Foot français: les dirigeants veulent moins de noirs et d'arabes

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• Voici l'essentiel des réponses livrées par François Blaquart, directeur technique national du football français, à Mediapart, le 27 avril, lors d'un entretien téléphonique.

Sur la discussion rapportée par Mediapart :

– « Dans toutes les discussions, il y a des positions qui peuvent être considérées comme excessives, c'est l'objet de tout débat. Mais en aucun cas, il n'est sorti de décision. Chacun a sa sensibilité, a évoqué ses problèmes. Le sélectionneur a évoqué ses problèmes de «culture». Après, on a effectivement considéré que trop de joueurs nous quittaient à la sortie des sélections de jeunes. Certains ont dit: «On ne peut pas baliser complètement»; d'autres ont dit: «Ben faut travailler sur l'envie, sur le profil du joueur». Mais les mots que vous évoquez, sincèrement... »

– « Dans les réunions à huis clos, on peut dire beaucoup de choses, chez vous comme chez moi. Si c'est à huis clos, ça ne devrait pas sortir. Je ne vois pas comment ça peut sortir dans la presse. Normalement il y a des choses officielles et des choses qui ne le sont pas. »

– « Maintenant, si vous me prouvez que ça a été écrit, que vous l'avez, que vous l'avez récupéré ou que qqn peut témoigner en ce sens là, moi je veux bien l'entendre. Mais en aucun cas de manière institutionnelle, de manière officielle, de manière écrite, de manière rapportée, ça n'a été évoqué. Voilà. Maintenant, quand on parle avec les gens, j'en sais rien, on peut prendre des pourcentages, on peut parler d'autre chose... Le mot quota, il peut notamment être évoqué sur les gamins qui sont en retard de maturation, ce qui n'a rien à voir avec le sujet sur lequel vous voulez m'emmener. »

« Notre problème à nous, il faut bien le comprendre, c'est le problème des équipes de France, c'est qu'on souhaite travailler avec des jeunes dont on peut avoir l'impression qu'ils veulent s'engager pour les équipes de France. C'est logique : ça peut être de la logique économique, c'est surtout de la logique sportive. Je rappelle que ça a été avancé en premier lieu par le sélectionneur Laurent Blanc. Ça ne vient pas de nous. Et d'ailleurs, nous n'avons pas de solution particulière, nous n'avons émis aucun type de décision. Simplement, on souhaitait analyser un peu plus ces problèmes-là. »

Sur sa volonté d'instaurer «une espèce de quota»:

– « Non, je ne vois pas. Vous l'avez (par) écrit, vous l'avez? C'est des gens qui avancent ça, moi j'en sais rien. Si l'on reste dans le problème des bi-nationalités, moi j'ai demandé effectivement qu'on soit attentif. L'idée, c'est pas d'être discriminant, l'idée c'est de construire avec des jeunes qui veulent aller au bout avec nous. On souhaite aller à plus de vigilance. Ça s'arrête là. »

– « Mon souci, c'est d'identifier des joueurs qui ont envie de s'engager dans un projet à moyen terme: sélection nationale et ainsi de suite. Dans ce sens-là, ça veut dire qu'on va être plus précis dans l'approche qu'on va avoir des jeunes pour connaître leurs réelles motivations pour entrer dans ce système-là. Ça, on peut le dire. De dire qu'on va baliser sur des quotas, c'est une aberration totale. Totale.

– « Ceux qu'on ne veut pas oublier, c'est les garçons qui ont un talent potentiel et qui au départ sont désavantagés par une maturation trop lente, voire le fait d'être plus nés en fin d'année, ce qui les désavantage par rapport à ceux qui sont nés en début d'année. Si on veut parler de quotas, je peux vous dire que dans nos systèmes de détection, on impose d'avoir des jeunes nés après le premier juillet, parce que toutes les études qu'on a faites nous montrent que le système de sélection, avec l'idée de faire du résultat immédiat, faisait qu'on privilégiait les enfants nés en début d'année. Là oui, on peut parler de proportions. Ça s'arrête là. Y a pas d'autres idées de pourcentages ou de nombres. En ce qui concerne d'autres paramètres, je peux vous dire que ça n'a même pas été évoqué. Par contre, on a soulevé le problème des « bi-nationalités »»

Sur le chiffre de 30% :

– « Non, alors là franchement, ça ne me dit rien. Qu'à un moment donné, dans la discussion, des quotas soient intervenus, mais sur d'autres aspects: l'âge et ainsi de suite. Mais en ce qui concerne des pourcentages, ça serait extrêmement mal venu de parler de ça. »

– « Ah ça, carrément, ah ça c'est fantastique! Ca franchement, c'est réellement... Ca me paraît aberrant. Comment on peut avoir avancé ça. De toutes façons, au-delà de ça, ça n'a pas été entériné. Mais le chiffre de 30%, pourquoi pas 40, pourquoi pas 50 ?? On s'en sort pas. J'ai du mal à comprendre. »

« Le quota de 30%, il va plutôt dans le sens des gamins nés après le 1er juillet, donc ça n'a rien à voir avec ce que vous voulez me faire dire. Ce sont les jeunes de maturation tardive. Effectivement, ça correspond à ça, puisqu'on prévoit en moyenne 6 joueurs sur 16 nés après le 1er juillet dans nos détections.»

Sur la volonté de Laurent Blanc de repenser les critères de sélection «avec notre propre culture, notre histoire» :

– « Quand on parle des critères de la « culture », ça repose sur la culture du jeu, c'est la culture du jeu. Et automatiquement, qui dit culture du jeu, dit l'intelligence de jeu, dit état d'esprit. Ça n'a rien à voir avec une quelconque culture d'origine, d'un continent, ou tout ce que vous voulez. »

Sur les photos d'une vingtaine d'équipes de la Ligue de Paris diffusées lors d'une réunion pour illustrer l'étendue du «problème »:

– « Mon argumentation était de montrer qu'à cet âge là, le côté exacerbé de la compétitions (la « championnite ») fait que la majorité des entraîneurs choisit des joueurs à caractère athlétique, et non pas des joueurs à caractère technique avec des vrais potentiels en termes d'avenir. »

– « C'étaient des joueurs qui étaient tous plus grands que leur entraîneur, à 15 /14 ans. L'origine n'a rien à voir. Y avaient des joueurs de toutes origines. »

« Si l'on privilégie que l'athlétique, on risque d'oublier un certain nombre de talents d'ordre technique ou tactique. Dans les profils de joueurs qu'on veut mettre en valeur, quel que soit le gabarit, les notions d'état d'esprit, de mentalité et d'intelligence de jeu, sont largement aussi prédominantes que la valeur athlétique ou de pure technique. »

 

• Voici les réponses d'Erick Mombaerts, entraîneur de l'équipe de France Espoirs, livrées par téléphone le 27 avril.

«Je ne sais pas quelle est cette histoire, de quoi vous parlez. Je crois qu'il y a confusion. (...) Il n'a jamais été évoqué ces problèmes de type raciaux. Laurent Blanc a évoqué des problèmes de binationalité. (...) Mais pour l'instant, il n'y a pas de solution qui a été envisagée. (...) Ça touche toutes les origines. Ca ne touche pas seulement les noirs et les arabes. (...)
C'est ridicule, ça. Il y a a des garçons des îles, il y a des garçons de couleur, d'abord on les appelle pas les noirs, nous, on les appelle les garçons de couleur, et ils ne peuvent pas changer de nationalité. Les choses n'ont jamais été évoqué comme ça. Bien sûr qu'on a fait un travail, à la DTN, sur la composition de nos sélections nationales de jeunes, et surtout on a vu le nombre de jeunes qui ont été internationaux dans nos équipes de jeunes et qui aujourd'hui sont partis rejoindre d'autres sélections étrangères. Le débat, il est là. Que là.
(...) Oui, on a posé la question « qu'est-ce qu'on fait », mais on n'a pas eu de réponse pour le moment. (...) Il y a deux choses différentes: le Pôle Espoir, et les centres de formation des clubs. Ces clubs sont des structures privées sur lesquelles nous n'avons aucune incidence sur le recrutement. (...) On n'a pas le droit de leur passer des messages.
Nous, on se demande quelle solution envisager pour ne pas être trop dépendants des binationaux. Mais il n'y a pas de connotation raciste. (...) Il est question de se revoir, au cours d'une réunion. On essaie de répondre à la préoccupation de Laurent. (...) Il y a beaucoup, de joueurs concernés, ne serait-ce que le meilleur buteur du championnat de France aujourd'hui. Qui d'autre? Heu, Plein. Heu, Ryad Boudebouz. Euh... Euh. Younès Belandha... Oui, bien sûr que c'est la règle qu'ils puissent choisir. Mais (...) on est un des seuls pays d'Europe où il y a autant de binationaux. Pour le moment, nous n'avons pas de pistes. On n'est pas dans la précipitation. Les pôles Espoir, seules structures qu'on peut maîtriser, n'ont reçu aucun ordre de quotas dans nos effectifs.
(...) Bien sûr qu'on a évoqué le (...) projet de jeu qu'on veut mettre en place, qui fait la part belle à l'intelligence de jeu et qui surtout ne fait plus de ségrégation, car il fait parfois aussi la part belle à des joueurs de petite taille. Laurent Blanc a eu le mérite de le dire: Xavi ou Iniesta n'auraient sûrement pas réussi ici en France. C'est une question de maturité. Ce que l'on voudrait aujourd'hui, c'est que les clubs aient d'autres critères de sélection que des critères athlétiques et des critères de taille. (...)
Le problème, c'est que quand on a beaucoup de maturité précoce, on est efficace sur le moment mais après... Surtout, on intègre les structures formatives mais malheureusement on laisse de côté des joueurs qui auraient pu... On peut prendre l'exemple de Antoine Griezmann, qui, un temps, a dû trouver un club en Espagne, à la Real Sociedad, parce qu'il n'a pas trouvé de club en France. Le plus bel exemple, il est là. (...)
Bien sûr qu'il serait inadmissible que la DTN ait recours à des quotas . (...) Ca n'a jamais été évoqué. Les gens qui disent le contraire, (...) il faudrait d'abord qu'ils montrent ce qu'ils disent en termes d'écrit. Si ça a été écrit quelque part. (...) On transforme vite une discussion qui correspond à des joueurs qui ont la binationalité sportive: (...) Mais encore une fois, entre l'interprétation et la discussion qui a été posée au départ par Laurent, on arrive à une déformation totale de la réalité. Pour le moment, jusqu'à preuve du contraire, ça n'aura même pas été évoqué. (...) Les signes morphologiques, ça peut aussi concerner des petits noirs. (...)
(...) Je peux comprendre qu'un joueur ait envie de jouer ailleurs. Mais peut-être que Laurent le comprend un peu moins, parce qu'il a été champion du monde sous le maillot bleu. C'est peut-être pour ça qu'il a crû, bon, de le dire. (...) Je trouve que les joueurs sont un peu trop pressés. Ils ne s'accordent pas non plus le temps pour peut-être défendre leurs chances et jouer en équipe de France. (...) Ce qui me choque un peu, c'est qu'on puisse (...) être né dans un pays, l'aimer, en tout cas avoir tous les avantages que peut offrir ce pays, et puis à un moment donné, parfois, pour des raisons pseudo-sportives... C'est Guy Roux qui a bien résumé ça: ils rejoignent certains pays, dans lesquels, ils ne sont parfois jamais allés. (...) Quand la France va chercher à enrôler sous son drapeau des gens qui viennent d'ailleurs, (...)moralement, (...) en tant que citoyen, je ne trouve pas ça très honorable
(...) On est conscients que nos équipes nationales comportent des joueurs de différentes origines et que ça fait notre force, et on le redit tout le temps: on ne va pas le nier. (...) Quand j'ai dit dans une interview au Monde, qu'on n'est plus tellement dans la France Black-Blanc-Beur, mais plutôt dans la France Black-Beur-Blanc, je voulais dire que les trois entités sont toujours présentes. Seulement entre la France de 1998, et la France d'aujourd'hui, cette répartition, elle a changé un peu dans ce sens-là. Voilà. C'est un constat.»

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Cet article est le fruit d'une enquête commencée il y a plusieurs semaines. Les faits qu'ils révèlent de discrimination selon l'origine, la croyance ou la couleur de la peau, organisés ou encouragés au sommet du football français, sont excessivement graves. Ils contreviennent à l'article premier du préambule de la Constitution de la République française.

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ACTUALISATION - L'article a été actualisé, jeudi 28 avril, à 23h30, après le coup de fil que Laurent Blanc a passé à Mediapart pour démentir nos informations (que nous maintenons). Interrogé, il a également affirmé qu'il ne souhaitait pas, pour l'heure, déposer une plainte en diffamation car «ce serait donner au site trop d'importance».

Depuis, vendredi matin 29 avril, la ministre des sports, Chantal Jouanno, a annoncé, au micro de RMC, qu'elle demandait une enquête de l'inspection de la Jeunesse et des sports sur la base de nos révélations.