Etre socialiste aux Etats-Unis

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Le mot a longtemps été un anathème. Mais dans la foulée de Bernie Sanders, de plus en plus d’Américains se proclament « socialistes ». Certains gagnent même des élections. Portraits d’activistes et de candidats à gauche toute, qui contestent le capitalisme autant que les discriminations.

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New York (États-Unis), de notre correspondant.– Il y a quelques années encore, Nomiki Konst faisait campagne pour Hillary Clinton et Joe Biden, l'ancien vice-président de Barack Obama, un centriste qui se verrait bien défier Donald Trump en 2020. Elle avait même tenté de se présenter à une élection au Congrès dans l'Arizona, découvrant au passage les arcanes peu ragoûtants du parti démocrate.

Et puis il y eut Bernie Sanders. Pendant la primaire démocrate, la trentenaire, née en 1984 à Tucson (Arizona), fut une des porte-parole du sénateur indépendant du Vermont, candidat « socialiste » face à l'ancienne secrétaire d'État Hillary Clinton. Après la raclée face à Trump, elle négocia au nom de « Bernie », nouvelle icône de la gauche américaine, une réforme des règles du parti.

Animatrice de radio, journaliste et activiste, Nomiki Konst est désormais candidate au poste de « public advocate » de la ville de New York, un poste élu de médiateur entre l'administration municipale et les activistes de terrain. Konst, dont le compte Twitter est orné d'une rose rouge, se présente à l'élection en tant que « socialiste ». Avec fierté, dans un pays hypercapitaliste où l'épithète est une insulte pour la droite et révulse nombre de démocrates.

Une vague radicale commencerait-elle à déferler sur les États-Unis ? Malgré Trump et l'actuel triomphe de la droite américaine, de plus en plus d'Américains y croient. Les adhésions au parti socialiste américain (DSA), dont Bernie Sanders est proche sans en être membre, ont explosé après la présidentielle – l'organisation est passée de 5 000 à 50 000 adhérents, dont beaucoup de jeunes ou très jeunes adhérents.

7 juin 2016. Bernie Sanders perd la primaire démocrate de Californie, ouvrant la voie à une candidature démocrate de Hillary Clinton à la présidentielle. On connaît la suite… © Reuters 7 juin 2016. Bernie Sanders perd la primaire démocrate de Californie, ouvrant la voie à une candidature démocrate de Hillary Clinton à la présidentielle. On connaît la suite… © Reuters

Le 8 novembre 2017, un an pile après la victoire de Trump, une douzaine de socialistes ont remporté des victoires locales, en Virginie, dans l'Iowa ou le Tennessee, doublant en un soir le nombre d'élus du parti. Au printemps, quarante-deux ont remporté leurs primaires, le plus souvent face à des démocrates. Deux militantes du DSA, la New-Yorkaise Alexandria Ocasio-Cortez, future cadette du Congrès, et l'avocate Rashida Tlaib, une fille d'immigrés palestiniens de Detroit, devraient faire leur entrée au Congrès en novembre. Numériquement, ce mouvement est modeste, et concerne d'abord les grandes villes libérales. Mais il est aussi inédit depuis près d'un siècle.

Pour définir son « socialisme » – « socialisme démocratique », précision sémantique qui permet d'éviter les plus grossiers procès en collectivisme dignes du maccarthysme –, Nomini Konst utilise un vocabulaire simple : « C'est se battre pour le droit à s'organiser dans un pays où les travailleurs sont attaqués depuis 35 ans. C'est donner aux syndicats, aux femmes, aux minorités, à ceux qui luttent pour la justice sociale le pouvoir de se libérer de leurs chaînes, mais aussi de se loger et de survivre sur cette planète qui devient invivable. »

À l'écouter, le socialisme est une urgence dans un pays « où les inégalités sociales sont si fortes que nous n'avons pas d'autre choix, où le “big business”a fait une OPA sur notre système politique. Je ne dirais pas que nous avons aujourd'hui deux partis, les républicains contre les démocrates, mais un système avec des oligarques contre le reste de la population ».

Konst constate que l'idée d'une sécurité sociale pour tous, « jugée folle il y a peu », est devenue un passage obligé des candidats démocrates en vue des élections de mi-mandat du 6 novembre. Elle juge que la proposition de « taxer les 1 % les plus riches » et « réguler Wall Street » a progressé. « Nous avons une opportunité rare, nous dit-elle. Grâce à la campagne de Sanders, grâce à Trump qui est une incarnation extrême de la corruption et du favoritisme, nous sommes à un moment de l'histoire américaine où les critiques du capitalisme deviennent “mainstream”. Les plus jeunes comprennent que la surconsommation n'est plus viable. Ils ont vu leurs parents déclarer banqueroute. Ils savent que le modèle s'effondre. »

La figure incontestée de cette nouvelle garde a 28 ans et déjà un surnom : « AOC », pour Alexandria Ocasio-Cortez. Il y a un an, cette membre du DSA, née de parents portoricains, était serveuse dans un restaurant de tacos à Manhattan.

Elle vit dans un petit appartement du Bronx, a occupé jusqu'à trois emplois pour rembourser la dette familiale après la mort de son père. Le 26 juin dernier, lors de la primaire pour la Chambre des représentants (l'équivalent de l'Assemblée nationale en France), la jeune femme a battu nettement, à la surprise générale, un baron démocrate, Joe Crowley, élu depuis vingt ans dans la très populaire circonscription législative du Bronx et du Queens à majorité hispanique, et connu pour ses conflits d'intérêts immobiliers… dans une ville rongée par l'explosion des loyers.

Ce soir-là, « AOC » a pris son visage dans les mains, fixant, incrédule, l'écran de télévision. En une nuit, la New-Yorkaise née en 1989, télégénique et impressionnante en meeting, est devenue une star : l'incarnation d'une relève à gauche, au point de devenir instantanément un punching-ball de la chaîne pro-Trump Fox News. Cet été, elle a tourné partout aux États-Unis pour soutenir certains candidats démocrates avant les élections, y compris dans le Missouri et le Kansas conservateurs. « Les gens comme moi ne sont pas censés être candidats à des élections, disait son clip de campagne (ci-dessous), déclaration de guerre à l'establishment démocrate. Cette candidature, ce sont les gens contre l'argent. Nous avons les gens, ils ont l'argent. »

Clip de campagne d'«AOC».

Alexandria Ocasio-Cortez a fait une campagne limpide, très à gauche. « Sans m'excuser », rappelle-t-elle un jour de septembre dans ce restaurant hispanique du Bronx où elle a réuni les bénévoles de sa campagne, avant une énième opération de porte-à-porte – elle les a multipliées, persuadée que le contact direct est à la fois le moyen de « gagner des élections et d'amorcer un mouvement ».

Elle s'est prononcée pour une sécurité sociale universelle, un « New deal vert » avec « 100 % d'énergies renouvelables », des filets sociaux comme la « job guarantee » (« garantie d'emploi »), une réforme profonde d'un système judiciaire et carcéral qui criminalise davantage les minorités, et l'« abolition » pure et simple d'ICE, l'agence anti-immigration, qui « effraie à ce point les habitants du quartier qu'ils n'ouvrent plus leurs portes ». Autant de chiffons rouges pour nombre de libéraux et centristes du parti démocrate, qui analysent toujours sa victoire comme une exception. « Je ne pense pas que vous puissiez aller trop loin à gauche et remporter le Midwest », a commenté une sénatrice démocrate centriste.

Ocasio-Cortez, elle, assure qu'elle est bien le maillon d'un « mouvement » plus large. « Par rapport aux dernières primaires, nous avons considérablement élargi l'électorat en défendant des politiques courageuses qui parlent aux gens les plus révoltés et les plus désenchantés », dit-elle ce jour-là aux volontaires, tous vêtus de tee-shirts violets et jaunes, les couleurs de sa campagne. « Dans l'Histoire, dit-elle, c'est souvent lorsque les problèmes les plus profonds de la société sont ignorés que des mouvements deviennent audibles. Nous défions le pouvoir et ses machines politiques. Ce district de travailleurs, où la moitié des habitants sont des immigrés et 70 % des gens de couleur, est un test pour cette nation. D'ici, nous allons changer le pays. »

Sans agressivité, avec un discours optimiste et inclusif, Ocasio-Cortez emprunte le cadre d'analyse populiste posé par Sanders pendant sa campagne : l'alliance, face aux plus riches, du peuple, d'abord compris comme ceux qui vivent de leur salaire. « Ce dont nous parlons, dit-elle, résonne dans tout le pays parce que nous rejetons le paysage politique de la gauche contre la droite. Nous savons que notre politique, c'est d'abord le haut contre le bas. Nous savons que lorsque nous combattons pour la dignité économique, sociale de tous et contre le racisme, nous pouvons rassembler les gens, et c'est exactement ce que nous avons fait ici. »

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