Dossier: Obama, dernière saison

Convention démocrate: un programme progressiste?

À force d’agiter l’épouvantail Trump, les démocrates laissent entendre que la seule bonne raison de voter pour eux est de faire barrage au candidat républicain. Pourtant, leur programme est le plus progressiste depuis longtemps : doublement du salaire minimum, université publique gratuite, régulation des banques…

Iris Deroeux

27 juillet 2016 à 18h48

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De notre envoyée spéciale à Philadelphie (États-Unis). - Hillary Clinton a été officiellement désignée candidate démocrate à l’élection présidentielle mardi 26 juillet. Pour le symbole, c’est même Bernie Sanders qui a demandé à l’assemblée des délégués réunie à Philadelphie de l’investir, n’en déplaise à quelques dizaines de ses plus fervents soutiens continuant de scander « Bernie !, Bernie ! » durant l’événement, tandis que des manifestations anti-Clinton se poursuivaient de manière sporadique dans les rues de la ville.

Les mécontents le disent et le répètent, Hillary Clinton ne leur inspire pas confiance . Le problème du capital confiance d’Hillary Clinton n’a rien de nouveau, il semble simplement s’aggraver à en croire les sondages. Étant centriste et portée sur le compromis, l’ancienne secrétaire d’État ne peut pas selon eux comprendre l’élan de gauche qui a revitalisé le parti démocrate ces derniers mois. À cette critique, les soutiens d’Hillary Clinton répondent en substance : « Avez-vous perdu la tête ? À résister ainsi, vous facilitez l’élection de Donald Trump. » Comme si le parti n’avait rien d’autre à offrir qu’un tee-shirt barré d’un « Nous ne sommes pas Donald Trump ».

C’est d’autant plus étonnant que le parti démocrate s’est bel et bien déplacé à gauche ces derniers mois : en témoigne le programme ratifié pendant la convention, qui fait la synthèse entre les propositions de réformes chères à l’aile gauche du parti et les positions de l’aile centriste dominante. Comme le glissait le vice-président Joe Biden, hier, à Philadelphie, « Bernie a fait beaucoup plus pour changer le parti que le parti n’en a fait pour le changer lui ».

Une supportrice de Bernie Sanders à la convention démocrate avec une pancarte indiquant : « Les actes sont plus forts que les mots » © Charles Mostoller/Reuters

Certes, le programme d’un parti américain n’est pas contraignant. Rien ne dit qu’Hillary Clinton, si elle est élue, aura envie de s’y référer. Ce qui explique d’ailleurs sûrement la teneur du discours de Bill Clinton, hier. Une heure durant, l’ancien président est revenu sur la carrière de son épouse depuis les années 1960 en insistant sur son engagement en faveur du progrès social…

Mais le programme n’est pas anodin pour autant. C’est une feuille de route qui résume les orientations politiques démocrates du moment et les mots-clés devant inspirer les politiques publiques tant au niveau fédéral qu’au niveau local. La ratification de ce document était même l’un des temps forts des conventions avant qu’elles ne se transforment au cours des années 2000 en gigantesque show télévisé tutoyant le culte de la personnalité, ainsi que le rappelait le vétéran des campagnes démocrates Joe Trippi (ici). Quelques virages politiques majeurs ont été entérinés une fois inscrits au programme, de la défense du droit à l’avortement dans les années 1970 au soutien au mariage gay en 2012. 

Cette fois-ci, le document de 51 pages est très ambitieux en matière de politiques économiques et sociales (en intégralité ici). Il pose dès le préambule le problème de l’explosion des inégalités de revenus et insiste sur les discriminations auxquelles font face les minorités ethniques dans le pays. Il promet équité économique et respect de la diversité. Il contient ensuite une série de propositions dont beaucoup étaient au cœur de la campagne du sénateur socialiste Bernie Sanders.

Citons la hausse graduelle du salaire minimum fédéral, devant passer de 7,25 dollars de l’heure à 15 dollars. « Qu’un salaire de famine devienne un salaire permettant de vivre », y lit-on. Cette revendication est portée depuis trois ans par un ensemble de groupes militants réunis derrière la bannière « Fight for $15 », dans l’industrie de la restauration rapide et nombre de secteurs précaires (certaines de ces luttes locales ont porté leurs fruits, nous en parlions ici ou encore ici).

Peut-on imaginer qu’une nouvelle administration démocrate aille au bout de cette promesse ? Oui, mais il faudrait avant tout qu’elle puisse s’appuyer sur un Congrès à majorité démocrate, le seul en mesure de changer la loi. Ces élections comportent donc un double enjeu pour les démocrates : conserver la Maison Blanche, mais aussi récupérer le Sénat et la Chambre, actuellement à majorité républicaine et par exemple opposés à toute hausse du salaire minimum. Les sondages indiquent que le match est serré, avec un court avantage pour les démocrates dans la course au Sénat.

Le même problème se posera pour alléger la dette étudiante et rendre l’université publique gratuite pour les ménages à faibles et moyens revenus d’ici à 2021. Cette dernière proposition est quasi révolutionnaire dans le contexte éducatif américain. Et depuis qu’Hillary Clinton s’est déclarée en faveur d’une telle réforme, mi-juillet, quelques dizaines de candidats démocrates au Sénat en ont fait l’argument central de leur campagne. « On observe un effet domino, tout le parti démocrate est en train de bouger en intégrant quelques grandes idées progressistes populaires comme celle d'offrir aux jeunes la possibilité d'étudier sans s'endetter », note Adam Green, co-fondateur du lobby progressiste Progressive Change Campaign Committee.

La feuille de route démocrate contient encore des propositions ayant trait à l’augmentation du taux d’imposition des ménages les plus fortunés, à la poursuite de la réforme de l’assurance maladie, ou encore à la régulation du secteur bancaire. « Il faut tenir les rênes de Wall Street », y lit-on, en empêchant par exemple les grandes banques de « choisir elles-mêmes les agences de notation évaluant leurs produits » et en réfléchissant à de nouvelles lois (la remise au jour de la loi Glass-Steagall abrogée en 1999, séparant les banques d’affaires et les banques de dépôts, fait actuellement l’objet d’un vif débat aux États-Unis).

Si toutes ces mesures indiquent une volonté de rééquilibrer le rapport de force entre les secteurs public et privé aux États-Unis, celle-ci a ses limites. Bernie Sanders n’a pu laisser son empreinte partout. Le programme démocrate offre un argumentaire en défense des traités de libre-échange tels que le TTIP. Au chapitre de la politique environnementale, la technique du fracking est présentée comme fiable même si elle doit être mieux « régulée ». Quant à la politique internationale, le parti démocrate ne change pas sa ligne sur le conflit israélo-palestinien. La colonisation des territoires occupés palestiniens n’est pas condamnée.

De l’autre côté de l’échiquier politique, le programme auquel pourra se référer Donald Trump est, lui, l’un des plus à droite jamais produit par le parti républicain. Remise en cause de la séparation de l’Église et de l’État, soutien aux lois facilitant le port d’armes, opposition au mariage gay, refus de prendre en considération le changement climatique (« Notre environnement s’est amélioré », y lit-on), et construction d’un mur le long de la frontière avec le Mexique… Ce texte – qui peut être lu en intégralité ici – commence ainsi : « Nous croyons en l’exceptionnalisme américain, Nous croyons que les États-Unis d’Amérique ne sont comme aucune autre nation sur terre. »

Iris Deroeux


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