En Tunisie, Facebook est devenu un outil à double tranchant

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Le réseau social est devenu l’un des premiers médias de communication voire d’information dans le pays. Pour beaucoup de Tunisiens, le site est un média à part entière, contre le verrouillage de certaines informations officielles. Mais ses utilisateurs peuvent aussi être réprimés pour leurs publications. 

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Tunis (Tunisie), de notre correspondante.– Le 18 décembre 2010, Hammadi Khlifi, originaire de Sidi Bouzid, regarde les premières vidéos des accrochages entre la police et les habitants, qui suivent l’immolation du vendeur ambulant Mohamed Bouazizi. De Sfax, Hammadi prend un bus collectif afin de se rendre sur place et publie lui-même des messages sur Facebook pour alerter des violences survenues. Le 27 décembre 2010, son compte sur le réseau social est censuré et il n’y a plus accès. Son profil lui sera rendu le 13 janvier 2011, la veille du départ du dictateur Zine el-Abidine Ben Ali.

Six ans après la révolution tunisienne, c'est une tout autre mésaventure qui lui arrive : le 21 décembre 2016, Hammadi Khlifi est arrêté pour un message publié sur son profil la veille. Sans explications, il est conduit au poste de police puis passe quarante-huit heures au centre de détention de Bouchoucha, à Tunis, sans contact avec l’extérieur. Il perd également son travail au sein de l’Instance vérité et dignité de Sfax. Sa faute : avoir publié une photo du président en exercice de la République tunisienne, Béji Caïd Essebsi, avec son garde du corps et avec pour commentaire : « Vas-y, tu peux le faire, on est tous avec toi », en référence à l’assassinat de l’ambassadeur russe en Turquie par un policier qui assurait la sécurité du diplomate.

Aujourd’hui, Hammadi Khlifi attend de passer devant le juge. Il a 24 ans et pourrait être condamné à une peine de un à trois ans de prison pour incitation au meurtre sur la base de l’article 51 du décret loi 115 qui régit la presse en Tunisie. « Ce message, c’était de l’humour noir, qui a été mal interprété. Sous Ben Ali, on m’avait supprimé mon profil mais personne ne m’avait arrêté vu le chaos qui régnait. Six ans plus tard, je publie un message et le lendemain je suis emmené au poste de police, c’est du jamais vu », témoigne-t-il.

Les nouvelles de son arrestation se sont rapidement propagées sur Facebook. Selon lui, c’est la pression des internautes et des activistes qui a permis qu’il soit relâché en attendant son procès. Avec six millions de Tunisiens connectés, selon une récente étude de Medianet Labs, une agence tunisienne, Facebook est devenu, depuis la révolution, l’un des premiers médias de communication, voire d’information en Tunisie. Des images du nord de la Tunisie enneigée aux appels pour aider les populations dans le besoin, Facebook est pour beaucoup de Tunisiens devenu un média, contre le verrouillage de certaines informations officielles.

En 2016, deux policiers syndiqués avaient été arrêtés pour avoir révélé sur le réseau social des dysfonctionnements dans l'enquête sur l’attentat du musée du Bardo. Le 23 décembre 2016, le ministère de l’intérieur tunisien annonce dans un communiqué en français l’arrestation d’un membre d’un groupe « takfiriste » faisant l’apologie de Daech sur son compte Facebook. Rien qu’en 2016, une quinzaine de communiqués ont été publiés concernant des arrestations similaires, toujours liées à l’usage du réseau social.

Mais entre Hammadi Khlifi et ces individus, les autorités ne font pas de différence. La banalisation du réseau social met ainsi au même niveau les terroristes potentiels et les activistes faisant de la caricature politique, les défenseurs des droits de l’homme et les conservateurs. Si le réseau social avait été un outil puissant pour le partage d’informations durant la révolution, son usage a évolué. Exemple de la liberté d’expression pour certains, moyen de pression pour les lanceurs d’alerte, défouloir hystérique pour d’autres, le réseau témoigne aussi des clivages au sein de la société tunisienne.

Chaque semaine, des faits divers, crimes racistes ou injustices envers la société civile y sont dénoncés avant même de circuler dans les médias. Lundi 16 janvier, la directrice du bureau de Human Rights Watch à Tunis a dénoncé sur Facebook le fait que la société civile s’était vu refuser une audience à l’Assemblée dans le cadre de la discussion autour du projet de loi sur les stupéfiants en Tunisie. « Cela faisait sens de le mettre sur Facebook en premier, l’impact est tout de suite plus grand et c’est une caisse de résonance qui permet à l’information de se propager plus rapidement », commente Amna Guellali. Trois jours plus tard, le jeudi 19 janvier, les associations sont finalement reçues à la commission de la législation générale.

Pour Saadia Mosbah, présidente de l’association Mnemty qui lutte contre le racisme en Tunisie, Facebook est un moteur pour changer progressivement les mentalités. Fin décembre, c’était la page Facebook de l’association qui donnait des nouvelles des trois citoyens congolais agressés en plein centre-ville de Tunis pour des motifs racistes.

Sur la page Facebook de l'association Mnemty. Sur la page Facebook de l'association Mnemty.

« Facebook nous a permis de rassembler et de dénoncer les agressions et les différents problèmes liés à la discrimination raciale en Tunisie. Grâce au réseau social, des pratiques quotidiennes comme le terme “oussif” (qui veut dire esclave) et autres ont tendance à disparaître des espaces publics comme les chaînes de télévision, administrations et autres institutions locales », argumente-t-elle. Pour les organisations de défense des droits LGBT, Facebook est aussi un outil utile pour alerter sur des arrestations liées à l’homosexualité ou pire, les tests anaux que la police fait subir parfois aux homosexuels. Mais là encore, l’usage du réseau social est à double tranchant. Les auteurs de ces pages reçoivent fréquemment des menaces et les activistes qui publient ouvertement leurs opinions ne sont pas davantage épargnés.

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