«Daech, le cinéma et la mort»: la ruse de Comolli

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Le cinéaste, critique et théoricien Jean-Louis Comolli a vu les vidéos de propagande produites et diffusées par l’État islamique. Un essai en est ressorti.

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L’essai que Jean-Louis Comolli consacre aux films de propagande produits et diffusés par Daech démarre par un coup de force. Cette vile matière devant laquelle on préfère souvent détourner les yeux, le cinéaste, critique et théoricien décrète qu’elle relève, sinon du cinéma à proprement parler, de « l’ensemble cinéma » ou encore de « la cinématographie générale ». Il s’en explique très simplement : la totalité des images qui sont cadrées puis montrées sur un écran, quel qu’il soit, écran d’une salle obscure ou d’un téléphone portable, appartient selon lui de plein droit, et de plain-pied, à cet ensemble.

La limpidité de l’explication n’annule pas l’audace inaugurale d’un livre qui suscite une curiosité à la hauteur du caractère brûlant de son sujet comme de la personnalité de Comolli, dont les travaux ont fait une sorte de vigie dans la tempête où est pris le « destin des images aujourd’hui ». Coup de force : non seulement le critère proposé – le cadre – pourrait porter à discussion, mais on sait qu’une des rares batailles à agiter encore les discours sur le cinéma touche à l’usage du mot et du nom. Plus le spectre des images animées s’élargit, des jeux vidéo à Internet, des séries télé à l’art contemporain – pour citer les usual suspects –, plus le combat est âpre, et moins certaine son issue.

Une image de «Flames of War», documentaire de propagande de 55 minutes diffusé par Daech. Les photos reproduites dans cet article ne sont pas issues du livre de Jean-Louis Comolli. Une image de «Flames of War», documentaire de propagande de 55 minutes diffusé par Daech. Les photos reproduites dans cet article ne sont pas issues du livre de Jean-Louis Comolli.

Comolli décide que cette bataille ne le concerne pas. Pas tout de suite en tout cas, pas à ce stade de la réflexion. Il y a là une manière de souveraineté où entre également une précaution de méthode. C’est à l’aune de ce que sa cinéphilie, son expérience de critique (aux Cahiers du cinéma d’abord, dont il fut le rédacteur en chef), puis de cinéaste (surtout documentaire, mais pas exclusivement) lui ont enseigné que Comolli s’apprête à analyser ces images. À les analyser et non à les reproduire – aucune illustration ici. Il n’est donc pas illogique qu’il ait avant toute chose soin d’accueillir ces images au sein de ce cinéma qui fut toujours et demeure le cadre et l’horizon de sa pensée.

Les premières pages de Daech, le cinéma et la mort rappellent que l’État islamique produit deux types de film, les uns vantant les conditions de vie paradisiaques au sein du « califat », les autres mettant au contraire en scène des exécutions, des égorgements, des décapitations… Ce livre ne s’intéresse qu’au second « genre », car c’est lui qui s’adresse, fût-ce pour lui faire violence, au cinéphile qu’est Comolli. Il a donc fallu que ce dernier ose ce à quoi beaucoup répugnent, et pour cause : aller regarder – non pas toutes, mais un bon nombre – ces vidéos disponibles en ligne dont la plus célèbre, d’une durée de 55 minutes, s’intitule Flames of War et qui montrent, tantôt un pilote jordanien brûlant dans une cage, tantôt d’autres hommes dans d’autres cages, immergées jusqu’à ce que mort s’ensuive, tantôt une dizaine d’otages exécutés par balles sur une plage, tantôt une voiture explosant sous les tirs d’un lance-roquettes… Et bien d’autres horreurs encore.

Ces images représentent quelque chose d’inédit dans l’histoire du cinéma. Pour la première fois, dit Comolli, la mort filmée n’est pas simulée mais réelle. Pis encore, cette mort a lieu pour être filmée, donc pour être vue. Afin d’achever d’édifier les convaincus d’une part, et de l’autre de terroriser les « impies ». Pour la première fois, filmer et tuer ne font qu’un. La rencontre de ces deux gestes n’est plus fortuite ou truquée, elle est fatale. Comme si l’un et l’autre ne cessaient de se relancer en une spirale de cauchemar.

Celle-ci est décrite comme d’autant plus funeste que les « clips » de Daech semblent à Comolli inséparables du « triomphe » du numérique, c’est-à-dire d’un resserrement tout aussi neuf entre la production et la diffusion. L’écart qui tenait ces deux moments séparés est en train de devenir nul, est-il remarqué à raison, et la propagation des images de mort et de la mort par l’image toute proche d’être instantanée.

Il était temps que quelqu’un étudie les mécanismes et les formes de cette propagande folle menée au moyen d’images produites expressément à cette fin. Al-Qaïda avait quelque peu négligé cette dimension. Son successeur dans l’administration mondiale de la terreur islamiste en a fait une priorité, investissant notamment Internet et les réseaux sociaux. Sans doute fallait-il un cinéphile et un critique pour analyser ce « djihad médiatique » dont l'orchestrateur est Al-Hayat, véritable studio où l’on trouve, dit-on, les plus perfectionnés des équipements.

Vient toutefois un point au-delà duquel le lecteur ne peut plus suivre le propos élaboré ici. Lorsque Jean-Louis Comolli affirme que les films de Daech entraînent une remise en cause radicale, sinon du spectateur, de sa liberté de regard, on voit mal comment on pourrait lui donner tort – encore que l’insistance sur la « place du spectateur » enferme le cinéma dans un théâtre intersubjectif où les films tendent à être oubliés au profit des sujets qu’ils sont réputés produire, ou au contraire nier. Lorsqu’on lit que le cinéma, loin d’être lié à la mort, a toujours eu pour vocation de célébrer la vie, on tique un peu, tant a souvent été soulignée à l’inverse l’ambiguïté du verbe anglais to shoot : tourner et tirer, mettre en joue par l’œilleton de la caméra. Un peu, mais pas trop.

On peut difficilement ne pas s’interroger en revanche lorsqu’il est avancé qu’en niant cette liberté du regard et en s’attachant à la mort, les clips de Daech contreviennent aux principes fondamentaux du cinéma au point de sortir de son orbe. Pourquoi en effet fallait-il commencer par dire que ces productions appartiennent au cinéma pour consacrer ensuite la quasi-totalité de la démonstration à soutenir le contraire, ce qu’a priori personne ne serait d’ailleurs assez fou pour contester ?

L’hypothèse de l’étourderie doit bien sûr être écartée. Il s’agit d’autre chose : Daech, le cinéma et la mort n’est que partiellement un livre sur la propagande par l’image. C’est surtout un livre sur le cinéma contemporain, ou plutôt un livre contre le cinéma contemporain. Daech, dans cette perspective, est utilisé à la façon d’un cheval de Troie. Comolli ne s’en cache pas. Il confie avoir rédigé ce livre « dans l’espoir de sauver le cinéma de ce qui le salit, condensable dans la formule du tout visible ».

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