Tyler Vilus, une histoire française de l’Etat islamique

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À travers le parcours de Tyler Vilus, c’est une page d’histoire du djihad que va juger à partir de jeudi la cour d’assises spéciale. Sa trajectoire épouse tous les soubresauts de l’organisation terroriste devenue califat et son ombre plane sur les attentats du 13-Novembre.

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Interrogé à propos d’une note de la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI), il s’étonne : « Leur analyse est totalement fausse et je dois dire que pour des spécialistes de la Syrie, ce rapport est un torchon. » Toujours à propos des mêmes, il dénonce « leur mauvaise foi ou leur ignorance », et argumente sur huit pages de procès-verbal pour prouver ses dires.

On est le 29 novembre 2016, avec les tueries de Paris, Magnanville, Saint-Etienne-du-Rouvray et Nice, la France essuie une des pires vagues d’attentats de son histoire et, face à son juge d’instruction, Tyler Vilus se paye le luxe de faire la leçon au service de renseignement en charge de la lutte antiterroriste.

L’homme qui va être jugé par une cour d’assises spéciale à partir de jeudi 25 juin n’est pas un djihadiste ordinaire. Il est l’un des rares à devoir répondre d’une accusation de « direction d’une organisation terroriste » et le premier revenant à être jugé pour un meurtre commis en zone syro-irakienne.

Interrogé par Davis De Pas, le magistrat chargé de l'instruction de son affaire, qui lui demande s’il était « l’un des leaders francophones de l’organisation » État islamique (EI), Tyler Vilus a nié : « J’ai été un membre de l’État islamique, mais je n’ai pas participé à des actions qui étaient combattantes. J’étais dans les médias. Mon rôle consistait à écrire dans les journaux tenus par l’État islamique et à m’occuper des sites. […] Pour être clair, j’allais sur les zones de combat avec les combattants, mais je ne combattais pas moi-même. Je m’occupais de tout ce qui était lié à la couverture médiatique de l’événement : je prenais des photos, j’écrivais des articles en français, etc. »

La justice a longtemps suspecté, sans pouvoir l’établir ni même le mettre en examen pour ces faits, ce converti proche d’Abdelhamid Abaaoud d’être le onzième homme devant participer aux attentats du 13-Novembre, son arrestation par la police turque alors qu’il tentait d’entrer en Europe l’empêchant de participer au commando.

Là encore interrogé par le juge De Pas sur « [son] regard sur les attentats récemment survenus à Paris et à Saint-Denis », Tyler Vilus avait rétorqué : « Ma religion, l’islam, interdit à tout musulman de tuer des innocents. »

Au cours de débats qui doivent durer une semaine devant la cour d’assises spéciale, il n’y aura pas que les fantômes des auteurs du carnage parisien qui s’inviteront dans le prétoire. Des prémices lors du Printemps arabe en Tunisie à la recomposition actuelle dans les prisons de l’Hexagone, en passant par toutes les étapes ayant conduit à la naissance du califat en Syrie, Tyler Vilus incarne, à seulement 30 ans, la dernière page de l’histoire du djihad français. 

Tyler Vilus au cours de son séjour en Syrie. © DR Tyler Vilus au cours de son séjour en Syrie. © DR
« Le regard mort », selon l’expression de son demi-frère, sous un crâne rasé, Tyler Vilus est une montagne de muscles. Un adepte de la capoeira, du free fight et des armes à feu. Il impressionne tous ceux qui croisent sa route. Il est loin le temps où l’ado fumait des joints dans sa chambre à Troyes et envisageait de passer son Bafa pour pouvoir s’occuper de colos.

Après un séjour en Tunisie où il aurait participé au saccage de l’ambassade des États-Unis à Tunis en septembre 2012 – « Quand on a réussi à pénétrer dans l’ambassade, on a tout cassé, tout brûlé. […] C’est dommage, personne n’est mort de leur côté », déclarera-t-il sous pseudonyme dans le livre Les Français jihadistes du journaliste David Thomson (Les Arènes, 2014) –, c’est en Syrie que ce fils d’évangéliste antillais a trouvé sa voie. « Il est heureux dans ce qu’il fait, témoignera son demi-frère. Il a trouvé un bon moyen d’évacuer sa colère, sa rage. »

Au Châm, l’ancien postulant à la Légion étrangère se distingue par la haine qu’il affiche sur les réseaux sociaux et le plaisir qu’il prend sur le champ de bataille. « C’est le combat qui le motive », dira sa mère, avec laquelle il entretient une relation fusionnelle. Au point que celle-ci s’est convertie à son tour et l’a rejoint en Syrie, où elle porte une ceinture explosive « pour sa propre sécurité », pour éviter de tomber dans les mains d’ennemis de l’État islamique.

L’enthousiasme qu’il semble mettre à la guerre ne passe pas inaperçu. Le 9 juillet 2013, Vilus envoie un message sur Skype à sa mère pour lui annoncer qu’il va « disparaître des combats et tout pendant au moins trois semaines ». Sans en dire plus. Une autre fois, il explique : « On bosse avec un peu tout le monde. On a un taf particulier, nous : quand on a besoin de nous, on nous appelle. » Soit une définition de poste qui pourrait correspondre aux forces spéciales de l’EI, ce qu’il niera.

Toujours est-il que, début 2014, quand l’organisation terroriste est chassée d’Alep et d’une bonne partie de l’ouest de la Syrie par une coalition de groupes rebelles, Tyler Vilus se retrouve aux premières loges pour la contre-attaque.

Le 28 mars 2014, il partage sur son compte Facebook un reportage de BFMTV utilisant une vidéo « volée dans le téléphone [d’un] frère ». « Ils ont trouvé un beau cadeau, ironise-t-il dans son commentaire. Si vous saviez tout ce qu’on fait, mdrrr. Ce n’est qu’une petite partie qu’on voit là… Venez nous rendre visite. » Vilus précise qu’au moment où la vidéo a été tournée, il se trouvait « au bout de la route filmée »

La scène remonte à un mois plus tôt. Un 4×4 bleu sans plaque d’immatriculation déboule dans le cadre, s’arrête au niveau de la caméra, probablement un téléphone. Debout à l’arrière du pick-up, quatre djihadistes armés. Leurs visages sont floutés, mais pas celui du chauffeur. La tête coiffée d’un pakol, un béret afghan, il adresse un large sourire à l’objectif. Il s’agit d’un jeune Belge. Abdelhamid Abaaoud. 

« Avant on tractait des jet-skis, des quads, des motocross, des grosses remorques remplies de bagages et de cadeaux pour aller en vacances », ricane-t-il. 

La caméra pivote et l’on découvre, relié au pick-up à l’aide d’un câble en acier, un enchevêtrement de sept ou huit cadavres. Le 4×4 reprend sa route et traîne les défunts à travers champs jusqu’à une fosse commune. 

Le carnage de Hraytan, le 12 février 2014, a fait une centaine de morts. Deux jours plus tard, sept compagnons d’armes, dont Abdelhamid Abaaoud, prient dans un champ d’oliviers des environs. Le huitième, avancé par rapport au reste du groupe, dirige la prière, « soit parce que c’est l’émir, soit c’est parce que c’est celui qui s’y connaît le mieux dans la récitation du Coran », expliquera une veuve de djihadiste. S’appuyant sur trois témoignages, la DGSI identifie Tyler Vilus.

Prière dans un champ d’oliviers d'un groupe de djihadistes au lendemain d'un carnage en Syrie. Troisième en partant de la droite, Abdelhamid Abaaoud. Devant le groupe, la DGSI identifie Tyler Vilus. © DR Prière dans un champ d’oliviers d'un groupe de djihadistes au lendemain d'un carnage en Syrie. Troisième en partant de la droite, Abdelhamid Abaaoud. Devant le groupe, la DGSI identifie Tyler Vilus. © DR

« Ce n’est pas moi qui suis sur cette photo, réfutera l’intéressé lors d’un interrogatoire. Je ne me suis jamais laissé prendre en photo en train de faire un acte d’adoration religieuse. C’est de l’ostentation ! C’est contre ma religion et je peux vous dire que le photographe ne m’aurait pas échappé. »

À la même période, on le voit en compagnie de Najim Laachraoui, le futur artificier des attentats de Paris et de Bruxelles, en train de brûler un drapeau de l’Armée syrienne libre dans une ville détruite par les combats. « Dawla [en arabe, l’État islamique se dit Dawla islamiya. Ses membres le désignent par le diminutif Dawla, signifiant « État » – ndlr] fait du nettoyage d’apostats et de mécréants », commentera sur Facebook un djihadiste belge.

Et quand il n’est pas sur les théâtres de guerre, Tyler Vilus exerce des fonctions dans la police de l’État islamique.

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Cet article reprend pour partie des passages de mon livre Les Espions de la terreur (HarperCollins, 2018 et 2020) et des articles publiés sur Mediapart, « Comment les mentors du califat font la loi en prison », le 14 décembre 2019 et « Le djihad en prison: l’impossible évaluation de la ‘‘radicalisation’’ », paru le 9 mars 2020.

Contacté lundi 22 juin par mail et par SMS, Me Louis-Romain Riché, l'avocat de Tyler Vilus, n'a pas répondu. Dans le cadre de mon livre, le conseil avait répondu par mail qu’il ne souhaitait pas s’exprimer « dans la mesure où l’instruction est toujours en cours et de ce fait la présomption d’innocence doit être respectée ».

Les citations reproduites et les scènes reconstituées le sont à partir du suivi du procès de la mère de Tyler Vilus devant la XVIe chambre du tribunal correctionnel de Paris, les 3 et 4 octobre 2017, d’entretiens avec plusieurs sources judiciaires et policières entre 2017 et 2020, et les documents suivants :

  • Documents judiciaires

Interrogatoires de Tyler Vilus devant le juge d’instruction les 27 avril 2017, 16 février et 15 juillet 2018, le 14 mars 2019. 

Compte rendu des auditions de Tarik Jadaoun réalisées les 24 et 25 janvier 2018 à l’ICTS à Bagdad (Irak), DGSI, 29 janvier 2018. 

Audition sous X du témoin référencée no 172, DGSI, 12 septembre 2018.

Procès-verbal « Recherches et récupération sur Internet du compte public Facebook d’Abou Shaheed », DGSI, 17 février 2014. 

Exploitation de huit photographies et douze vidéos de djihadistes francophones en lien avec « Abou Shaheed », DGSI, 29 avril 2014.  

Procès-verbal « Été 2015 : retours de djihadistes sur le territoire français », DGSI, 10 mars 2017. 

Procès-verbal « Renseignements sur une possible tentative de retour d’Ayoub el-Khazzani le 4 juin via l’Albanie – Rapprochement avec retour clandestin Tyler Vilus », DGSI, 24 août 2015. 

Procès-verbal de « Renseignements concernant Shaddadi en 2014-2015 », 13 septembre 2018. 

Réquisitoire définitif du parquet de Paris à l’encontre de Tyler Vilus, 4 juin 2019.

Réquisitoire dans le dossier des attentats du 13 Novembre, 21 novembre 2019. 

  • Articles de presse

Soren Seelow, « Tyler Vilus, l’ombre des attentats du 13 Novembre », Le Monde, 4 octobre 2017.

Soren Seelow, « Christine Rivière, au nom du fils et du djihad », Le Monde, 4 octobre 2017.

Guy Van Vlierden, « Belgian IS Terrorist Tarik Jadaoun Exposed As Executioner in Mosul », emmejihad.wordpress. com, 22 mai 2017.

Guy Van Vlierden, « Confessions of Belgian IS Terrorist Tarik Jadaoun in Iraq », emmejihad.wordpress.com, 5 janvier 2018.