La culture des despotes, entre risible et tragique

Quels sont les mécanismes du despotisme arabe? Quel est «l’imaginaire politique» de ces despotes confrontés aux révoltes et révolutions depuis décembre 2010. Par Nadia Aissaoui et Ziad Majed.
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Une chronique de Nadia Aissaoui et Ziad Majed

Ce que les despotes arabes ont réussi à réaliser durant de longues décennies, c’est le domptage de la vie publique – en tant que participation politique, activité sociale et pratique citoyenne – à travers la confiscation des espaces publics et des lieux d’expression et de rassemblement. Ce domptage a évolué progressivement, à la suite des coups d’Etat instaurant ces régimes, à travers les déclarations d’états d’urgence, l’instillation de doses différentes de violence, d’assimilation ou d’exil forcé. Ainsi, en s’accaparant les espaces, en phagocytant les syndicats, les partis, les médias et en persécutant les juristes, les intellectuels et les forces de la société civile, le despotisme s’est emparé de tout lieu décisif, où les politiques se font et s’exercent, à savoir « au cœur des villes ».

 

Ali Ferzat (Syrie) Ali Ferzat (Syrie)

 

La « culture » du despotisme et ses outils

Les despotes arabes et leurs régimes ont souvent réussi à établir un mélange de personnification qui entoure tout « achèvement » d’une part, et d’institutionnalisation des instruments d’oppression et de censure qui gèrent la vie quotidienne des citoyens d’autre part. À travers ce mélange, les régimes ont créé différents niveaux pour traiter avec la société, dans le discours et l’action, tout en adoptant deux modes de commandement, l’organisation et le « charisme ».

En ce qui concerne l’organisation, les despotes ont mis en place des appareils et des centres de pouvoir qui sont directement sous leurs ordres, par le biais de fidèles qui y sont implantés (et qui souvent ne sont pas en bons termes entre eux). Ainsi, les services de renseignements rivaux se sont multipliés et ont infiltré les organisations des sociétés. Chaque service surveille les autres. Leur violence se manifeste par le fait qu’ils envahissent la vie privée des citoyens, leur interdisant de se mêler à la vie politique, les emprisonnant ou même les éliminant quand cela s’avère « nécessaire ».

Certains despotes ont arboré l’image des «princes guerriers», n’hésitant pas à verser eux-mêmes du sang pour encourager leurs soldats et les débarrasser de leurs peurs. L’atmosphère de frayeur et de tyrannie qu’ils créent a réussi avec le temps à transformer la violence réelle en une violence symbolique, car il suffit que les gens se craignent les uns les autres, qu’ils s’observent et qu’ils taisent leurs opinions pour que tous les services de renseignements soient confiants en l’étendue de leur pouvoir sans recours régulier à la brutalité.

Parallèlement aux appareils sécuritaires, aux milieux d’affaires corrompus encouragés à élargir leurs clientèles et « bases sociales » et à la terreur, certains partis au pouvoir ont constitué un autre instrument des régimes. Ils ont pris le contrôle de la vie publique (surtout dans le cas baathiste en Syrie), notamment à travers les organisations populaires qui rassemblent les confédérations syndicales, de jeunes, de femmes, de paysans ou en assurant des débouchés aux demandeurs d’emploi, contribuant ainsi au renforcement de la bureaucratie fidèle au régime (dans tous les cas).

Autre instrument d’organisation supplémentaire : les institutions de justice, en particulier les tribunaux d’exception. Ils ont permis aux régimes de s’assurer de la gestion judiciaire des trois ressources politiques essentielles : la sécurité intérieure, l’armée et l’activité économique, tout en appliquant les mesures qu’autorisent les états d’urgence imposés.

Au niveau du charisme, de la personnification, les despotes se sont proclamés non seulement comme leaders pour leurs sociétés mais aussi comme les seuls instruments capables de faire accepter aux peuples ce qu’ils sont supposés croire. En d’autres termes, en plus des fonctions qu’ils se sont octroyées et des titres disposés sous leurs portraits affichés dans toutes les avenues et places, ils ont créé des vérités et contraint tout le monde à les admettre. Ainsi, ils sont «les leaders, les pères des nations, les bâtisseurs de la modernité et les garants de la stabilité»

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Nadia Aissaoui est sociologue, Ziad Majed est enseignant à l’Université Américaine de Paris. Pour Mediapart, ils tiennent chaque semaine une chronique d'un monde arabe en ébullition: les révolutions en cours, les grands débats, les informations passées inaperçues en France, la place des femmes, la place de l'islam, etc. A ces chroniques s'ajoutent celles de Tewfik Hakem, «Vu des médias arabes».

Le site de Ziad Majed : www.ziadmajed.net/

Le site de Nadia Aissaoui : www.medwomensfund.org/