En Islande, le Parti pirate se renforce mais reste en dehors du pouvoir

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Le Parti pirate se place à la troisième place des élections législatives, selon les résultats provisoires. Il a triplé le nombre de ses voix par rapport à 2013 mais n’est pas en position de former une coalition gouvernementale. Retrouvez notre entretien avec l’avocate Katrín Oddsdóttir, qui a participé à l’écriture d’une nouvelle constitution islandaise.

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C’est une déception pour le Parti pirate islandais. Il a enregistré samedi 29 octobre une nette percée lors des élections législatives mais n’est pas parvenu aux scores annoncés par les derniers sondages. Ceux-ci le créditaient de 20 % des voix. Selon les résultats provisoires, il aurait obtenu 14 % des suffrages, ce qui le place au troisième rang derrière le centre-droit et les verts.

Ni les partis de centre-droit, ni les quatre partis de l'opposition ne semblent pour le moment réunir de majorité suffisante pour gouverner. Les électeurs ont sanctionné l'un des partis de la coalition sortante de centre-droit, mais les conservateurs du Parti de l'indépendance restent la première formation politique du pays, avec 30 % des suffrages après dépouillement de 40 % des bulletins. À la deuxième place, le mouvement des verts et de gauche rassemble 16 % des voix.

Le Parti pirate, dirigé par l'activiste et poète Birgitta Jónsdóttir, a triplé son score par rapport aux dernières élections de 2013. « Nos prévisions internes donnaient 10 à 15 % alors ça [les premiers résultats], c'est le haut de notre fourchette. On savait qu'on n'aurait jamais 30 % », a expliqué à Reuters la dirigeante du Parti, lors de la soirée électorale. Les pirates et le Parti de l'indépendance excluent de travailler ensemble, mais l'issue du scrutin pourrait les réunir à la table des négociations.

Les centristes du Parti du progrès sont durement sanctionnés, payant le scandale du premier ministre, issu de leurs rangs, poussé à la démission en avril après le scandale des Panama papers : ils n’obtiennent plus que 10,5 % des voix contre près de 15 % en 2013.

Si ce résultat serré se confirme, le nouveau Parti de la réforme (Vidreisn) pro-européen et libéral, qui n'a pas encore choisi son camp, pourrait détenir les clefs de la future majorité.

Nous republions l’entretien avec Katrín Oddsdóttir publié le 8 octobre. Cette avocate islandaise de 39 ans est l’un des membres de cette expérience inédite, devenue un modèle de démocratie participative aux yeux du monde entier. Dans cet entretien, elle revient sur l’héritage de la « révolution des casseroles » de 2008, l’ascension du Parti pirate emmené par la poétesse Birgitta Jónsdóttir, mais aussi sur la pertinence des batailles constitutionnelles, de la Catalogne à l’Écosse, pour sortir l’Europe du marasme.

 

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La constitution que vous avez corédigée en 2011 a-t-elle encore une chance d’être adoptée ?

Katrín Oddsdóttir © DE Katrín Oddsdóttir © DE
Elle a bien plus qu’une chance. Je suis sûre à 99 % qu’elle va finir par être adoptée. Je n’ai pas toujours été aussi optimiste, mais là, avec la réaction citoyenne déclenchée par la publication des Panama papers, et l’exigence d’une démocratie plus forte en Islande qui s’est exprimée, j’ai repris espoir.

La grande nouveauté, à l’approche des législatives, c’est que les partis d’opposition actuels, qui avaient un peu abandonné le combat constitutionnel, reprennent de la force. Et ils sont unis sur le sujet de la constitution. Ils disent désormais : quel que soit le parti au pouvoir après les législatives, nous nous engageons à finir le boulot au sein du parlement [c’est-à-dire une ratification parlementaire – ndlr]. La leçon, c’est qu’on ne peut pas bloquer indéfiniment la démocratie.

Faites-vous un lien entre la « révolution des casseroles » après le krach de 2008, les mobilisations autour du processus d'adhésion de l’Islande à l’UE ces dernières années et, enfin, les manifestations d'avril 2016, en réaction à la publication des Panama papers ?
Oui, tout cela est relié. C’est l’histoire d’un réveil. Comme lorsque vous êtes longtemps resté endormi, et que vous vous réveillez progressivement. Quand vous comprenez, en tant que nation, que vous pouvez obtenir des choses – par exemple des élections anticipées – lorsque vous vous mobilisez, on ne peut plus vous le retirer. La nation islandaise a changé à jamais, il y a un avant et un après le krach [de 2008 – ndlr]. Nous avons pris l’habitude de nous retrouver sur la place [face au parlement – ndlr] pour exiger des changements immédiats.

Les mobilisations après les Panama papers ont rassemblé 26 000 personnes en 24 heures [sur une population de 320 000 habitants – ndlr]. Pour certains observateurs, cela en fait la protestation la plus massive à l’échelle du monde entier, si on la rapporte à la population totale. Quoi qu’il en soit, cette mobilisation s’est faite sur des enjeux éthiques, et c’était nouveau.

Ces mobilisations ont-elles été déclenchées parce que le premier ministre Sigmundur Davíð Gunnlaugsson ne payait pas l’intégralité de ses impôts en Islande ou parce qu’il a menti à la télévision sur la réalité de ses avoirs à l’étranger ?
Les deux. Mais dans les deux cas, ce sont des questions éthiques. Auparavant, les gens se mobilisaient parce qu’ils avaient faim, ou alors parce qu’ils voulaient des logements sociaux pour les étudiants, pour défendre leurs propres intérêts. Bref, quelque chose de concret, en réaction à une injustice flagrante. Cette fois, l’injustice est toujours présente, mais les choses se posent de manière plus complexe. Les manifestants, en avril dernier, disaient : on ne veut plus de ces comportements, même s’ils ne sont pas en soi illégaux.

Manifestation pour la démission du premier ministre islandais le 5 avril 2016 à Reykjavik © Stigtryggur Johannsson / Reuters. Manifestation pour la démission du premier ministre islandais le 5 avril 2016 à Reykjavik © Stigtryggur Johannsson / Reuters.
Quels sont les partis d’opposition dont vous avez parlé, qui sont favorables à la nouvelle constitution ?
Le Parti pirate, mais aussi l’Alliance sociale-démocrate, la Gauche verte et Avenir radieux [un parti créé en 2011, que les sondages annoncent aujourd'hui très bas – ndlr]. Mais les Pirates sont les seuls à avoir dit qu’ils feraient tout pour adopter cette constitution immédiatement après les élections : c’est pour cela que je les soutiens.

Les autres partis soutiennent le principe, mais n’en font pas une priorité ?
Oui. Les Pirates sont les plus grands défenseurs d’un changement constitutionnel. Et c’est pour cela, en partie, qu’ils sont devenus si populaires. Ils ont grimpé jusqu’à 33 % d’intentions de vote cette année, même s’ils ne sont plus aussi hauts aujourd’hui. Du coup, les autres formations se sont adaptées, elles ont compris que les citoyens voulaient du neuf, et surtout d’autres manières de faire de la politique. Je ne suis pas certaine que les citoyens vont oser, une fois dans l’isoloir, faire le grand saut et voter pour le Parti pirate.

De vifs débats sur la stratégie du Parti pirate ont opposé deux députés, Birgitta Jónsdóttir et Helgi Hrafn Gunnarsson. Pouvez-vous nous en dire plus ?
Après les dernières législatives, le parlement a formé un comité sur les questions constitutionnelles. Il s’est réuni une cinquantaine de fois, pour proposer en tout et pour tout les modifications de trois articles de notre projet constitutionnel. Chaque fois, cela tirait le projet vers le bas, par exemple pour la défense des biens naturels. Face à cela, le Parti pirate était divisé. Pour Birgitta, il fallait appliquer l’ensemble de la constitution originelle, tandis que Helgi Hrafn Gunnarsson s’est montré plus pragmatique, sur le mode : c’est toujours mieux que rien, analysons tout de même le texte. Ils ont fini par voter en interne, et rejeter le texte révisé.

Il existe aussi un débat sur la durée du mandat, en cas de victoire des Pirates aux législatives. Birgitta Jónsdóttir plaide pour une législature brève, visant à changer le cadre institutionnel, avant de provoquer de nouvelles élections anticipées. Tandis que Helgi Hrafn Gunnarsson défend une approche plus « gouvernementale », sur la durée, des Pirates au pouvoir…
Oui, mais ce débat a baissé en intensité ces derniers temps. Ils défendent désormais tous ensemble cinq priorités : l’adoption de la nouvelle constitution, une redistribution des richesses tirées de l’exploitation des ressources naturelles, le retour à un système de soins gratuits pour tous, la lutte contre la corruption, et davantage de transparence dans la vie publique [ils plaident aussi pour un revenu universel garanti – ndlr]. Et tout cela, ils ne pourront pas le faire en un an.

Quel regard portez-vous sur les crises de l’Union européenne ? Les batailles constitutionnelles sont-elles l’une des clés, comme en Islande, du renouveau des mouvements sociaux sur le continent ?
La question constitutionnelle a toujours été un levier pertinent pour les mouvements sociaux. À ce sujet, je suis de près ce qu’il se passe en Écosse et en Catalogne, où des citoyens cherchent à reformuler le contrat social qui les lie à l’État. On peut revenir à Rousseau : chacun d’entre nous à l’origine est libre, mais nous acceptons de céder un peu de cette liberté dans le cadre du pacte social, pour vivre ensemble, et surtout être protégés. À partir du moment où cette protection se transforme en quelque chose d’autre, et que notre richesse collective est exploitée au profit du « 1 % » le plus riche de la population, alors que d’autres galèrent, ou vivent dans la rue, tout cela ne marche plus.

Il faut repenser la relation entre citoyens et État. Il faut donc avoir le droit d’écrire un nouveau contrat. Dans le cas de l’Islande, la difficulté, c’est que nous devons écrire ce nouveau contrat par la voie légale, c’est-à-dire conformément à l’ancien contrat [qui prévoit un parcours de ratification très complexe – ndlr]. Résultat, cette constitution est très difficile à faire adopter. Mais d’autres nations, ailleurs en Europe, pourraient le faire de manière plus simple.

Sur un plan plus personnel, quelle leçon avez-vous tirée de votre participation à l’écriture de cette constitution, qui est désormais présentée comme un modèle de démocratie participative partout dans le monde ?
J’ai retenu deux leçons. D’abord, la plupart des gens qui se disent démocrates, et qui vantent les vertus de la démocratie à longueur de journée, ne le pensent pas forcément au fond d'eux. Deuxièmement, j’ai découvert une nouvelle méthode politique, pour parvenir à des consensus. En général, dans une démocratie, je pense A, tu penses B, on s’oppose l’un à l’autre, et à la fin, je gagne ou c'est toi qui gagnes. C’est déprimant de s’y prendre de la sorte, mais c’est comme cela que la démocratie fonctionne presque partout dans le monde : la majorité écrase les minorités. On est quasiment dans un état de guerre, à cet égard.

Or, il est possible de s’y prendre autrement. Je te dis vers où je veux aller, tu me dis vers où tu veux aller, on se parle, encore et encore, jusqu’à atteindre un point C, qui sera meilleur que les points A et B. C’est ce que l’on a fait pour écrire cette nouvelle constitution. De ce point de vue, le Brexit est vraiment une manière stupide de pratiquer la démocratie directe, en exigeant de répondre « oui » ou « non » à une question si complexe, sans s’assurer, en amont, que les citoyens aient pu s’informer à égalité du contexte.

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Cet entretien a été réalisé en anglais à l’université de droit de Louvain en Belgique, le 29 septembre, où Katrín Oddsdóttir était invitée à parler de l’utopie en politique. Cette conférence se voulait un prélude à une exposition sur l’utopie, organisée dans différents lieux culturels de la ville flamande. Plus d’infos ici.