Joe Biden, candidat anachronique

Par

L’ancien vice-président de Barack Obama, 76 ans, est candidat à la primaire démocrate en vue de la présidentielle 2020. Vétéran du parti, il compte jouer la carte de la réconciliation nationale face à Trump. Mais son parcours politique fait surtout de lui le candidat du passé.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

New York (États-Unis), de notre correspondant.– Sa première vidéo de campagne, Joseph Biden la situe à Charlottesville, cette ville de Virginie où « nazis et suprémacistes blancs sont sortis en plein jour » à l'été 2016, torches à la main, slogans antisémites à la bouche, « comme dans l'Europe des années 30 ».

Joe Biden a cette conclusion : « Nous sommes dans une bataille pour l'âme de notre pays. Cette présidence sera vue comme un moment odieux de notre histoire. » Trump réélu, « il changera pour toujours et fondamentalement ce pays et qui nous sommes, ce qui a fait l'Amérique ». Sans citer l'actuel président, Biden utilise le mot « tyran ». « Je ne peux pas laisser cela se passer. »

Si « Joe » Biden a un message à faire passer, c'est bien celui-ci : dans un an et demi, lui est en mesure de tourner la page Trump. Après beaucoup de tergiversations, l'ancien vice-président de Barack Obama de 2008 à 2016, sénateur réélu pendant trente-six ans, a officialisé jeudi 25 avril sa candidature à la primaire démocrate qui désignera, au printemps prochain, l'adversaire de Donald Trump à la prochaine présidentielle, prévue en novembre 2020.

Il lancera lundi prochain sa campagne à Pittsburgh, ville symbole de l'ancienne « Rust Belt », dans cet État de Pennsylvanie où il est né, rejeton d'une très catholique famille de quatre, typique de la Middle America laborieuse, catholique et blanche des années 1950.

En novembre 2016, la Pennsylvanie, cet État industriel rural de l'est américain qui votait d'habitude pour le candidat démocrate à la Maison Blanche, a choisi Trump d'une courte tête, comme l'Ohio ou le Michigan, où la population blanche est très majoritaire.

Biden, qui peaufine depuis des années une image de défenseur de l'Américain « moyen », pense qu'il est en mesure de ramener au bercail les électeurs d'Obama qui avaient préféré s'abstenir, ou voter Trump plutôt que Clinton.

Joe Biden, le 18 avril 2019 à Boston, lors d'une manifestation de soutien à des grévistes. Biden, 76 ans, est candidat à la Maison Blanche pour la troisième fois. © Reuters Joe Biden, le 18 avril 2019 à Boston, lors d'une manifestation de soutien à des grévistes. Biden, 76 ans, est candidat à la Maison Blanche pour la troisième fois. © Reuters

Connu des électeurs, toujours souriant, l'ancien sénateur de 76 ans était « testé » et donné comme favori par les sondeurs avant même de s'être déclaré. Sans nul doute, la plupart des médias américains le traiteront désormais comme tel, du moins dans les premiers mois, en guettant toutefois les fameuses gaffes dont il est coutumier – en 2007, au premier jour de sa campagne présidentielle, il avait qualifié Obama d’« Africain-Américain mainstream, articulé, intelligent, propre sur lui et bien fait de sa personne », une remarque paternaliste aux relents racistes qui avait choqué.

Biden a une histoire personnelle à raconter – le grand-oncle affable et familier, meurtri par les tragédies intimes : le décès accidentel de sa première épouse et de sa petite fille en 1972 ; la mort de son fils, Beau, dont il aurait aimé faire un président, terrassé en 2015 par une tumeur du cerveau.

Biden a un récit : à cause de sa notoriété et de sa bonne image, il se dit convaincu de pouvoir gagner face à Trump, retisser l'Amérique déchirée par les divisions, retrouver l'esprit bipartisan de la Constitution et restaurer les valeurs d'un pays « qui ne tolère pas la haine », où « tout peut être accompli si l'on travaille ».

Il y a quand même un petit problème : parmi la vingtaine de candidats déjà déclarés, sa candidature est la plus anachronique.

Les autres candidats septuagénaires ou presque (le sénateur socialiste du Vermont Bernie Sanders, 78 ans ; la sociale-démocrate du Massachusetts Elizabeth Warren, 69 ans) affichent des programmes de réformes radicales, qui collent aux demandes d'une partie grandissante de la base démocrate, énergisée par le dynamisme des activistes qui luttent pour la couverture santé universelle, contre les violences policières et la catastrophe climatique.

Les autres candidats centristes, eux, sont tous plus jeunes et candidats pour la première fois (Kamala Harris, sénatrice de Californie, a 54 ans ; le Texan Beto O’Rourke a 46 ans ; la sensation médiatique du moment côté démocrate, Pete Buttigieg – dont on ne connaît pas encore le programme – a 37 ans.)

Biden, candidat préféré de l'establishment démocrate, est à la fois un des plus âgés et sans doute le plus conservateur. Avant une présidentielle qui traduira sans nul doute la polarisation profonde du pays (encore aggravée par la présidence Trump), et alors qu'une grande partie de la base démocrate réclame de nouvelles têtes capables de changer enfin le quotidien des Américains, disons que c'est un pari audacieux.

Biden est par ailleurs le seul à avoir déjà concouru deux fois en vain à la présidentielle. La première fois en 1987 (il s'était retiré, accusé à raison de plagiat dans plusieurs discours).

La deuxième fois en 2007, avant d'être choisi comme candidat à la vice-présidence par le vainqueur des primaires, le sénateur de l'Illinois Barack Obama, qui souhaitait ainsi lancer des signaux à l'électorat démocrate de la classe moyenne, alors qu'il s'apprêtait à devenir le premier président noir du pays.

Le 23 août 2008, Barack Obama, officiellement désigné candidat démocrate, fait son premier meeting avec Biden, son colistier pour la vice-présidence. © Reuters Le 23 août 2008, Barack Obama, officiellement désigné candidat démocrate, fait son premier meeting avec Biden, son colistier pour la vice-présidence. © Reuters

Agacé par les critiques de ce qu'il appelle la « nouvelle gauche », Biden estime au contraire avoir « le bilan le plus progressiste ». Une façon de souligner sa longévité et son expérience en politique, un argument déjà brandi il y a quatre ans par Hillary Clinton, avec le succès que l'on sait.

Sans cesse réélu dans le petit État du Delaware (par ailleurs un paradis fiscal, nous y reviendrons), Biden a de 1976 à 2008 fait été un membre éminent du puissant Sénat américain, dont il a présidé la commission de la justice qui procède aux nominations présidentielles (1987-1995), et celle des affaires étrangères (2001-2003, puis 2007 et 2009).

Vice-président de Barack Obama, il a souvent été chargé de dossiers internationaux, notamment l'Irak dont il a été, selon Foreign Policy, le « régent officieux ».

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale