A la tête de l’AKP, Erdogan maintient la ligne répressive

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Le président turc a fait son retour officiel à la tête du parti islamo-conservateur qui l’a porté au pouvoir en 2003. Première expression concrète du système adopté par référendum en avril, cette intronisation va lui permettre de faire le ménage dans son parti avant des rendez-vous électoraux cruciaux en 2019.

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Istanbul (Turquie), de notre correspondant.– Depuis dimanche après-midi, le président de la République turque n’est plus le gardien des lois impartial institué par la Constitution de 1982. Devant plusieurs dizaines de milliers de supporteurs énamourés et les caméras de toutes les chaînes de télévision nationales, l’actuel titulaire de la fonction, Recep Tayyip Erdogan, a été officiellement investi comme le leader du Parti de la justice et du développement (AKP, islamo-conservateur), la formation qu’il a dirigée depuis sa création en 2001, mais qu’il a dû quitter en août 2014 pour pouvoir accéder à la présidence du pays.

Célébré en grande pompe, ce « retour au bercail », qui a ému aux larmes l’homme fort de la Turquie – « Je reviens au nid, je reviens à mon amour », a-t-il affirmé après avoir recueilli les suffrages de 1 414 des 1 417 délégués de l’AKP présents –, constitue la première étape d’une transformation profonde du système politique turc. Adoptée de justesse le 16 avril par référendum, la réforme prévoit un transfert de l’essentiel des pouvoirs exécutifs au président de la République, auquel échoit également la capacité de légiférer par ordonnances et d’exercer un contrôle sur l'appareil judiciaire. Elle entrera pleinement en vigueur après la tenue simultanée d’élections législatives et présidentielle, prévues fin 2019.

Dans la pratique, Recep Tayyip Erdogan n’a pas exercé son mandat de manière impartiale, une obligation constitutionnelle qu’il a contestée dès l’été 2014, estimant qu’elle appartenait à « une ère révolue » où le président « représentait l’État contre le peuple ». Il n’a jamais non plus véritablement lâché les rênes de l’AKP, confiés à des premiers ministres sélectionnés pour leur docilité – d’abord Ahmet Davutoglu, puis Binali Yildirim.

Pour autant, son investiture à la direction du parti ne se résume pas à un ajustement du droit aux faits, mais répond aussi à une véritable urgence pour le président : celle de faire le ménage dans sa maison. Depuis la tentative manquée de coup d’État du 15 juillet 2016, imputée au prédicateur islamiste Fethullah Gülen et à l’organisation secrète qu’il aurait fondée, FETÖ, plus de 150 000 personnes ont été visées par des poursuites, dont près de 49 000 étaient en détention début mai, selon les statistiques du ministère de la justice. Plus de 100 000 fonctionnaires – parmi lesquels on compte 33 000 enseignants, 24 000 policiers, 5 000 universitaires – ont été chassés de leur administration sans jugement ni possibilité effective de recours, indique un rapport d’Amnesty International publié lundi 22 mai. En revanche, la purge au sein de l’AKP, le parti qui a permis aux réseaux gülenistes d’étendre leurs ramifications jusqu’à la rupture entre Erdogan et Gülen, autrefois alliés, n’a pas encore eu lieu.

Mais désormais, le nouveau chef de parti va pouvoir agir sans intermédiaires, pour trancher dans le vif. « C’est maintenant au tour des structures du parti, des mairies et du conseil des ministres. Je parle de liquidation, mais si vous trouvez le mot trop dur vous pouvez utiliser l’expression plus modérée de “grand ménage de printemps”, cela revient au même », commente l’éditorialiste Murat Yetkin, du quotidien à grand tirage Hürriyet. « La réponse aux partis d’opposition, qui demandent tous depuis le 15 juillet “et alors, et le volet politique de FETÖ ?” peut venir dans ce processus. »

Un toilettage de l’AKP est en outre nécessaire après sa médiocre performance lors du référendum. La réforme, qu’il défendait en tandem avec le Parti de l’action nationaliste (MHP, extrême droite), n’a obtenu que 51,4 % des voix, un résultat entaché par de sérieuses accusations de fraude. Selon une enquête de l’institut Ipsos réalisée au lendemain du scrutin auprès de 1 501 sondés, quelque 10 % des électeurs traditionnels de l’AKP ont voté contre l’octroi de pouvoirs supplémentaires au président, tout comme 58 % des jeunes qui votaient pour la première fois. « L’objectif est d’opérer un renouvellement dans nos structures. J’entends le besoin de faire de la place pour les 18-20 ans dans nos organisations départementales et d’arrondissement », a réagi dimanche Recep Tayyip Erdogan, qui n’oublie pas que le grand rendez-vous de 2019 comprend aussi des élections municipales, en mars. Le président a également promis la publication prochaine d’une feuille de route pour six mois qui doit inclure, à court terme, un remaniement ministériel.

Le Reis a par ailleurs profité de la tribune qui lui était offerte par l’AKP pour donner les grandes lignes de sa politique à venir. Et celle-ci ne prévoit pas d’infléchissement de la répression menée crescendo depuis deux ans. Il n’est ainsi pas question pour le président turc de lever l’état d’urgence, en vigueur depuis le putsch raté : « Ils demandent quand l’état d’urgence sera levé. Dans mon pays, on essaye d’anéantir l’État, comment osez-vous poser cette question ? Il ne sera pas levé. Jusqu’à quand ? Jusqu’à ce que nous soyons parvenus à calmer la situation. »

La Turquie ne montrera « aucune patience » à l’égard des suspects accusés de liens avec l’organisation güleniste, a martelé Erdogan, appelant la population à « soutenir ce combat, même s’il touche les personnes qui nous sont les plus proches ». Les individus soupçonnés d’affinités avec la rébellion kurde du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) ne connaîtront pas davantage de clémence : « Des jours difficiles à tous points de vue attendent les sympathisants qui n’ont pas mis de distance entre eux et l’organisation terroriste. »

Comme une mise en pratique de ces directives, les forces spéciales de la police à Ankara ont investi le soir même les domiciles d’une universitaire et d’un instituteur, Nuriye Gülmen et Semih Özakça, dont le combat pacifique pour obtenir leur réintégration après avoir été victimes des purges dans l’enseignement – ils mènent une grève de la faim depuis 75 jours – avait ému la Turquie. Ils ont été placés en garde à vue.

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