Soupçon d’empoisonnement de Navalny: les mystères de Moscou

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La thèse du pur assassinat politique serait-elle trop simpliste au vu du contexte actuel ? L’attaque subie par Alexeï Navalny repose la question de la violence du pouvoir économique et politique russe. L’opposant à Vladimir Poutine a été tardivement transféré dans un hôpital berlinois, où son état est jugé « stable ».

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Samedi 22 août, les autorités russes ont enfin accepté le transfert vers l’Allemagne d’Alexeï Navalny, blogueur moscovite, opposant politique numéro un de Vladimir Poutine, fondateur de l’ONG Fondation anticorruption, dans le coma depuis quatre jours.

Alexeï Navalny, ici en juillet 2018. © Mladen ANTONOV / AFP Alexeï Navalny, ici en juillet 2018. © Mladen ANTONOV / AFP

Dans l’hôpital d’Omsk, au cœur du pays, où il a été conduit après s’être senti mal dans l’avion reliant Tomsk à Moscou, la situation menaçait de virer au tragique. Hommes en gris dans les couloirs, entraves diverses faites à l’épouse d’Alexeï Navalny pour voir ou s’enquérir de l’état de santé de son mari, médecins sous pression et visiblement atones, alors même que le ballet diplomatique s’intensifiait dans la capitale et autour de Vladimir Poutine, assailli d’appels de dirigeants européens partisans d’une exfiltration.

Si l’arrivée d’Alexeï Navalny, hospitalisé dans un hôpital berlinois dans un état jugé « stable » par ses proches, permettra peut-être de répondre aux questions les plus urgentes sur sa santé, les interrogations autour de la maladie soudaine de l’une des principales figures d’opposition de Russie restent nombreuses. Et les précieuses heures perdues à Omsk contribuent à renforcer la thèse de « l’empoisonnement volontaire », défendue par ses partisans, et jugée crédible par de nombreux observateurs.

  • Le mode opératoire, la signature des services

« Il ne s'agit pas d'un contrat d’assassinat que n'importe quel mortel peut commander au marché noir quand il le veut, ni d'un passage à tabac par les services de sécurité – l’outil traditionnel du monde des affaires, rappelle l’institut russe R.Politik, dirigé par la chercheuse Tatiana Stanovaya. Qu'il s'agisse d'une tentative de meurtre ou d'une simple tactique d'intimidation, les empoisonnements sont [en Russie – ndlr] presque toujours liés d'une manière ou d'une autre aux services de sécurité. »

Alexeï Navalny, dans le passé, a déjà eu à subir des attaques relevant de ce registre : en 2017, il a été aspergé d’un produit antiseptique dans les yeux à la sortie de son bureau à Moscou. En 2019, alors qu’il purgeait une énième courte peine de prison, il a soudainement souffert d’abcès sur le haut du corps. Officiellement, il avait été hospitalisé pour « grave réaction allergique », mais, déjà, l’opposant et ses proches n’excluaient pas la piste de l’empoisonnement. 

La journaliste Ioulia Latynina du journal Novaya Gazeta fait également la liste édifiante des empoisonnements suspects, autour du pouvoir russe, ces dernières années. Des journalistes, des hommes d’affaires, d’anciens espions, des opposants politiques… Anna Politkovskaïa, à l’époque de l’attentat de Beslan (la journaliste et militante des droits de l’homme finira assassinée dans une rue de Moscou en 2006), les anciens agents Litvinenko et Skripal (le premier empoisonné au polonium-210, une substance radioactive extrêmement toxique, le second exposé à une dose mortelle de l’agent chimique Novichok), ou encore Vladimir Kara-Murza, opposant politique exilé, à deux reprises.

La pratique ne se borne pas aux frontières de l’État russe. Le visage ravagé de l’ancien président ukrainien Viktor Iouchtchenko, empoisonné à la dioxine, est un marqueur de la violence politique qui continue à sévir à l’est de l’Europe. Dans l’enquête judiciaire autour du cas Iouchtchenko, la piste des services ukrainiens et russes avait été examinée.

La grande porosité, voire la gémellité, entre le pouvoir russe et les services secrets, symbolisée par l’arrivée au pouvoir en 2000 de Vladimir Poutine, ancien du KGB, contribue à créer le trouble au sujet d’un Kremlin en commanditaire. La chercheuse Cécile Vaissié, dans un entretien à France Info, parle de « culture politique », alors que le Michel Eltchaninoff, autre spécialiste de la Russie, rappelle sur France Inter que « l’empoisonnement politique est une pratique ancienne en Russie, notamment au XXe siècle », utilisé pour faire taire, intimider, tuer.

« La personne qui a ordonné l'empoisonnement de Navalny a accès aux moyens et aux compétences des services spéciaux. Et c'est la partie la plus terrifiante et la plus choquante de cette histoire, estime enfin l’institut R.Politik. Elle nous permet de supposer que les capacités des services spéciaux, leurs instruments de violence et de coercition, sont externalisées par ceux qui ne possèdent aucun statut de légitimité, mais agissent de manière informelle en tant qu'agent de l'État. »          

  • Des ennemis à foison

« #NousSavonsQuiestLeCoupable », a écrit l’ambassadeur français aux droits de l’homme, François Croquette, vendredi sur sa page Facebook. Outre l’audacieuse prise de position diplomatique, l’affirmation est un peu légère. Alexeï Navalny avait un nombre incalculable d’ennemis. Militant anticorruption, devenu célèbre dans son pays pour avoir qualifié le parti présidentiel de « parti des voleurs et des escrocs », il déplaît tout autant au monde politique qu’au monde économique, les deux se confondant aisément dans la Russie de Vladimir Poutine qui entretient avec l’oligarchie russe des rapports tout à la fois de soumission et de domination.

Alexeï Navalny, l’une des plus redoutables mouches du coche du pouvoir russe, était cependant jusqu’ici tenu à l’écart de l’accession au pouvoir par les nombreux instruments à la main du président russe (la Constitution, la justice, les services de police, pour ne citer qu'eux). Il a même dû, en juillet de cette année, fermer sa fondation, sous la menace de sanctions judiciaires et administratives.

Mais son empoisonnement, s’il est confirmé, n’aurait que pour effet de le transformer illico en martyr, ce qu’il a maintes fois l’occasion de répéter, y compris de manière prophétique lors de son dernier déplacement en Sibérie.

Oleg Kachin, journaliste et écrivain russe, imaginait d’ailleurs vendredi dans cet article, après l’attaque subie par Alexeï Navalny, un Vladimir Poutine furieux, interrogeant son entourage : « Est-ce toi, toi ou toi ? » Le journaliste, sur le ton de l’ironie, rassure la phrase d’après : la fureur du chef du Kremlin n’empêchera pas l’impunité. « Depuis longtemps nous savons sur tout crime dans lequel il est possible de suspecter l'État que sa première réaction est de dissimuler les traces. »

Sergei Sokolov, son confrère de Novaya Gazeta, en est pareillement convaincu. « Il est déjà possible d'écrire l'histoire de l'empoisonnement de la Russie moderne – de la taille du Talmud, écrit le journaliste. Une douzaine de cas, et tous (sauf trois) sont unis par une circonstance indispensable : les crimes ne sont pas résolus. Et ce n'est pas tout : l'empoisonnement ne devient presque jamais la base de l'ouverture d'une procédure pénale. »

C’est d’ailleurs ainsi qu’il faut relire la séquence de l’hôpital d’Omsk, comme ralentie, les médecins russes concluant finalement à l’absence de poison dans le sang d’Alexeï Navalny, et un « possible trouble métabolique ayant entraîné une forte baisse de glycémie », avant d’autoriser son transfert en Allemagne, une version reprise et augmentée par les médias officiels ou proches du pouvoir russe.

Nadia Tolokonnikova, militante emblématique des Pussy Riots, a confié à la BBC à quel point le cas Navalny lui rappelait celui de son ex-compagnon, Piotr Verzilov, victime en 2018 d’une attaque du même type nécessitant une hospitalisation à Berlin : « Ce que les médecins allemands m'ont dit après avoir constaté que le poison ne se trouvait pas dans le sang de mon ex-mari, c'est que le poison disparaît en trois jours. Les médecins russes ne l'ont donc laissé partir que lorsqu'ils étaient sûrs qu'il n'y avait plus de traces de poison. » Dans le cas de Verzilov, l’empoisonnement avait été finalement confirmé par les autorités allemandes, sans que l’on sache quelle substance avait été utilisée. 

  • Le coût politique pour Vladimir Poutine

Pour le pouvoir russe, l’empoisonnement, réel ou supposé d’Alexeï Navalny, tombe cependant bien mal. À la frontière biélorusse, l’autocrate Alexandre Loukachenko est depuis plusieurs semaines sérieusement malmené par un mouvement civique et social d’envergure, dans un pays que l’on n’imaginait que courbé et discipliné.

La Russie elle-même bouillonne : la popularité du président est en net déclin, et la survie politique du système Poutine ces dernières décennies doit beaucoup à d’incessants bidouillages constitutionnels, dont le dernier en date est expliqué ici. Récemment, la mise en prison du gouverneur de Khabarovsk en d’Extrême-Orient, élu contre le candidat du parti présidentiel, a provoqué une grande manifestation alors qu’ici et là, des mobilisations écologiques brouillent l’image d’une société à genoux. Le Covid-19, enfin, a ouvert les yeux d’un certain nombre de Russes sur la faiblesse structurelle de leur État, notamment sur le plan sanitaire et social, malgré les rodomontades du personnel politique.

La question que pose le journal britannique The Telegraph, repérée par l’universitaire australien William Partlett est donc doublement intéressante : « Qu’est-ce qui est le plus effrayant : un État capable de tuer, ou un État qui ne peut contrôler les assassins ? »

  • La question diplomatique

En fonction des conclusions des médecins allemands, quelle sera la réaction des pays partenaires de la Russie ? Le pays est déjà sous le coup de sanctions économiques de la part de l’Union européenne, à la suite de l’annexion de la Crimée en 2014, après la guerre en Ukraine. Ces sanctions ont été prolongées récemment jusqu’en janvier 2021.

La France, comme l’Allemagne, a proposé rapidement son aide aux partisans d’Alexeï Navalny pour accueillir et soigner l’opposant. Emmanuel Macron s’est même dit prêt à offrir « toute assistance nécessaire à Alexeï Navalny, à ses proches, sur le plan sanitaire, sur le plan de l'asile, de la protection », réclamant « la transparence sur cette affaire ».

C’est finalement Berlin qui a été choisie, l’Allemagne ayant le privilège d’avoir toujours maintenu une relation étroite avec la Russie, liée par de solides intérêts financiers, tout en conservant une capacité critique qui en fait un refuge pour les dissidents en exil. La chancelière allemande s’est même dite « bouleversée » par l’état de santé d’Alexeï Navalny.

Donald Trump est resté lui très silencieux, alors que les relations entre les deux pays, Russie et États-Unis, oscillent depuis des mois entre coups de sang et rapprochements. En août 2018, Washington avait infligé à Moscou une première série de mesures de rétorsion économique après l’empoisonnement au Novichok de l’ex-agent double Sergeï Skripal et de sa fille en Angleterre, sanctions renouvelées un an plus tard.

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