theresa May se rend chaque jour au palais de Westminster.

Si le bon score du Labour lors des dernières élections ne lui a pas permis de former un gouvernement, il a donné à son chef de file une incontestable aura, y compris en dehors de son parti. « Jeremy Corbyn, avec son allure de retraité d’obédience marxiste, dégage davantage d’autorité dans son rôle de premier ministrable que Theresa May au poste de cheffe du gouvernement », concédait fin janvier un éditorialiste de The Sun, un tabloïd qui n'a jamais été tendre avec le chef travailliste (jusqu'à lui inventer, récemment, un passé d'espion communiste).

Si l'on s'en tient à des sondages récents, qui restent à prendre avec d'infinies pincettes, l’ampleur du phénomène Corbyn est quelque peu retombée depuis l’été dernier et son apparition très acclamée, en rock star, sur la scène du mythique festival de Glastonbury. En dépit des déchirements qui minent le parti conservateur, en cas d’élection, Theresa May pourrait l’emporter d’une courte tête sur l’idole des Britanniques de moins de 40 ans. Mais les railleries et les sarcasmes dont le chef de file socialiste du parti travailliste a longtemps été la cible n’ont plus cours dans les médias traditionnels.

capture-d-e-cran-2018-02-22-a-12-42-54
Même les organes de presse autoproclamés du bon goût semblent fascinés par ce sexagénaire chenu, légèrement bedonnant et allergique aux cravates, élu en 2015 à la tête du Labour, puis réélu en 2016. Le magazine masculin GQ, qui s’adresse aux hommes soucieux de leur apparence, lui trouve du sex-appeal. Au point de le mettre en couverture de son premier numéro de l’année – après l’avoir relooké dans un costume Marks & Spencer à 200 livres sterling. « Cela en ravit certains et suscite l’effroi chez d’autres personnes mais Jeremy Corbyn pourrait vraiment devenir notre premier ministre », estime Stuart McGurk, auteur de l’interview du leader travailliste parue en janvier et intitulée « Theresa... Il attend ».

Si tout se déroule comme prévu par la loi électorale, l’attente risque de durer longtemps. Les prochaines élections législatives britanniques doivent se dérouler le 5 mai 2022. Mais faute de posséder une majorité absolue aux Communes, le mandat de Theresa May est fragile. Et les négociations du Brexit avec l’Union européenne font planer une très grande incertitude sur le Royaume-Uni.

Dès l’été dernier, Jeremy Corbyn et les membres de son « gouvernement en devenir » sont donc partis en campagne dans une centaine de circonscriptions anglaises, galloises et écossaises. Dans certaines de ces circonscriptions jugées gagnables, le processus de sélection du ou de la candidate aux prochaines législatives a été lancé à l’automne 2017. Sur la centaine de circonscriptions que le Labour a bon espoir de remporter, fin janvier, 28 candidats avaient déjà été sélectionnés.

L’échéance est lointaine, mais les tensions provoquées par la sélection des futurs candidats au mandat de député sont vives. D’autant que cette sélection survient après celle, parfois très contestée, des candidats aux élections locales du 3 mai prochain. Dans les deux cas, Momentum, l’organisation pro-Corbyn créée en 2015 et désormais affiliée au Labour, est accusée par une partie des travaillistes de vouloir imposer ses candidats. L’aile droite du parti est vent debout contre ce qui est perçu comme une tentative de noyautage des structures du Labour.

« Momentum est désormais enraciné dans le parti travailliste », analyse Jessica Garland. Selon la chercheuse de l’université du Sussex, spécialiste de l’organisation interne du parti travailliste, la force de Momentum est d’avoir investi « de nouvelles personnes au sein d’anciennes structures ».

Un militant de Momentum, au congrès annuel du Labour, à Brighton, le 26 septembre 2017. © Reuters / Toby Melville. Un militant de Momentum, au congrès annuel du Labour, à Brighton, le 26 septembre 2017. © Reuters / Toby Melville.

La preuve ultime de la montée en puissance des corbynistas dans les rouages du Labour ? L’élection, le 15 janvier dernier, de Jon Lansman et de deux autres membres de Momentum au National Executive Committee (NEC), l’organe de décision du parti travailliste. Ces trois nouveaux membres du NEC, élus par les militants travaillistes, occupent un tiers des neuf sièges réservés aux représentants des sections de circonscription.

À l’échelle du NEC, qui compte 41 membres, leur pouvoir d’influence reste relativement restreint. Mais leur élection marque incontestablement un tournant : les trois sièges du NEC investis par Momentum ont été créés à l’automne dernier à l’issue du congrès annuel du Labour, à la demande notamment de Momentum qui souhaite voir la base du parti peser davantage dans les instances de direction.

Jon Lansman, une figure longtemps en marge du parti travailliste, peut désormais se prévaloir de représenter « presque 600 000 membres » du Labour. Jolie performance pour le fondateur d’une organisation qui n’a pas encore soufflé ses trois bougies et compte pour l’instant moins de 40 000 membres.

Pas de mobilisation sans confiance
Pas de confiance sans vérité
Soutenez-nous