Au Maroc, le jeu retors du pouvoir avec les salafistes

Par Ilhem Rachidi

Mohammed VI assistait en mars au prêche du cheikh Fizazi, un des salafistes condamnés pour avoir inspiré les attentats de 2003. Si le pouvoir a réhabilité certaines figures de l'islam radical, certaines autres croupissent en prison, parfois à la suite de procès inéquitables.

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En mars dernier, le roi Mohammed VI assistait au prêche du cheikh Mohammed Fizazi à la mosquée Tarik Ibn Zyad à Tanger. Tout un symbole. Fizazi fait partie d'un groupe de prédicateurs salafistes condamnés pour avoir inspiré les attentats du 16 mai 2003 à Casablanca. Ce jour-là, cinq attaques simultanées perpétrées par des kamikazes avaient fait 45 morts et plusieurs dizaines de blessés.

Fizazi est incarcéré deux semaines plus tard, puis condamné à 30 ans de prison. Lors d'une vague d'arrestations sans précédent dans les rangs islamistes, plus de 5 000 personnes sont arrêtées et 1 300 jugées en vertu d'une loi antiterroriste controversée, adoptée quelques jours après les attaques.

À l'époque, Fizazi épousait ouvertement les théories djihadistes. Mohammed Atta, l'un des principaux acteurs des attaques du 11 septembre 2001, ainsi que plusieurs personnes mises en cause dans d'autres attentats, avaient assisté à ses prêches virulents.

Onze ans plus tard, le pouvoir marocain enterre-t-il la hache de guerre avec les salafistes ?

Mohamed Fizazi et le roi Mohamed VI Mohamed Fizazi et le roi Mohamed VI

En avril 2011, alors que les manifestations initiées par le Mouvement 20-Février secouent le pays, le roi accorde sa grâce à près de 200 détenus, dont Fizazi. Une deuxième vague de libérations aura lieu l'année suivante. Les trois prédicateurs, Abu Hafs, Hassan Kettani et Omar Heddouchi, eux aussi condamnés pour terrorisme, sont alors libérés.

Depuis, ils se sont progressivement imposés dans l'espace médiatique marocain. « Je ne suis pas un salafiste », déclarait récemment Fizazi. Ses opinions religieuses sont toujours aussi rétrogrades mais ses prises de position politiques ont radicalement changé. Il défend toujours la polygamie, évoque « les athées et les dépravés » dont le Mouvement 20-Février doit se débarrasser. Mais il appelle à voter pour la Constitution adoptée en 2011. 

Dans les rangs islamistes, ils sont nombreux à l'accuser d'« avoir vendu le match ». Cette reconversion de Fizazi étonne toutefois peu les observateurs de la vie politique marocaine.

« Le régime essaie de domestiquer un courant, de le diviser, de l'affaiblir, avant de le traiter sur un plan politique », explique l'historien Maati Monjib. « L'approche du régime du salafisme, c'est de traiter avec une partie et imposer une direction, un leadership. C'est imposer Fizazi et transformer sa légitimité populaire en légitimité pro-monarchiste. »

« Beaucoup ne font pas de politique. Les salafistes ne font pas de tort au régime. Ils veulent les intégrer sous Fizazi, pour qu’il mette sous sa djellaba les apolitiques. Il sert de cheval de Troie. Leur base n'est pas politisée mais elle est contre les signes de décadence et le manque de piété. Et ça, ça ne gêne pas l'État », poursuit Maati Monjib.

Cette réhabilitation de Fizazi illustre aussi une reconfiguration du champ islamiste. L'État cherche à affaiblir le PJD (Parti de la justice et du développement) et créer une organisation politique à sa droite, « plus conservatrice, plus légitimiste » d'après Monjib. « Au PJD, certains résistent encore à la domination totale du Makhzen », dit-il.

S'ils ont tous mis de l'eau dans leur vin, ces prédicateurs ont toutefois emprunté des trajectoires diverses. Hassan Kettani n'est pas disert avec les journalistes et continue de rester à l'écart de la vie politique.

Abdelwahab Rafiki (Abu Hafs) a passé neuf ans en prison. Il a été arrêté peu avant le 16 mai, puis condamné à 30 ans de prison pour incitation au terrorisme. Aujourd'hui, il est difficile d'imaginer qu'il ait été l'un des théoriciens les plus radicaux à l'époque. Il porte le costume-cravate, anime une émission de radio. À l’issue d’une conférence organisée à Casablanca, dont il semble être la vedette, il se laisse photographier avec plaisir avec ceux qui sont venus l'écouter. Et surtout, il se plaît à raconter à quel point il a évolué.

« Une conférence comme celle à laquelle j'ai assisté aujourd'hui, je n'aurais pas pu y assister avant parce que ce sont des laïcs qui les organisent », reconnaît-il. « Je n'ai pas de problème avec les laïcs mais avec leurs extrêmes, comme ceux des islamistes. Je suis plus ouvert qu’avant, je me rapproche des modérés. Et même certaines de leurs opinions peuvent me paraître rétrogrades », affirme Abu Hafs.

« Fizazi a changé… Moi aussi, j'ai changé, mais pas à cause des accusations à mon encontre », se défend-il. « Je n'ai jamais cru au takfirisme ou au terrorisme. C'est naturel de changer d'opinion, poursuit-il. C'est une évolution personnelle. Et je vais continuer à changer. »

« J'ai beaucoup lu en prison, raconte-t-il. J'étais en isolement pendant sept ans, même si j'avais le droit de sortir pour les promenades quotidiennes. J'ai lu beaucoup de littérature arabe, russe aussi. J'ai lu Anna Karénine, le plus grand roman d'amour au monde ! » Quelles sont donc les idées que défend aujourd'hui Abu Hafs ? « Je suis musulman, c'est tout. Le salafisme n'est pas une pensée unique. Il y a des gens aux opinions contraires et ils disent “on est salafistes”. C'est difficile d'établir des principes communs. »

Il y a quelques mois, Abu Hafs a rejoint le Parti de la renaissance et de la vertu (PRV, se définissant comme islamiste mais n'ayant remporté aucun siège aux législatives de 2011), pour, dit-il, « se rapprocher des gens » et « pour tenter une expérience nouvelle ». Avant sa détention, il se prononçait clairement contre la démocratie. Il admet aujourd'hui avoir été libéré grâce au printemps arabe et aux manifestations initiées par le Mouvement 20-Février. « J'étais contre la démocratie comme principe mais on est obligé de participer à la vie politique, dit-il. J'avais soutenu le PJD (Parti de la justice et du développement, aujourd'hui aux affaires – Ndlr) en 2002 », justifie-t-il.

S'il ne semble pas réellement croire en une nouvelle stratégie de l'État envers la mouvance salafiste, il évoque « quelques signes positifs » de l'État, notamment l'ouverture médiatique, qui leur permet de s'exprimer sur les chaînes officielles. « L'État a compris que ces arrestations étaient des erreurs », assure-t-il.

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