International Analyse

Israël: Netanyahou avec un Parlement d’extrême droite mais toujours sans majorité

Pour obtenir une majorité et constituer un gouvernement, le premier ministre israélien va devoir marchander avec le Parlement le plus à droite de l’histoire d’Israël. Où cohabiteront désormais intégristes juifs et intégristes musulmans.

René Backmann

25 mars 2021 à 08h18

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Les électeurs israéliens risquent fort de devoir retourner aux urnes dans les prochains mois, pour la cinquième fois en deux ans et demi. C’est l’un des principaux enseignements du scrutin de mardi dernier, conclu, comme prévu, par une victoire du Likoud, le parti de Benjamin Netanyahou. Une victoire, pas un triomphe comme le proclament ses partisans et comme pouvait le laisser espérer au premier ministre une campagne de vaccination massive qui a permis aux Israéliens de sortir du confinement. Mais qui n’a pas été étendue aux Palestiniens occupés… Une victoire difficile à gérer politiquement car, faute de dessiner les contours d’une majorité viable, elle n’a livré que les résultats d’une sorte de référendum – pour ou contre Netanyahou.

Un référendum sans verdict clair et éclatant, mais assez riche d’informations nouvelles et parfois surprenantes pour laisser prévoir des tractations post-électorales difficiles, voire dramatiques, compte tenu de la nature des enjeux. D’autant que cette consultation a donné lieu à une série de règlements de comptes et de redistribution des forces au sein de chaque camp, la majorité sortante comme l’opposition. Certes, le Likoud l’a emporté mais, avec 30 députés, il a perdu six sièges – sur les 120 que compte la Knesset – par rapport à l’élection de mars 2020. Six sièges, c’est précisément le nombre d’élus qu’a obtenu la liste « Nouvel Espoir » de Gideon Saar, ancien ami et collaborateur de Netanyahou qui a fait dissidence du Likoud, non pour des raisons idéologiques – les positions de Saar et de Netanyahou sont globalement les mêmes –, mais pour solder une querelle personnelle et satisfaire une ambition contrariée.

Si Netanyahou parvient, une fois encore, à réunir une majorité parlementaire de 61 députés, ce sera très probablement grâce à l’appoint habituel des partis ultraorthodoxes sépharade (Shas) et ashkénaze (Judaïsme unifié de la Torah-UTJ) dont la représentation parlementaire est restée stable. Mais aussi grâce à l’entrée au Parlement d’un parti intégriste juif, ouvertement raciste et homophobe ( « Sionisme religieux ») qui, au comptage de mercredi soir, avait obtenu 6 sièges.

Dirigé par Bezalel Smotrich, un colon de 41 ans connu pour son militantisme en faveur d’un système judiciaire fondé sur la Torah, sa défense armée de la colonisation, et ses campagnes contre la Gay Pride (tenue pour une « offense à Dieu »), le « Sionisme religieux », rassemblement de courants intégristes juifs, devrait compter parmi ses députés Itamar Ben Gvir, héritier idéologique du rabbin raciste Meir Kahane.

Pour Ben Gvir, avocat spécialiste de la défense des réseaux de terrorisme juif, conseiller d’une organisation hostile aux mariages entre juifs et non-juifs, la souveraineté de « l’État juif d’Israël » s’étend de la Méditerranée au Jourdain. Et les Palestiniens qui refusent de déclarer leur loyauté à cet État et d’accepter un statut inférieur à celui des juifs doivent être « encouragés à émigrer ».

Parmi les députés du « Sionisme religieux » devrait aussi figurer Avi Maoz, dont le parti d’origine, « Noam », appelle à débarrasser Israël des « influences étrangères » responsables du développement des mouvements LGBTQ. « À côté du monde cachère, estime le rabbin Tzvi Tau, fondateur de « Noam », « il y a un monde pourrissant, agonisant, de culture laïque. Nous ne pouvons laisser nos garçons et nos filles devenir les cobayes de la pédagogie et de la démagogie du monde postmoderne ».

Surprise. Aux sièges de ce parti intégriste juif pourraient s’ajouter, pour aider Netanyahou à atteindre la majorité de 61 sièges, les 5 élus d’un parti intégriste musulman, tout aussi intolérant, le « Raam ». Dissident de l’Union des listes arabes jugées trop laïques et proches de la gauche, le Raam de Mansour Abbas se déclare islamiste mais prêt à soutenir le premier ministre s’il interdit les mariages gays et s’engage à limiter l’influence des groupes LGBTQ.

Compte tenu des résultats enregistrés mardi, c’est sur des alliés comme Smotrich, Gvir, Maoz et Abbas que Benjamin Netanyahou va devoir s’appuyer pour bâtir sa majorité s’il veut conserver son siège de premier ministre et tenter d’échapper aux poursuites pour « corruption, malversations et abus de pouvoir » qui le guettent devant les tribunaux. À quel prix achètera-t-il leur soutien ? Jusqu’à quelles limites dans le développement de la colonisation, le processus d’annexion des territoires occupés, la soumission et la déshumanisation des Palestiniens, les concessions aux intégrismes ira-t-il pour conserver le pouvoir et fuir la justice ?

23 mars 2021. Naftali Bennett, fondateur du parti de la nouvelle droite (Yamina) et son épouse Gilat Bennett, en campagne à Raanana en Israël. © Gili Yaari / NurPhoto via AFP

À quel prix, surtout, obtiendra-t-il l’appui de Naftali Bennett, fondateur du parti de la nouvelle droite (Yamina), qui apparaît aujourd’hui comme le « faiseur de rois », selon les politologues israéliens, avec ses 7 députés, au confluent du nationalisme religieux, de la défense de la colonisation, du refus d’un État palestinien. Sans ses 7 sièges et les 5 sièges des islamistes, la coalition du premier ministre ne dépasse pas 52 sièges.

Ancien membre du Likoud qu’il a quitté en 2012, cinq fois ministre de Netanyahou entre 2013 et 2020, Bennett dissimule mal derrière sa défense d’un gouvernement propre, qui vise la situation judiciaire trouble du premier ministre, son contentieux personnel avec Netanyahou. Comme dans le cas de Gideon Saar, idéologiquement, peu de choses les séparent.

Bennett a approuvé l’adoption de la loi « Israël État-nation du peuple juif », il refuse la création d’un État palestinien et appelle au développement de la colonisation. Mais les familiers du monde politique israélien rappellent aussi qu’il n’a jamais réellement accepté son limogeage en 2019 du ministère de l’éducation, après sa défaite aux législatives. Ils relèvent qu’il a condamné publiquement la gestion par Netanyahou de la crise sanitaire avant l’arrivée des vaccins. Et soulignent ce qu’il répète depuis des années : « Je n’essaie pas d’être premier ministre contre Netanyahou, mais après lui. » En d’autres termes, lorsque le premier ministre aura renoncé au pouvoir. Ou en aura été écarté.

Bennett choisira-t-il, en attendant, d’apporter ses 7 députés à Netanyahou et d’entrer dans la coalition et le gouvernement le plus à droite de l’histoire d’Israël ?  Acceptera-t-il, à son tour, comme Benny Gantz en 2020, de partager finalement le pouvoir et de siéger à côté d’un homme dont il condamne publiquement les défaillances éthiques ?

Peut-il, contre ses convictions politiques – et celles de son électorat – apporter son soutien au camp des anti-Netanyahou et ressusciter ce qu’il appelait, autrefois, « l’alliance fraternelle » avec le centriste laïc Yair Lapid, dont le parti Yesh Atid (Il y a un avenir) est arrivé deuxième mardi, derrière le Likoud, avec 17 députés, ce qui fait de son chef un premier ministre potentiel ?

Selon un de ses anciens collègues de la Knesset, « ce ne serait pas une énorme surprise car, en dépit de son image de politicien de droite, Bennett a toujours veillé à rester proche de la ligne de séparation entre la droite religieuse et le centre pour être en mesure, le jour venu, de prendre la tête d’un gouvernement de large union. Ainsi, quand les sondages lui sont favorables, il s’adresse à l’opinion publique avec un message d’union et quand les vents sont défavorables ou tumultueux, il retourne à la base et tient sa droite ».

« Bennett est face à un choix historique, estime Haaretz. Il peut être celui qui décide que le pays se dirige à droite toute, vers un gouvernement d’inculpés et de kahanistes, dirigé par un homme dont il a dénoncé les échecs. Ou vers un gouvernement du changement. »

Il est peut-être un peu tôt pour ce choix historique. D’abord parce que Netanyahou n’a pas encore rendu les armes. Ensuite parce que l’opposition, si elle peut fonder quelques espoirs sur le rejet dont Netanyahou fait désormais l’objet – la dernière « manif du vendredi » avant l’élection a réuni près de 50 000 personnes à Jérusalem – reste dispersée et composée de formations en reconstruction. Sous l’autorité de sa nouvelle figure de proue, Merav Michaeli, qui ne fait pas preuve d’une audace politique démesurée – elle est favorable au développement des colonies existantes et hostile aux investigations de la Cour pénale internationale sur les crimes de guerre de l’armée israélienne –, le Parti travailliste a obtenu 7 députés, le parti social-démocrate Meretz, après avoir failli disparaître du parlement a eu 5 élus. Le parti Bleu et blanc de Benny Gantz, qui s’est discrédité lors de la dernière élection en se ralliant à Netanyahou, est passé de 33 à 8 élus. Et la Liste arabe unie, affaiblie par ses conflits internes et la dissidence des islamistes de Raam, est passée de 15 à 6 députés. Même en ajoutant à ces formations les nationalistes laïcs d’Israel Beytenou (7 élus), on n’obtient qu’une opposition disparate, hétéroclite, d’une cinquantaine de députés.

Autrement dit, ce scrutin a démontré une nouvelle fois que la démocratie israélienne est en panne. Non seulement parce qu’elle se montre incapable d’affronter clairement l’occupation et la colonisation qu’elle cautionne de fait, mais parce qu’elle est de plus en plus clairement l’otage de partis et de rassemblements qui penchent vers l’intégrisme religieux ou les tentations « illibérales ». Benjamin Netanyahou parviendra peut-être, de marchandage en marchandage, à échafauder une coalition et un gouvernement sur ce terrain politique instable et malsain où l’extrême droite n’a jamais été aussi présente. Pour combien de temps ? Et pour mener quelle politique ?

René Backmann


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