Malgré les feux de forêt, les trumpistes de Californie ne vacillent pas

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Il y a quatre ans, Bakersfield, dans le comté californien de Kern, avait voté majoritairement pour le candidat républicain. Depuis plusieurs semaines, la ville est confrontée à la pollution et aux immenses incendies qui se déclenchent à proximité. Mais ce qui intéresse les partisans de Trump, c’est l’emploi, la religion et les armes. 

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Bakersfield (États-Unis).– Même les mules ont été appelées en renfort. Dans la forêt nationale de Sequoia, au sud de la Californie, elles arpentent des sentiers périlleux, inaccessibles aux véhicules.

Là, tous les 60 mètres, elles déchargent une partie de leur cargaison : de la tuyauterie. Une fois assemblés, les tuyaux d’arrosage permettent d’irriguer les sols et de lutter contre les incendies qui ravagent depuis plus de trente jours la majestueuse forêt aux arbres millénaires. 540 km2 de végétation, cinq fois la superficie de Paris, sont déjà partis en fumée.

Sur le terrain, l’intensité des flammes qui s’étendent sur la côte ouest des États-Unis, dans l’Oregon, l’État de Washington et en Californie surprend les plus aguerris. « En vingt-sept ans, je n’ai jamais vu ça […]. Et les vents chauds et secs d’automne, les vents de Santa Ana, ne sont pas encore arrivés », a confié, médusé, un porte-parole des autorités locales sur une chaîne de la Central Valley.

Des puits de pétrole dans la Kern River Oil Field. © PN Des puits de pétrole dans la Kern River Oil Field. © PN

Plus de 3 millions d’acres (plus que l’équivalent du Liban) ont ainsi été détruits dans le seul État californien. À cela s’ajoute un lourd bilan humain. Au moins vingt-six personnes ont péri, douze sont portées disparues et 60 000 ont été forcées de quitter leur maison pour échapper aux flammes.

Tout près de la forêt nationale de Sequoia, à une heure de route environ, le présentateur météo de KBAK-TV, diffusée à Bakersfield, principale ville du comté de Kern, annonce pourtant de bonnes nouvelles. Au programme des prochains jours, en cette mi-septembre, soleil et fraîcheur se réjouit le journaliste de la chaîne appartenant au très conservateur groupe Sinclair. À la fenêtre, aucun rayon à l’horizon ni même une petite brise. Un épais brouillard de fumée et une odeur d’essence saturent l’air. 

Bakersfield, c’est le « Kern-tucky ! », résume un habitant. Une référence à l’État du Kentucky, bastion de la droite américaine. Situé non loin des palmiers de Los Angeles, emblème démocrate, Bakersfield ressemble plutôt aux badlands (terres arides et non fertiles) du Texas. Traversé par la rivière Kern et son immense champ pétrolifère, tout ici rappelle l’essor de l’or noir dépeint en 1956 dans le film Géant de George Stevens. Des puits de pétrole à perte de vue. Et des champs. 

À quelques kilomètres du centre-ville se dessine en effet la San Joaquin Valley, région de la Central Valley qui permet à l’État de Californie de soutenir à lui seul 12,2 % de l'économie alimentaire américaine. En 2016, la population de Bakersfield (près de 385 000 habitants), essentiellement blanche, héritière des fermiers de l’Oklahoma décrits par John Steinbeck dans Les Raisins de la colère, votait en majorité pour Donald Trump, aujourd’hui candidat à sa réélection.  

Depuis plusieurs semaines cependant, la ville est confrontée à la pollution, aux immenses incendies qui se déclenchent à proximité et au silence du président.

À Bakersfield, trois cents camions et voitures ont toutefois défilé le week-end dernier, drapeaux flottants, en soutien au président Trump. Une démonstration de force, baptisée ironiquement « Corona Trump Cruise », qui a fait localement le tour des réseaux sociaux. À quelques semaines à peine de l’élection présidentielle du 3 novembre, alors que l’ouest des États-Unis et les comtés tout proches se retrouvent littéralement en feu, comment expliquer un tel soutien ?

Supporters rally for President Trump in Northwest Bakersfield © KGET News

« Bullshit »

Dans les rues quasi désertes – des grosses avenues occupées par des grosses voitures –, les habitants de Bakersfield, sans masques pour la plupart, esquissent volontiers des réponses. « Le président c’est tout simplement le meilleur, il a levé les restrictions fédérales [liées aux réglementations environnementales – ndlr] et a créé des emplois », estime d’un ton affable John, 80 ans, vétéran de la guerre du Vietnam et ancien ingénieur spécialisé dans les stations de pompage d’eau.

Le climat, la pandémie c’est du « bullshit » orchestré par les journalistes, ajoute le retraité au chapeau de cow-boy. Lui, d’ailleurs, ne regarde qu’une seule chaîne, la seule fiable à ses yeux, One America News, média d’extrême droite.

Sur le parking du supermarché Costco, ils sont nombreux à penser comme John. Le président se préoccupe vraiment du sort des gens. « He cares about people. » La phrase revient à plusieurs reprises.

Il est « patriote, poursuit Pam, 63 ans, institutrice. C’est un homme bon ». Les incendies, le réchauffement climatique ne l’inquiètent pas vraiment. Très croyante, Pam murmure sa théorie. Tout ce « désordre, les feux, le virus », pour elle ce n’est qu’un signe de la fin de la vie sur terre, une opportunité « de rejoindre Jésus ». 

Ce qui la préoccupe en revanche ce sont les « émeutes », les manifestations organisées ailleurs dans le pays en réaction à la violence policière envers les Noirs Américains. « Je n’ai jamais eu d’arme mais je suis très attachée à la Constitution », explique la sexagénaire qui se sent désormais en insécurité. « Comment je vais faire pour protéger ma famille sans mon arme ? », interroge également Roger, 38 ans.

Un mur à la gloire de l'armée américaine à Bakersfield. © PN Un mur à la gloire de l'armée américaine à Bakersfield. © PN

Emploi, religion, armes : voilà ce qui semble séduire aujourd’hui encore, malgré les feux, les électeurs de Bakersfield. En 2018, les élections locales de mi-mandat en donnaient déjà un avant-goût. Le député Kevin McCarthy, chef de file des républicains à la Chambre des représentants, soutien de la première heure de Donald Trump, était réélu à plus de 65 %.

Ici, les gens qui vivent majoritairement de l’industrie pétrolière et de l’agriculture « sont généralement sceptiques quant au changement climatique. Pour leurs problèmes économiques, ils blâment le gouverneur démocrate de Californie [Gavin Newsom – ndlr] qui veut atteindre la neutralité carbone d'ici 2045. Pas le président », observe John Cox, journaliste local au Bakersfield Californian.

Et soudain, l’environnement s’invite dans la campagne

Les deux responsables se sont brièvement entretenus le 14 septembre dernier lors de la visite express de Donald Trump en Californie. En campagne dans l’ouest du pays, critiqué jusqu’ici pour son mutisme sur la question des feux de forêt, le président, climato-sceptique, s’est finalement emparé du sujet. Le problème, « c’est la gestion forestière », a-t-il expliqué.

Longtemps, une politique d’extinction totale des incendies a prévalu aux États-Unis. Résultat : d’immenses résidus combustibles se sont accumulés dans les forêts plus denses, moins défrichées. Dénoncée par le président, cette politique est désormais mise en cause par certains experts. Aux côtés toutefois d’autres facteurs, climatiques entre autres.

En Californie, un territoire de 100 millions d’acres (plus de 400 000 km2) dont un tiers est recouvert de forêt, les étés sont de plus en plus chauds et plus secs. Quelque 6,9 millions d’acres (28 000 km2) y ont brûlé entre 2008 et 2017. L’incendie le plus meurtrier de l’État reste d’ailleurs encore dans les mémoires. Il y a deux ans à peine, 85 personnes périssaient piégées en essayant de fuir au nord de l’État la petite ville de Paradise, détruite à 90 % par les flammes.

« Les preuves observées parlent d’elles-mêmes : le changement climatique est réel », a plaidé le gouverneur Newsom devant Donald Trump. Début septembre, 49 degrés étaient enregistrés dans le comté de Los Angeles. Des températures sans précédent. « Ça finira par se refroidir », a balayé le président. Derrière cette apparente légèreté se cache en réalité un solide bilan en matière de dérégulations des normes environnementales, alerte l’avocate Hana Vizcarra. 

Avec ses collègues de la Harvard Law School, cette dernière a analysé près d’une centaine de mesures. « L’arrivée d’Andrew Wheeler à la tête de l’Agence de protection de l'environnement américaine a marqué un tournant. L’administration Trump ne révise plus seulement les textes, elle réinterprète les lois. » 

Depuis sa ville de Wilmington dans le Delaware, Joe Biden a lui aussi critiqué, le 14 septembre dernier, le bilan de son opposant. L’enjeu pour le candidat démocrate est double : séduire à la fois les plus jeunes, partisans à gauche du sénateur Bernie Sanders et du Green New Deal, sans aliéner la classe moyenne blanche et ouvrière, notamment dans le Midwest.

Un électorat centriste contradictoire
Au niveau national, deux tiers des Américains estiment quant à eux que le gouvernement fédéral n’en fait pas assez en matière d’environnement, d’après une récente enquête de l’institut indépendant Pew Research Center réalisée sur un panel de 10 957 personnes. Les 2 000 milliards de dollars d’investissements promis par Joe Biden sur quatre ans afin d’atteindre une neutralité en carbone d’ici 2050 susciteront-ils autant d’adhésion ?

À Bakersfield, Johnny, retraité du secteur immobilier, en doute. Son histoire résume à elle seule les contradictions de l’électorat centriste. « Trump a été un bon président pour l’emploi, entame-t-il. Ça reste un excellent businessman malgré sa gestion de l'épidémie. » Est-ce qu'il sait déjà pour qui il va voter en novembre ? « Oh yes ! », répond Johnny sûr de lui. 

Son épouse, superviseuse chez un grand producteur de carottes, est mexicaine, confie-t-il. « Les préjugés de Trump envers les Latinos… vous savez… », regrette Johnny, embarrassé. Il votera donc Biden.

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