Asie

Avant les JO, Pékin mis sous pression par l’affaire Peng Shuai

À moins de trois mois du début des JO d’hiver à Pékin, les critiques fusent à propos du sort fait à la joueuse de tennis Peng Shuai, qui avait accusé de viol un responsable du Parti communiste chinois. Les ONG dénoncent la complicité du Comité international olympique.

François Bougon

23 novembre 2021 à 19h07

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Peng Shuai est finalement réapparue durant le week-end. Dans le sillage de #MeToo, la joueuse de tennis avait accusé début novembre un ancien haut responsable du Parti communiste chinois de l’avoir violée avant de disparaître. Son sort a occupé le devant de l’actualité mondiale pendant plusieurs jours, grâce à la mobilisation, en particulier sur les réseaux sociaux, de plusieurs de ses partenaires étrangers et de la WTA – l’Association des joueuses de tennis qui gère le circuit professionnel.

Le mot-dièse #WhereIsPengShuai s’est imposé à l’étranger – en Chine, la censure règne. Cette vague de soutiens a bousculé le Parti communiste chinois au point de le conduire à orchestrer une campagne de communication destinée à contrebalancer les effets désastreux.

Des journalistes des médias officiels chinois en ont d’abord été les relais, en particulier sur Twitter.

Peng Shuai lors de son match contre Shelby Rogers au tournoi Open de Chine à Pékin, le 2 octobre 2017. © Photo Greg Baker / AFP

Mais la complicité est également venue du Comité international olympique (CIO), qui s’est prêté au jeu de Pékin moins de trois mois avant le début des Jeux olympiques d’hiver dans la capitale chinoise. Dimanche, le CIO a annoncé sur son site que son président Thomas Bach avait eu un entretien vidéo d’une demi-heure avec Peng Shuai. « Elle a expliqué qu’elle était en sécurité et en bonne santé, qu’elle vivait à son domicile à Pékin, mais qu’elle souhaitait que sa vie privée soit respectée pour le moment. »

« C’est pourquoi, poursuit le texte, elle préfère passer son temps avec ses amis et sa famille en ce moment. Néanmoins, elle continuera à s’impliquer dans le tennis, le sport qu’elle aime tant. »

Également présente, la présidente de la Commission des athlètes du CIO, Emma Terho, qui les jours précédents s’était déclarée en faveur d’une « diplomatie secrète » sur cette question, a expliqué être « soulagée de voir que Peng Shuai se porte bien, ce qui était [sa] principale préoccupation ». « Elle semblait détendue. Je lui ai offert notre soutien et lui ai proposé de rester en contact à tout moment, ce qu’elle a évidemment apprécié », a-t-elle ajouté.

Pour couronner le tout, Thomas Bach a aussi invité Peng Shuai à dîner lorsqu’il se rendra à Pékin pour le début des JO d’hiver le 4 février prochain. Cette mise en scène a suscité les critiques des organisations des droits humains.

Pour Yaqiu Wang, spécialiste de la Chine à Human Rights Watch, le CIO ne peut pas ignorer la recrudescence de disparitions forcées – qui ne sont pas toutes aussi médiatisées – depuis l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping fin 2012 (voir le reportage d’Arte ici). « Cela s’est déjà passé à plusieurs reprises et cela a été bien documenté par les organisations de défense des droits humains. Le CIO ne peut pas dire qu’il n’est pas au courant de ce contexte, a-t-elle déclaré mardi lors d’une conférence de presse. Le fait que le CIO se prête au récit créé par le gouvernement est honteux. »

Sur le site en chinois de la Deutsche Welle, l’avocat et militant des droits humains Teng Biao, exilé aux États-Unis, juge également que le CIO est « devenu un assistant du gouvernement chinois » et que son attitude dans cette affaire « n’est pas très glorieuse ». « Les actions du CIO sont honteuses. Le CIO s’est montré quasi indifférent aux questions des droits humains. Moi-même et d’autres défenseurs des droits humains avons à plusieurs reprises contacté des responsables du CIO, et des organisations de défense des droits humains ont proposé un boycottage des Jeux olympiques d’hiver de Pékin en raison de la détérioration des droits de l’homme en Chine, notamment au Xinjiang, au Tibet et à Hong Kong, mais le CIO n’a fait aucun progrès à cet égard », a-t-il ajouté.

Si le régime chinois ne semble plus avoir recours aux confessions télévisées forcées comme par le passé, grâce en particulier à l’action menée par l’ONG Safeguard Defenders fondée par le militant suédois Peter Dahlin – qui a été victime de cette pratique en 2016 après avoir été arrêté à Pékin –, rien ne dit que Peng Shuai soit libre de s’exprimer. « Nous sommes témoins des nouvelles méthodes utilisées par le PCC. C’est plutôt désespéré », juge Peter Dahlin.

Une WTA combative

Le CIO, désireux de préserver ses intérêts et ceux de ses sponsors peu avant les Jeux d’hiver, n’a pas fait preuve de courage, contrairement à la WTA. L’Association des joueuses de tennis a fait part de ses doutes et son président, Steve Simon, a montré qu’il ne s’en laisse pas conter aussi facilement.

Dans un communiqué, s’il se réjouit de la diffusion de la vidéo, il explique qu’« il n’est pas certain qu’elle soit libre et capable de prendre des décisions et d’agir par elle-même, sans coercition ni ingérence extérieure ». « Cette vidéo seule est insuffisante. Comme je l’ai déclaré depuis le début, je reste préoccupé par la santé et la sécurité de Peng Shuai et par le fait que l’accusation d’agression sexuelle est censurée et balayée sous le tapis. J’ai été clair sur ce qui doit se passer et notre relation avec la Chine est à la croisée des chemins », a-t-il ajouté.

À moins de trois mois du début des Jeux olympiques d’hiver à Pékin, l’affaire Peng Shuai est « un désastre en matière de relations publiques pour le PCC, et rien ne semble pouvoir s’arrêter », estime Peter Dahlin. « On peut s’attendre à d’autres initiatives, car, au mieux, le reste du monde n’est toujours pas convaincu par ce qui se passe avec Peng Shuai. »

Si d’aventure nous n’avions pas de nouvelles de cette grande joueuse de tennis, la France en tirerait des conséquences diplomatiques.

Jean-Yves Le Drian dimanche

L’affaire Peng Shuai pourrait augmenter la pression des pays occidentaux. La semaine dernière, au lendemain d’un sommet virtuel avec son homologue chinois Xi Jinping, le président états-unien Joe Biden a dit étudier un boycottage diplomatique des JO. Une manière de répondre aux violations des droits humains sans porter préjudice aux athlètes. 

La nouvelle coalition gouvernementale attendue en Allemagne, avec l’éventualité d’un ministre des affaires étrangères écologiste, pourrait aussi pousser le pays sur une ligne plus dure que celle de la chancelière Angela Merkel. Dimanche, avant que l’entretien vidéo entre Thomas Bach et Peng Shuai ne soit révélé, le ministre des affaires étrangères français Jean-Yves Le Drian avait affirmé que « si d’aventure nous n’avions pas de nouvelles de cette grande joueuse de tennis, la France en tirerait des conséquences diplomatiques ».

De son côté, Pékin, par la voix du porte-parole du ministère des affaires étrangères, Zhao Lijian, a dénoncé « un battage médiatique délibéré et malveillant, sans parler de la politisation du sujet ». 2022 ne se déroulera certainement pas dans le même climat de bienveillance que 2008. Des JO d’hiver dans un contexte de guerre froide…

François Bougon


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