Aux Etats-Unis aussi, la question de la justice fiscale revient en force

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Un taux d’imposition de 70 % pour les personnes gagnant plus de 10 millions de dollars, une nouvelle répartition des pouvoirs au sein des conseils d’administration… Des élus du parti démocrate et des économistes relancent le débat sur un nouveau New Deal pour lutter contre les inégalités.

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Alexandria Ocasio-Cortez, nouvelle élue de New York à la Chambre des représentants (lire son portrait ici), n’était pas invitée à Davos. Pourtant, elle a été au centre de nombreuses conversations parmi les dirigeants des grands groupes, les grandes fortunes, les importants de ce monde lors du forum économique mondial, la semaine dernière. Elle figure désormais parmi leurs grandes peurs du moment, au même titre que la guerre commerciale entre Trump et la Chine et les risques d’une nouvelle crise financière.

C’est une de ces personnalités politiques qui « attaquent les riches et les privilégiés d’une façon qui jusqu’alors était taboue dans les rangs politiques américains », résume l’éditorialiste du Financial Times, Gideon Rachman, en évoquant la montée d’un populisme de gauche. Le tabou ? C’est d’avoir osé parler de taxer les hauts revenus et les grandes fortunes américaines, au-delà de 10 millions de dollars, jusqu’à 70 %.

À peine arrivée à Washington, la nouvelle élue démocrate a tout bousculé, en avançant l’idée que les États-Unis devraient revenir à un système fiscal progressif. C’est le système qu’avait instauré Roosevelt au moment du New Deal en 1934, qui était encore en vigueur dans les années 1960, a rappelé en substance Alexandria Ocasio-Cortez – surnommée AOC – avant d’insister sur le fait qu’il y avait urgence à refaire un New Deal, intégrant toutes les problématiques du changement climatique aux États-Unis.

Alexandria Ocasio-Cortez : « Call me a radical. » © 60 Minutes

Les dirigeants économiques ont été pris de court. Ils n’avaient pas prévu une telle attaque, encore moins que la proposition deviendrait si populaire en si peu de temps. Pour eux, la chose semblait acquise, définitivement admise : on ne reviendrait pas sur l’abaissement continu de la fiscalité pour les plus riches, sur la compétition fiscale entre les États à l’œuvre depuis trois décennies, amenant au « toujours moins » pour le 1 %, voire le 0,1 % des grandes fortunes de ce monde.

La seule perspective de voir remettre en cause la situation existante provoque de sérieux frissons parmi l’élite politique, économique et financière : la question de la justice fiscale, qu’ils pensaient avoir enterrée, resurgit partout. Et sous une forme qui leur coupe le souffle : la lutte des classes, le concept même du marxisme qu’ils avaient cru disparu à jamais. Il est temps que l’Amérique s’approprie la lutte des classes, assure en substance l’éditorialiste politique du Financial Times, Janan Ganesh.

À Davos, la crainte des lendemains qui déchantent s’est cachée derrière les rires d’un auditoire tout acquis. Une taxation à 70 % ? Comment pouvait-on croire à de telles galéjades ! Michaël Dell, fondateur du groupe informatique du même nom, s’est dévoué pour porter l’estocade, censée être définitive, contre une telle idée. Pour lui, il s'agit vraiment d'une très mauvaise proposition, ajoutant qu’il préférerait donner à sa fondation qu’au gouvernement, qui ne saurait pas bien l’utiliser. Une taxation à un tel niveau ne pourrait que nuire à la croissance, a-t-il assuré.

Jusqu’à ce que le directeur du département de recherche sur l’économie numérique au MIT, Erik Brynjolfsson, vienne jouer le gâcheur d’ambiance : les années 1960 et 1970, époque où la fiscalité pouvait atteindre jusqu’à 90 %, furent les meilleures décennies économiques pour les États-Unis, a-t-il rappelé.

(Une traduction en français de cette vidéo a été réalisée par Brut. Elle est ici.)

 « Qui peut penser qu’une telle proposition est sensée ? Seulement les ignorants comme… Peter Diamond, prix Nobel d’économie et considéré comme un expert de renommée mondiale des finances publiques. […] Et c’est une politique qui n’a jamais été mise en œuvre, à l’exception… des États-Unis, pendant 35 ans après la Deuxième Guerre – comprenant la période économique la plus prospère de notre histoire », ironise également Paul Krugman, prix Nobel d’économie, dans un éditorial du New York Times.

Mais depuis qu’Alexandria Ocasio-Cortez a avancé sa proposition, les attaques fusent de tout côté. Les financiers de Wall Street, les républicains, les chaînes comme Fox News, tous moquent le projet, sourient en coin contre cette nouvelle élue, un peu jeune, incompétente. Forcément incompétente.

Les républicains font feu de toutes parts, agitant le spectre du socialisme et du communisme. En guise de riposte, trois sénateurs républicains viennent d'introduire une proposition pour abroger l'impôt fédéral sur les successions. Cet impôt avait déjà été abaissé en 2017, permettant aux familles bénéficiant d'une succession jusqu'à 11,2 millions de dollars d'être totalement exonérées. La proposition vise à éliminer tout impôt pour les autres : les plus grandes fortunes.

Les grands groupes et les financiers, de leur côté, assurent que le moindre changement ne peut que conduire à la ruine inévitable de l’économie américaine. Les économistes se sont naturellement invités dans le débat, les uns pour tuer dans l’œuf toute remise en cause de l’ordre fiscal existant, les autres pour s’emparer d’un sujet qui avait disparu du champ public. Beaucoup se disent favorables à l’instauration d’un impôt plus progressif. Mais ils se demandent si ce seul outil suffira pour corriger les inégalités croissantes du système : 0,1 % des Américains les plus riches ont un patrimoine quasiment équivalent à 90 % de la population américaine.

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