L’ultime enquête de Ján Kuciak, journaliste assassiné en Slovaquie

Par Jan Kuciak (Aktuality.sk), OCCRP, CCIJ et IRPI

Le jeune journaliste d’investigation slovaque Ján Kuciak et sa fiancée ont été assassinés le 25 février. Avant sa mort, il travaillait sur la ‘Ndrangheta italienne, l’un des groupes criminels les plus puissants au monde, et son infiltration en Slovaquie. Mediapart publie en sa mémoire les bribes de cette enquête intitulée « La mannequin, la mafia et les meurtriers », désormais à jamais inachevée.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

Les corps sans vie du journaliste slovaque Ján Kuciak et de sa fiancée, Marina Kusnirova, ont été retrouvés dimanche 25 février à leur domicile de Velka Maca, à 65 kilomètres à lest de la capitale Bratislava. Si les principaux responsables politiques de Slovaquie ont récemment été critiqués pour avoir exprimé leur hostilité à l’encontre de journalistes indépendants, c’est la première fois qu’un journaliste est tué pour son travail dans ce pays, membre de l’Union européenne, qui se situe à la dix-septième place du classement mondial de la liberté de la presse établi par Reporters sans frontières.

La police slovaque a déclaré que le couple a été exécuté par un ou plusieurs tueurs à gages professionnels et que leur assassinat est probablement lié à l’une des enquêtes de Ján Kuciak. Les médias slovaques spéculent sur le fait que le journaliste d’investigation a été abattu par un homme d’affaires local qui l’avait déjà menacé, ou par des fonctionnaires corrompus.

Au moment où il a été tué, le reporter du site d’information Aktuality.sk enquêtait, en collaboration avec les réseaux Organized Crime and Corruption Reporting Project (OCCRP), Czech Centre for Investigative Journalism (CCIJ) et Investigative Reporting Project Italy (IRPI), sur l’infiltration en Slovaquie de l’organisation mafieuse italienne ‘Ndrangheta, l’un des groupes criminels les plus puissants et les plus redoutables au monde (lire aussi notre Boîte noire).

« La ‘Ndrangheta occupe une position dominante sur le marché de la cocaïne en Europe et est impliquée dans de nombreux autres domaines criminels, dont le trafic d’armes, la fraude, le truquage des marchés publics, la corruption, l’intimidation, l’extorsion de fonds et les crimes contre l’environnement », détaille un rapport de l'agence européenne Europol, daté de juin 2013.

Parce que Ján Kuciak et ses collègues n’avaient pas terminé leur enquête, l’OCCRP et Aktuality.sk ne l’avaient pas encore publiée. Avant son assassinat, il continuait à collecter des documents considérés comme « extrêmement dangereux » par la police italienne.

L’OCCRP et Aktuality.sk ont décidé de publier cette enquête inachevée pour « remettre les pendules à l’heure et minimiser le danger pour les autres journalistes qui y ont travaillé », expliquent-ils.

Le point de départ de l’enquête de Ján Kuciak et ses collègues concerne les conditions de l’embauche de la mannequin Maria Troskova, ex-candidate à Miss Univers alors âgée de 27 ans, en tant qu’assistante du premier ministre slovaque Robert Fico, en dépit de son manque d’expérience politique. Le service de presse avait à l’époque refusé de dévoiler la description de son poste et de clarifier son rôle auprès du gouvernement.

Maria Troskova. © Aktuality.sk Maria Troskova. © Aktuality.sk

En scrutant cette nomination de plus près, l’équipe de reporters a découvert que Troskova était une partenaire d’affaires d’Antonino Vadala, 42 ans, un Italien qui vit en Slovaquie et possède un réseau de sociétés agricoles dans l’est du pays.

Quelques années auparavant, Troskova et Vadala avaient cofondé une société slovaque appelée GIA Management, enregistrée comme un fonds d’investissement actif dans les domaines de l’immobilier, la construction, l’emballage et la photographie. La mannequin a quitté cette entreprise un peu moins d’un an après sa création.

Troskova a débuté dans le monde des affaires en tant qu’assistante de Pavol Rusko, ancien politicien reconverti en copropriétaire de la chaîne de télévision TV Markiza. Rusko a été récemment arrêté, car soupçonné d’avoir embauché, à la fin des années 1990, un tueur à gages en vue d’assassiner son associé.

Troskova était en poste à GIA Management quand elle a rencontré Viliam Jasan, ancien député slovaque du parti au pouvoir Smer-SD, qui préside actuellement le Département de gestion de crise et de sécurité de l’État. Jasan a embauché Troskova comme assistante adjointe. C’est à ce moment-là qu’elle a été présentée au chef du parti et premier ministre Robert Fico, puis embauchée par lui.

Antonino Vadala. © Facebook Antonino Vadala. © Facebook
Seulement voilà, Antonino Vadala s’est avéré être bien plus qu’un simple entrepreneur immigré.

En mars 2017, le bureau du procureur antimafia de la région italienne de Calabre et l’unité antidrogue de la brigade financière de Catanzaro ont procédé à plusieurs arrestations après une longue enquête. Sous le nom de code « Gerry », l’opération, toujours en cours, vise à démanteler le trafic de cocaïne d’un cartel de cinq familles appartenant à la ’Ndrangheta, de l’Amérique latine à l’Italie.

Dans le cadre de cette enquête, Antonino Vadala est suspecté d’être un négociant de cocaïne au bénéfice du cartel, pour en remplacer d’autres, mis sous les verrous.

Mais les reporters ont découvert que ses liens avec l’organisation mafieuse remontent à nettement plus loin. 

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale

Cette enquête posthume, intitulée « The Model, the Mafia, and the Murderers », a été publiée le 28 février, en anglais, sur le site de l’Organized Crime and Corruption Reporting Project. Le second volet, qui porte sur l'acquisition de terres agricoles en Slovaquie par des familles proches la ’Ndrangheta et sur un possible détournement de subventions européennes, est consultable, en anglais, ici.

Suite à sa publication, trois officiels slovaques ont démissionné de leurs fonctions : Marek Maradic, ministre de la culture, Maria Troskova, assistante du premier ministre Robert Fico, et Viliam Jasan, secrétaire général du Conseil de sécurité nationale   ces deux derniers étant cités dans l'enquête de Ján Kuciak.

En 2016, le journaliste d'investigation avait participé à une enquête de Mediapart et ses partenaires de l’European Investigative Collaborations sur les « armes de la terreur ».