Sommet raté de Hanoï: ce que dit l’incompétence de Donald Trump

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Vanté comme une merveille de réussite à venir, le sommet de Hanoï, au Vietnam, entre Donald Trump et Kim Jong-un, s’est soldé jeudi 28 février par un échec. Logique mais non anticipé par l’hôte de la Maison Blanche, ce fiasco en dit long sur l’état du monde.

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Le président Trump a quitté Hanoï (Vietnam), jeudi 28 février, comme il était venu mercredi 27 février : les mains vides. Le bluff qui lui tient lieu de politique, la bravade qu’il confond avec la bravoure et l’esbroufe qui fait chez lui office de stratégie ont relégué son grand jeu nord-coréen au rang de désinvolture caractérisée.

Le tour de force n’était qu’une duperie, qui tomba sur un maître ès-feintises : le despote de Pyongyang. Avant de repartir bredouille, l’hôte de la Maison Blanche a semblé découvrir la lune : « En substance, ils voulaient que les sanctions soient entièrement levées ; nous ne pouvions pas le faire. » Le 45e président américain n’en revenait pas de n’avoir pu faire illusion…

Prêt à tout ; mentir sur tout. Donald Trump a illustré, lors de sa rencontre avec Kim Jon-un, le portrait qu’a brossé de l’actuel président américain – devant le Congrès à Washington et donc sous serment – celui qui fut dix ans durant son factotum juridique : Michael Cohen.

En vue de sa réélection en 2020, M. Trump a un plan en trois parties, capable de mobiliser une base inoxydable et donc à même de lui apporter les 30 % nécessaires pour triompher dans l’écosystème prétendument démocratique américain : un pays roulant à nouveau sur l’or, tenant éloigné le reste du monde appâté, tout en déminant les dangers extérieurs – en usant du bâton (l’Iran) comme de la carotte (la Corée du Nord).

Donald Trump et Kim Jon-un, le 27 février à Hanoï. © Reuters / Leah Millis. Donald Trump et Kim Jon-un, le 27 février à Hanoï. © Reuters / Leah Millis.

Les deux premières priorités – l’économie intérieure et le mur – comptent davantage, aux yeux des partisans de « L’Amérique d’abord », que les efforts diplomatiques consistant à casser les reins de Téhéran ou à faire fléchir Pyongyang. Ce dernier point relève de la cerise sur le gâteau : empocher, au mieux, un prix Nobel de la paix ; permettre, au pire, de jouer « pour voir », comme au poker, tant la péninsule coréenne est loin des yeux et du cœur de l’électorat profond yankee. Le droit à l’erreur est autorisé sinon recommandé, en ce domaine…

Donald Trump ne fait du reste qu’illustrer, en toute bonhomie ostentatoire et vulgaire, le cynisme occidental touchant aux affaires étrangères. « Vous n’avez pas l’intention de vous établir en Yougoslavie après la guerre ? », grinça Churchill en direction d’un sien conseiller, en 1943, au moment de laisser libre carrière au communiste Tito qu’il exécrait. Quant à Joseph Paul-Boncour, en pleine crise de Munich en 1938, il écrivait à sa maîtresse : « Quand je pense à ton petit cul, je me fous de la Tchécoslovaquie ! »

Donald Trump ne dépare donc pas, mais il n’y met point les formes, obnubilé par son estime de soi, ainsi que l’a décrit Michael Cohen devant le Congrès. Ce président, venu des affaires et ne les ayant jamais quittées, est persuadé que tout s’achète et se vend, à commencer par le désir de rejoindre le paradis capitaliste qu’il croit incarner – d’où ses compliments adressés à un Vietnam s’adonnant aux joies du marché, que la Corée du Nord serait bien inspirée d’imiter. Le tout mâtiné d’un certain racisme, sur lequel a insisté Michael Cohen, qui autorise certainement M. Trump à croire que ce n’est pas un Asiatique qui pourrait lui en remontrer dans l’art de négocier.

Sûr de lui, paresseux et rogue, le président s’en est donc allé, avec ses idées tragiquement simples, vers l’Extrême-Orient fort compliqué. Il a donné tous les gages possibles, sur la forme et dans le domaine de la rhétorique, au tyran néo-confucéen dont il avait déclaré être tombé « amoureux » (voir la vidéo ci-dessous), ce Kim qui le bombarde de « magnifiques lettres », cet homme « honorable », « ouvert », « drôle » et doté d’une sacrée personnalité.

En s’abaissant ainsi à flagorner un assassin (allant jusqu’à l’absoudre de la mort de l’étudiant américain Otto Warmbier broyé dans les geôles nordistes), le président Trump s’est aliéné l’opinion publique américaine éclairée, tout en ne gagnant rien du côté de son interlocuteur. M. Kim n’a que faire du narcissisme condescendant d’un septuagénaire dont le second mandat n’est pas assuré, qui n’aura de surcroît plus son mot à dire au-delà de l’an 2024, alors que le potentat de Pyongyang a pour lui le long terme sinon l’éternité : dans 50 ans, en 2069, il n’aura jamais que 84 ans, l’âge qu’avait un autre maréchal, Philippe Pétain, quand le pouvoir lui échut en France…

Qui est donc le pot de fer dans cette affaire, sinon Kim Jong-un, sur lequel allait se casser les dents un colosse aux pieds d’argile (électorale) : The Donald ?

L'enchaînement des événements : lancé comme un exercice de téléréalité, le rapprochement américano-nord coréen s'est heurté au réel, à équidistance du storytelling yankee et de la paranoïa nordiste… © Mediapart

Le fiasco de Hanoï se mesure à l’aune de la jactance de M. Trump, bonimenteur planétaire ayant vanté les monts et merveilles d’une rencontre au sommet, d’où allaient ruisseler de mirifiques progrès transformant la péninsule coréenne en corne d’abondance. Cette infinie hâblerie connut un coup d’arrêt, clair et net. Incontestable, même s’il se trouve toujours des esprits supérieurement tortueux pour démontrer que l’échec, c’est du succès en gestation.

En notre époque de régression démocratique et de brutalisation des rapports sociaux, l’impromptu de Hanoï aura montré jusqu’où est prêt à dégénérer l’hôte de la Maison Blanche. Celui-ci avait déjà plaisanté sur l’envie que suscitait chez lui le culte de la personnalité dont jouit Kim Jong-un dans sa République populaire. Une telle paix royale semble relever du nec plus ultra aux yeux de M. Trump. Ainsi aime-t-il à taquiner les journalistes.

Au Vietnam, le président américain aux tendances autoritaires a franchi un cran : il ne fait plus des niches à la presse mais la cantonne à la niche. Renonçant à tout frein, se roulant dans une forme de rivalité mimétique au contact de l’oppresseur nord-coréen, le Yankee en chef fit interdire l’accès de la pièce, où il allait dîner avec son homologue et leurs conseillers, à quatre représentants de la gent pisse-copie de son pays. Il punissait ainsi une profession coupable de l’avoir questionné, alors qu’il venait de serrer la main de Kim Jong-un, sur les déclarations de Michael Cohen devant le Congrès.

L’effet de loupe aboutit à une situation scandaleuse : l’élu américain barre la presse américaine, alors que l’homme fort nord-coréen laisse travailler ses journalistes – certes domestiqués jusqu’à n’être que de vils thuriféraires. Et en plus, le chef de la première puissance mondiale, imprécis, impréparé, impolitique, se fait retoquer comme un bleu par le troisième Kim d’une dynastie communiste traçant son sillon nucléaire (inscrit dans la Constitution), mais culminant au 116e rang mondial – entre la Bosnie-Herzégovine et le Zimbabwe –, selon le classement des Nations unies (par PIB nominal, 2016).

Trump a les codes nucléaires états-uniens, mais il ne possède pas les codes sémiologiques, anthropologiques et politiques nord-coréens. Or tout est codifié à Pyongyang. Dans la vidéo ci-dessus, par exemple, à 1 min 45, on aperçoit le peuple de la capitale nordiste agitant des fleurs mauves. Ce sont des orchidées appelées là-bas « kimilsungia » (du nom du grand-père de l’actuel dictateur et fondateur du régime : Kim Il-sung). Il existe également une variété de bégonias rouges, baptisée « kimjongilia » (du nom du père : Kim Jong-il).

La langue est pareillement truffée de références, c’est une langue de bois agglomérée comme nulle part ailleurs au monde. La « dénucléarisation de la péninsule coréenne » signifie, selon le Nord, qu’il faudra que les Américains décampent au préalable du Sud. Retirer leurs troupes et surtout replier le « parapluie nucléaire » que Washington a déployé – un tel parapluie concerne également le Japon, ce qui complique encore la donne.

Toujours dans la logique nordiste, le premier pas des concessions doit être entrepris par le fort, tandis que la première frappe, légitimement préventive, pourrait venir du faible. Telle est la grammaire du déséquilibre de la terreur mise au point par un petit pays buté, paranoïaque, mais logique. Voilà à quoi se heurtent les États-Unis d’Amérique, pour avoir pratiqué l’équilibre de la terreur face à une puissance longtemps presque semblable : l’URSS.

L’insuccès de Hanoï délégitime Washington, même si des commentateurs ne manqueront pas de gloser sur une forme de diplomatie élastique (reculer pour mieux revenir dans le jeu). La porte-parole du président Trump, Sarah Sanders, a ainsi assuré que les contacts n’étaient pas rompus, que le sommet avait donné l’occasion de rencontres « très bonnes et constructives » et que les deux équipes avaient prévu de se retrouver « dans le futur ».

Première victime collatérale de ce coup d’arrêt de Hanoï : le président sud-coréen. Moon Jae-in se voit en effet stoppé dans sa stratégie très fine : construire les bases d’un rapprochement intercoréen, condition d’une future Corée coréenne, en faisant mine de mettre ses pas dans ceux de Trump. Moon aura-t-il tissé avec Kim des liens suffisants pour se prémunir contre un changement de fusil d’épaule à Pyongyang – qui ferait du Sud, en cas de raidissement belliciste, la première cible du Nord ? La menace nordiste, si la situation se crispait, épargnerait-elle Séoul pour se fixer, sinon sur le territoire américain, du moins sur le Japon (ancienne puissance colonisatrice honnie des deux Corées) ?

Se joue là un théâtre d’ombres dont aucun détail n’échappe à Pékin, qui n’attend que le reflux de Washington pour s'ériger en arbitre suprême. C’est la force de la diplomatie chinoise que de s’imposer à la fois en juge et partie. Elle le fait en ce moment en invitant le Pakistan – dont elle est l’allié – à s’entendre avec l’Inde pour éviter une guerre au Cachemire. S’incrustant là où l’Amérique de Bill Clinton avait œuvré en 1999-2000, dans le même cas de figure cachemirien, la Chine se pose ainsi en puissance garante, indispensable, insurmontable.

Des circonstances analogues se feraient jour dans l'hypothèse d’une escalade dans la péninsule coréenne : Pékin s’avancerait en facteur de stabilité tirant les ficelles, sur les ruines de l’influence américaine dilapidée par Donald Trump au milieu des rodomontades et des paillettes.

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