Egypte: enquête sur un régime de terreur et de torture

Par Pseudonyme

Abdel Fatah al-Sissi est assuré d’être réélu à la présidence de l’Égypte. Depuis 2013, son régime exerce une répression féroce, où la torture et les disparitions forcées sont devenues des pratiques courantes. Les diplomaties occidentales, au premier rang desquelles la France, se taisent.

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Assis au rez-de-chaussée du centre d’accueil fermé dans lequel il réside depuis six mois, S.* enchaîne les cigarettes et soupire. « Je me sens encore un peu en prison ici, je ne suis pas libre. Mais c’est quand même mieux que la prison égyptienne ! » plaisante-t-il (lire notre Boîte noire à la fin de cet article).

Arrivé en Belgique en novembre 2017, le jeune homme a demandé l’asile politique après avoir subi plusieurs mois d’enfermement et de tortures dans son pays d’origine. Révolutionnaire de la première heure, il explique avoir « comme tous les jeunes hommes de son âge, suivi le mouvement » pendant le soulèvement populaire égyptien de 2011 et les années qui ont suivi. Pacifiste, il était de tous les rassemblements. Jusqu’au 16 août 2014.

Le président égyptien Abdel Fatah al-Sissi, en juin 2014 © Reuters Le président égyptien Abdel Fatah al-Sissi, en juin 2014 © Reuters
Quelques mois auparavant, Abdel Fatah al-Sissi, le nouvel homme fort du pays, a gagné la présidentielle avec 96,4 % des voix. Populaire pour avoir renversé le président islamiste Mohamed Morsi en juin 2013, l’ex-maréchal réinstalle aussitôt un régime militaire à la tête du pays, que beaucoup d’Égyptiens avaient pourtant tant combattu trois ans auparavant.

Ce soir d’août 2014, des policiers en civils viennent interroger le voisinage de S. Est-il révolutionnaire ? Gauchiste ? Islamiste ? « J’ai alors arrêté toute activité militante, raconte-t-il. J’ai fermé mon compte Facebook, j’ai quitté mon domicile et me suis caché pendant huit mois. »

Le 28 mars 2015, il commet une erreur. Après des mois de planque, le jeune homme rend visite à sa mère. Dénoncé, il est arrêté sur-le-champ par « des hommes en noir, masqués, avec leurs mitraillettes pointées sur ma gueule, se souvient-il. À ce moment-là, j’ai cru que c’était le pire jour de ma vie. Je ne savais pas encore ce qui m’attendait. » Jeté à l’arrière d’un pick-up, il est emmené au commissariat de Sharkeyyia, près des pyramides, en bordure du Caire. Sous les coups de bottes et de barre de fer, une voix lui lance : « Bienvenue en enfer. »

Après 24 heures de détention, le parquet décide de sa libération « faute de preuves tangibles prouvant son implication dans des actes répréhensibles ». Mais ses geôliers en ont décidé autrement. À minuit, il est sorti du commissariat par une porte dérobée et emmené dans les bureaux d’Al-Laghzoly, un QG policier utilisé comme centre de détention non-officiel, à deux pas des ambassades américaine et anglaise.

Entièrement déshabillé, frappé, abusé sexuellement une longue partie de la nuit, on lui promet de faire subir les mêmes sévices à sa famille s’il ne livre pas rapidement ses copains. Le lendemain matin, il est mis à genoux dans une pièce pendant plusieurs heures. « Là, je me suis dit que j’allais me prendre une balle dans la tête. »

Mais cest « le barbecue » qui commence : « Ils m’ont attaché les mains et les pieds ensemble, comme quand on fait griller un poulet sur une broche, et ils ont commencé les électrocutions. Je hurlais, je leur disais d’arrêter. Ils me criaient un truc que tous les gens torturés connaissent : “Efdi nasfak.” Ça veut dire : “Épargne-toi, choisis de quel côté tu veux être, en enfer ou au paradis. Dis-nous tout sur tout le monde et on te lâche” », raconte le jeune homme.

« Ils m’électrocutaient les parties génitales, me versaient des liquides brûlants sur le corps, je leur demandais d’arrêter, je leur disais : je sens que mon cœur va lâcher, je vais mourir, j’ai des problèmes cardiaques ! Mes doigts avaient triplé de volume, ils étaient devenus bleus. À un moment, l’un d’eux a dit aux autres : “Arrêtez, il va claquer.” Ils m’ont retiré de la broche et ont fait venir un médecin pour contrôler si je pouvais encore tenir le choc. Il leur a dit : “C’est bon.” Ils m’ont remis sur le barbecue. Là, je me suis dit que j’allais direct à la mort. »

Humiliations, électrocutions, brûlures, abus sexuels avec des objets. S. ne veut pas que tout son récit soit mentionné. Par peur pour ses proches restés en Égypte. Par honte aussi de tout dire. Le calvaire dure 12 heures par jour. Pendant 16 jours. Le reste du temps se passe dans le noir, dans une minuscule cellule. « Tu n’as le droit d’aller aux toilettes qu’une fois par jour, à minuit, donc tu dois te retenir et si tu ne peux pas, tu te pisses dessus et tu restes comme ça. Pour déféquer, le problème ne se pose pas trop, tu n’as pas envie d’aller aux toilettes puisqu’on ne te donne pas à manger. »

Une source proche des services de sécurité égyptiens le confirme. Les détenus sont entassés, avec l’impossibilité de bouger, de se lever ou de marcher, et ils sont alimentés avec le strict minimum, 40 grammes de riz et deux tranches de pain. « La cellule est très sale, il fait froid, tu n’as aucun vêtement, tu n’as pas le droit de parler aux autres, pas le droit de manger, de boire, de dormir. Le pire, c’est les cris des gens que tu entends se faire torturer, témoigne S. Quand tu entends les autres, tu réalises. Et tu attends ton tour. »

Détenu dans le secret pendant deux semaines, accusé de « participation à un groupe illégal qui planifie des attaques contre le pays avec la complicité d’ennemis de l’étranger », S. a perdu 20 kilos quand il est officiellement mis en état d’arrestation et transféré à Scorpion, une prison de haute sécurité située à Tora. Ce complexe gouvernemental situé sur le Nil, au sud du Caire, était, dans les années 1980 et 1990, un lieu dédié à la détention des prisonniers considérés comme les plus dangereux dÉgypte, les membres présumés dAl-jama’ah al-islamiyah et du Jihad islamique égyptien.

S. est enfermé dans l’un des quatre « blocs H » contenant chacun 320 cellules. Mal nourri, quotidiennement tabassé, plusieurs fois menacé d’être exécuté, il partage une pièce de sept mètres carrés avec cinq personnes. On estime à plus de 1 000 le nombre de prisonniers présents dans ce complexe, qualifié de « charnier » par d’anciens détenus.

Parmi eux, des dirigeants des Frères musulmans, emprisonnés aux côtés de membres présumés de l’État islamique, mais aussi des opposants politiques, comme le révolutionnaire Alaa Abdel Fatah, le journaliste Hisham Gaafar ou le médecin activiste Ahmed Saïd.

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Il devient de plus en plus compliqué et dangereux pour des journalistes occidentaux de travailler en Égypte. Pour la sécurité des auteurs de cette enquête, nous avons choisi de ne pas dévoiler leur identité et de signer d’un « Pseudonyme » cet article et celui qui suivra. Il en est de même de leurs sources : les témoins, victimes, avocats, responsables d’associations égyptiennes, ont été pour des raisons de sécurité anonymisés.

Samedi 24 mars, le quotidien britannique Times a dénoncé l’expulsion de sa correspondante en Égypte, installée dans ce pays depuis sept ans. Le journal proteste contre cette « tentative d’intimidation » en « ligne avec l’environnement oppressant créé par le président Sissi contre la presse ».