Notre série. Avant le Brexit, le Royaume-Uni appelé aux urnes (3/7)

En pleine campagne électorale, la BBC est sous le feu des critiques

En interne et en externe, la BBC fait face à de nombreuses accusations, en particulier depuis le référendum de 2016 sur le Brexit. À l’occasion de la campagne pour les élections législatives anticipées du 12 décembre, le groupe public britannique est attaqué de tous les côtés.

Amandine Alexandre

29 novembre 2019 à 12h09

Cet article est en accès libre.

Pour soutenir Mediapart je m’abonne

PDF

Londres (Royaume-Uni), de notre correspondante.– Paul Bennett est un « drogué d’actualité ». Pendant longtemps, son premier réflexe matinal a été de consulter le site internet de BBC News, mais, récemment, cet avocat de Bristol a changé ses habitudes du tout au tout. « Je ne me connecte plus du tout au site de la BBC News depuis six mois », confie cet Anglais de 39 ans, tout en jugeant que « tout ce que fait la BBC n’est pas à jeter ». Mais cet électeur travailliste, lecteur assidu du Guardian et du média de gauche Novara Media, juge que le groupe public à la renommée mondiale ne remplit plus son contrat comme par le passé : « La victoire du Brexit dans les urnes en juin 2016 et l’élection de Donald Trump à la Maison Blanche la même année ont donné des ailes aux responsables politiques de droite et la BBC a échoué à rééquilibrer le débat. »

À Rutland, dans le centre de l’Angleterre, Rosemary Jameson, elle, a cessé de regarder les journaux de 18 heures et de 22 heures sur BBC One. Pas parce qu’elle s’intéresse moins à l’actualité. Cette sexagénaire à la tête d’une petite entreprise « déprimée par le Brexit » préfère aller directement à la source de l’information : elle regarde BBC Parliament, qui retransmet les débats de la Chambre des communes, plutôt que les comptes-rendus des journalistes du service public. Rosemary reproche un traitement « sélectif » et « superficiel » des informations qui concernent le gouvernement. « Et ne me parlez pas de “Question Time” ! C’est censé être une émission politique phare de la BBC mais, pas plus tard que le mois dernier, la présentatrice, Fiona Bruce, a repris à tort une jeune femme dans le public ! », tempête cette membre du Green parti, le parti écologiste britannique.

Boris Johnson à l'émission de la BBC "Question Time" le 22 novembre 2019, à Sheffield (Grande-Bretagne). © Jeff Overs/BBC/Handout

En pleine campagne électorale, la question de savoir si la BBC est digne de confiance revêt une acuité brûlante. Cette semaine, le groupe a admis avoir commis une « erreur » en diffusant dans ses journaux d’information un montage de l’intervention du premier ministre Boris Johnson dans « Question Time » vendredi 22 novembre : l’extrait avait été purgé des rires du public. L’hilarité du public de l’émission – diffusée la veille en direct de Sheffield – avait été provoquée par une question posée par une électrice à Boris Johnson. Elle venait de demander au chef de gouvernement – dont la carrière de journaliste puis d’homme politique a été en très grande partie bâtie sur le mensonge – quelle était « l’importance pour quelqu’un dans [sa] position de toujours dire la vérité ». C’est un habitant de Brighton, Nick Flaks, qui a remarqué la différence entre le clip original et l’extrait diffusé le lendemain de l’émission dans un journal de la BBC. Son tweet a été partagé près de 13 000 fois et a conduit le groupe audiovisuel public à faire amende honorable.

© nickflaks

« Je soutiens complètement la BBC et l’idée d’un service public audiovisuel, a assuré Nick Flaks au GuardianCependant, au cours de ces dernières années, je crois que la BBC – en particulier le service chargé des informations et de la politique – a sacrifié la précision sur l’autel de l’“impartialité”. Il est important que le public sache qu’une salle remplie de personnes s’est ri de notre premier ministre alors que la question portait justement sur la vérité et la confiance. » La BBC a plaidé le manque de temps pour justifier la seconde et demie de rires coupés au montage. Jeudi 28 novembre, la décision de Channel Four de mettre à la place de Boris Johnson une sculpture de glace après son refus de participer à un débat sur le climat a également suscité une polémique. Le parti conservateur s’est plaint auprès du régulateur des médias britanniques, l’Ofcom.

La BBC, dont les membres du conseil de direction sont nommés par le gouvernement, n’a certes jamais fait complètement l’unanimité. « Dans les années 1970, sous Margaret Thatcher, la BBC a fait l’objet de beaucoup de contestations », note Tom Mills, auteur d’un livre paru en 2016, The BBC : Myth of a Public Service. « Ce qui est relativement nouveau, c’est qu’aujourd’hui le groupe est attaqué par la gauche et par le centre », ajoute le sociologue. Andrew Adonis, ex-ministre travailliste, aujourd’hui membre de la Chambre des lords et militant anti-Brexit, est notamment l’un des plus féroces détracteurs de la BBC.

Il y a trois ans, au cours de la campagne référendaire sur l’Union européenne, les journalistes de la BBC n’ont pas dénoncé les mensonges brandis par les partisans du Brexit, dont faisait partie Boris Johnson en tant que codirigeant de la campagne des conservateurs pour le « Leave ». Aujourd’hui, alors que ce dernier est candidat à sa réélection à la tête du pays et qu’il continue de faire sciemment de fausses promesses – au sujet des 50 000 infirmières supplémentaires qu’il promet de recruter, par exemple –, la « Beeb » continue de s’illustrer par son manque de mordant.

Le journaliste Peter Oborne, un ex-Brexiter qui recense les mensonges de Boris Johnson sur un site internet créé avec des collègues, dénonce avec fermeté l’indulgence coupable de la BBC envers le premier ministre. Dans une tribune publiée dans le Guardian le 18 novembre, l’éditorialiste a fait remarquer que « récemment, le très expérimenté Andrew Marr [présentateur d’une émission politique de la BBC – ndlr] n’a pas contredit Johnson lorsque ce dernier a affirmé que les tories “ne passent pas d’accord avec les autres partis” ». « Qu’en est-il du gouvernement de coalition formé avec les libéraux-démocrates en 2010 ? Et l’accord lâche passé avec les unionistes irlandais en échange d’un milliard de livres sterling il y a deux ans ? Marr a laissé passer ça. Beaucoup d’autres journalistes en font de même », a-t-il écrit.

Les remarques formulées par Peter Oborne sont très similaires aux reproches adressés par Ofcom, le régulateur des médias, à la BBC. Dans un rapport rendu public en octobre, Ofcom note que sept Britanniques sur dix considèrent que la BBC est une source d’information « fiable », mais les usagers de la BBC pointent le manque de profondeur des analyses dispensées par ses journalistes. Une autre faiblesse de la BBC réside dans son manque de diversité. « La BBC est perçue par certains Britanniques comme représentant un point de vue principalement blanc, issu de la classe moyenne et centré sur Londres », observe ainsi Ofcom.

Et l’affaire Naga Munchetty – du nom de l’une des présentatrices télé de la BBC qui s’est trouvée au centre d’une controverse en septembre – a sans aucun doute détérioré un peu plus l’image de la BBC auprès des Britanniques issus de minorités ethniques. En juillet, à la demande du coprésentateur de BBC Breakfast, la journaliste britannique d’origine indienne et mauricienne avait donné son avis à l’antenne sur les motifs de Donald Trump qui venait de dire à quatre élues racisées du Congrès, dont Alexandria Ocasio-Cortez, de « rentrer chez elles ». Naga Munchetty avait expliqué à l’antenne : « À chaque fois que quelqu’un m’a dit, en tant que femme de couleur, de retourner d’où je viens, cela émanait d’une attitude raciste. » La journaliste avait ajouté : « Je n’accuse personne de quoi que ce soit, mais nous connaissons tous le sens de certaines phrases. » Un téléspectateur s’est plaint des deux présentateurs, leur reprochant d’avoir outrepassé leurs rôles de journalistes en se prononçant sur les motifs qui avaient poussé le président américain à attaquer les quatre femmes membres du Congrès.

Fin septembre, la BBC a donné raison au plaignant contre Naga Munchetty – sans préciser que son collègue avait lui aussi fait l’objet d’une plainte mais avait été disculpé par le service de la BBC chargé d’examiner les plaintes des auditeurs et téléspectateurs, comme l’a révélé le Guardian. Cette décision, considérée comme une légitimation en creux d’une opinion raciste, a provoqué un tollé dans le monde des médias et dans les rangs du groupe audiovisuel public. Le 30 septembre, sous pression, le directeur général, Tony Hall, a finalement revu la décision de la BBC, affirmant que la BBC n’était « pas impartiale » face au racisme.

« Beaucoup de gens puissants veulent démanteler la BBC »

En cette fin d’année 2019, l’idée selon laquelle la BBC est dirigée par une bande de « lefties » – un cliché entretenu depuis plusieurs décennies par la puissante presse britannique de droite et démentie par les travaux de recherche universitaires – n’a jamais semblé aussi déconnectée de la réalité. En 2017, Sarah Sands, une ex-rédactrice en chef du Sunday Telegraph et ancienne consultante du Daily Mail, a pris les rênes de la matinale radio phare du groupe audiovisuel, « The Today programme ». Jusqu’à la mi-septembre, John Humphrys, lui-même chroniqueur du Daily Mail, un tabloïd très à droite, était l’un des présentateurs de l’émission. Le journaliste star de la BBC, payé entre 600 000 et 649 999 livres sterling (entre 700 000 et plus de 760 000 euros) en 2017, s’était régulièrement illustré ces dernières années par ses propos misogynes et transphobes, ainsi que par des questions à connotation xénophobe posées à certains invités de la matinale de la BBC. Est-ce une conséquence de la droitisation du « Today Programme » depuis la victoire du Brexit ? Entre l’été 2017 et l’été 2018, la matinale de Radio 4 a perdu 800 000 auditeurs hebdomadaires et beaucoup de son prestige. Richard Lanter, 62 ans, n’écoute plus le « Today Programme » que « d’une oreille distraite », car l’émission d’information « l’irrite de plus en plus ». Selon ce journaliste londonien, « l’identité libérale [au sens anglo-saxon du terme – ndlr] de la BBC s’est érodée depuis le Brexit, parce que la BBC s’est sentie dans l’obligation de se mettre au diapason de l’opinion populaire, sous l’influence de la presse de droite ».

Ces temps-ci, la capacité de cette organisation phare du service public britannique d’appliquer à elle-même ses propres valeurs – l’indépendance, l’impartialité et l’honnêteté notamment – est sérieusement remise en question, par des catégories de personnes aux profils divers et variés mais également par ses propres journalistes. Or, face à ces critiques, jusqu’à présent, la direction de la BBC a préféré faire la sourde oreille. Justin Lewis, professeur à l’université de Cardiff, a contribué à plusieurs études sur le traitement de l’actualité politique par la BBC. L’une d’elles a porté sur la couverture de la campagne référendaire de 2016. « Notre analyse a montré que la couverture de la BBC n’était pas une couverture équilibrée en termes partisans. C’était un débat entre responsables politiques de droite », résume cet universitaire spécialiste des médias. Il précise que la BBC n’a pas réagi à cette étude et ne prête pas beaucoup d’attention aux travaux universitaires la concernant. « Trop souvent, lorsqu’une critique est adressée à la BBC, ce n’est pas le poids de la preuve qui est avancée qui est pris en compte mais l’influence dont jouit la personne qui émet cette critique », regrette cet analyste des médias. Avant de conclure : « Il y a une certaine logique à cela. Après tout, il y a beaucoup de gens puissants qui veulent démanteler la BBC. »

Le parti conservateur, qui a privatisé les services publics à tour de bras depuis les années 1980, est en effet un farouche opposant du groupe audiovisuel public, qu’il accuse d’exercer une concurrence déloyale vis-à-vis des médias privés. Gel de la redevance télé, prise en charge du financement du BBC World Service et de la redevance télé des plus de 75 ans, etc. : au cours des neuf dernières années, les tories ont imposé des contraintes budgétaires très significatives à la BBC. Cette baisse de moyens a conduit à la suppression de postes et de certaines émissions. L’austérité budgétaire pose un défi au groupe audiovisuel britannique, mais elle est aujourd’hui en partie éclipsée par une crise interne sans précédent qui a éclaté en 2017 et n’a cessé de s’envenimer depuis : les discriminations salariales dont sont victimes bon nombre de femmes employées par le groupe audiovisuel public. En janvier 2018, Carrie Gracie, rédactrice en chef en Chine pour la BBC, avait démissionné avec fracas pour protester contre la « culture salariale secrète et illégale » au sein de la télévision britannique.

Au terme d’un conflit d’un an qui l’a plongée dans la dépression, cette journaliste chevronnée, qui parle couramment le mandarin, a fini par obtenir de la BBC une compensation pour la perte de salaire équivalente à 350 000 euros subie pendant trois ans en tant que rédactrice en chef par rapport au salaire versé à ses collègues hommes chargés de la couverture des États-Unis et du Moyen-Orient. Le combat mené par Carrie Gracie, qu’elle a détaillé dans un livre paru en septembre, Equal, a encouragé d’autres femmes à réclamer un salaire égal à celui de leurs collègues masculins qui accomplissent un travail comparable au leur. Fin octobre, l’affaire a pris une tournure judiciaire. La journaliste Samira Ahmed, qui présente notamment « Newswatch », une émission sur le traitement de l’actualité, a témoigné contre la BBC devant un tribunal londonien. Elle reproche à la direction de la payer près de sept fois moins que Jeremy Vine qui, pendant quatre ans, a été aux commandes d’une émission au format proche de « Newswatch » et à l’audience deux fois moins élevée !

Ce procès pourrait être le début d’une longue série d’actions en justice de la part des journalistes de la BBC contre leur direction. Financièrement, cela risque de coûter très cher au groupe audiovisuel britannique, qui a placé sur un piédestal une poignée de journalistes – des hommes dans leur écrasante majorité – payés plusieurs centaines de milliers de livres sterling par an. Le jugement dans le procès intenté par Samira Ahmed n’a pas encore été rendu. La réputation du groupe, par contre, est un peu plus encore écornée par cette affaire et le traitement humiliant infligé par la direction à Carrie Gracie en 2018.

Lors de son audition devant les députés, la journaliste avait attiré l’attention des élus sur l’impérieuse nécessité pour la BBC de dire la vérité concernant les écarts de salaire entre les femmes et les hommes au sein du groupe : « Si nous nous ne faisons pas notre examen de conscience [au sujet des discriminations salariales – ndlr], comment peut-on imaginer que le public nous fasse confiance pour couvrir n’importe quel autre sujet de manière honnête ? » Un an et demi plus tard, et à la veille d’élections législatives clés pour l’histoire du pays, la question reste en suspens.

Amandine Alexandre


23 commentaires

Aujourd’hui sur Mediapart

International — Reportage
par Nejma Brahim
France — teaser.category.dossier
par La rédaction de Mediapart
International — Enquête
par Justine Brabant et Sonia Rolley (RFI)
Voir la Une du Journal

Nos émissions

À l'air libre
par à l’air libre
À l'air libre
par Berenice Gabriel et Célia Mebroukine
Grand entretien
par Justine Brabant
Ouvrez l’Élysée
par Usul et Ostpolitik

Soutenez un journal 100% indépendant Et informez-vous en toute confiance grâce à une rédaction libre de toutes pressions Mediapart est un quotidien d’information indépendant lancé en 2008, lu par plus de 200 000 abonnés. Il s’est imposé par ses scoops, investigations, reportages et analyses de l’actualité qui ont un impact, aident à penser et à agir.
Pour garantir la liberté de notre rédaction, sans compromis ni renoncement, nous avons fait le choix d’une indépendance radicale. Mediapart ne reçoit aucune aide ni de puissance publique, ni de mécène privé, et ne vit que du soutien de ses lecteurs.
Pour nous soutenir, abonnez-vous à partir de 1€.

Je m’abonne