La couleur du mâle

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Sociétés « pigmentocratiques », imaginaires sur la sexualité noire, féminicides… La chercheuse colombienne Mara Viveros Vigoya, depuis l’Amérique latine, livre, avec un ouvrage ambitieux intitulé Les couleurs de la masculinité, une étude inédite des relations entre genre, « race » et classe.

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Mara Viveros Vigoya Mara Viveros Vigoya
Mara Viveros Vigoya, chercheuse féministe colombienne non blanche, professeure à la Faculté des sciences humaines de l’université nationale de Colombie, spécialiste des études de genre, incarne peut-être l’envers d’Alvaro Uribe, l’ex-président colombien, auquel elle consacre un chapitre de son livre foisonnant, Les couleurs de la masculinité. Expériences intersectionnelles et pratiques de pouvoir en Amérique latine.

En effet, alors que la « consubstantialité entre masculinité, blanchité et modernité » est décisive dans « le projet politique de l’identité nationale d’Alvaro Uribe », l’attention aux luttes communes des minorités et l’articulation des relations de pouvoir autour de la « race » et du genre constituent le cœur de sa vision du réel. Pour elle, l’Amérique latine est « un territoire où des batailles décolonisatrices se livrent dans l’entrelacement des corps, des expériences et des épistémologies ».

En étudiant les différentes facettes de la « masculinité » et les raisons profondes des féminicides qui se déroulent dans certains pays latino-américains, en décrivant un continuum de la violence de la colonisation jusqu’à aujourd’hui, elle produit un livre où le travail empirique et l’ambition théorique se conjuguent à une radicalité politique qui déplace nos cadres de pensée.

En effet, explique-t-elle, depuis l’Amérique latine, « nous avons vite compris que nos théories ne pouvaient pas se payer le luxe du solipsisme, de l’apolitisme béat ou de la complaisance tranquille. Le monde dans lequel nous sommes inscrites et la libération théorique des attaches androcentriques et ethnocentriques exigent aussi une libération politique ». Entretien.

Comment définissez-vous la masculinité ? Qu’est-ce qui la distingue de la virilité ?

Mara Viveros Vigoya : Je la distingue de la virilité, au sens où la masculinité est une position dans l’ordre social, ce qui fait que les hommes, ou du moins certains d’entre eux, occupent une place particulière dans l’espace social. Je comprends le genre comme une manière d’ordonner des pratiques sociales, et la masculinité en fait partie, en assignant une certaine place à certains hommes. La masculinité n’est pas un attribut fixe des hommes ni une notion transhistorique.

Nous situons-nous dans un moment particulier d’affirmation d’une certaine forme de masculinité, avec la réaction de personnes qui vont de Trump à Zemmour, en passant par Soral, par rapport à ce qu’elles désignent comme les excès du féminisme et les conquêtes de certains droits homosexuels ?

Pour Éric Fassin, la domination masculine moderne, à la différence de la domination masculine traditionnelle, ne se fonde pas uniquement sur l’ancien présupposé de l’inégalité entre les sexes ni sur la perpétuation d’un ordre patriarcal intangible et immémorial. Elle se définit au contraire « en réaction » au questionnement de cet ordre par les revendications de liberté et d’égalité du féminisme et du mouvement social gay et lesbien, et constitue, en ce sens, un phénomène de ressac, qui vise à empêcher la réussite de l’entreprise. 

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Pour ma part, je lis les féminicides, dont on parle souvent en Amérique latine, notamment au Mexique, comme des formes de réactions masculinistes exprimant le sentiment d’une perte de pouvoir. Beaucoup des victimes de féminicides à Ciudad Juarez travaillaient dans les maquiladoras, ces usines de montage installées à proximité de la frontière du Mexique et des États-Unis.

Il s’agissait de femmes qui avaient obtenu des emplois, au moment même où, dans un contexte néolibéral, les hommes trouvaient de moins en moins de possibilités d’emplois et de moyens d’assumer leur charge vis-à-vis de leur famille. Dans un univers bouleversé par l’exode rural, ce sont souvent davantage les femmes qui trouvent un emploi en ville, par exemple en devenant femmes de ménage.

Beaucoup d’hommes ont fait l’expérience d’une perte de revenu, de sécurité et de pouvoir avec la frénésie néolibérale de restructuration. Dans ce contexte, les avancées économiques des femmes, si limitées soient-elles, ou la reconnaissance des droits des homosexuels, peuvent susciter amertume et résistances.

Les changements socioéconomiques qui ont marqué le début de la transformation néolibérale ont réduit les possibilités pour les hommes de jouer les rôles attendus de pourvoyeurs de ressources et de chefs de famille. La philosophie néolibérale a bouleversé la société de manière inattendue, en réduisant la valeur sociale perçue des hommes et la fierté masculine, et en entraînant l’augmentation de la violence et de l’agressivité sexuelle en tant que manières de restaurer l’estime de soi.

Pouvez-vous nous donner des exemples où l’analyse des rapports de genre suppose de faire de la géopolitique, par exemple au sujet du machisme mexicain ?

Lorsque l’on évoque l’augmentation des comportements masculinistes et des nouvelles formes de violence contre les femmes en Amérique latine, quelques questions géopolitiques sous-jacentes sont nécessaires. Certaines relèvent de la longue durée, comme les traces de la colonialité du pouvoir imprimées dans les privilèges et les exclusions sociales qui définissent la scène de ces violences.

D’autres ont à voir avec les nouvelles dynamiques géopolitiques et économiques qui renforcent et encouragent les crimes comme le féminicide. En aucun cas ces violences ne peuvent s’expliquer par de supposées « spécificités » culturelles régionales au caractère transhistorique. Les féminicides ne sont pas des crimes « barbares » perpétrés par d’obscurs hommes issus du sous-continent berceau du machisme. 

Jusqu’à quel point la masculinité, qui a des conséquences souvent désastreuses pour les femmes, est-elle aussi un facteur de risque pour les hommes ?

Il faut analyser simultanément les effets objectifs et subjectifs de la position dominante des hommes sur les femmes et les conséquences néfastes pour certains hommes de demandes genrées associées à leur sexe. Il y a beaucoup d’excès dans la consommation de drogues ou d’armes, qui sont liés à des manières et des obligations de prouver sa virilité.

Beaucoup d’entre eux pratiquent des activités exigeant un fort engagement physique et des preuves de courage qui ont des conséquences sur leur santé. Ils se soignent moins, bénéficient d’une moindre espérance de vie et sont victimes d’une vulnérabilité accrue face à certaines pathologies qui auraient pu être diagnostiquées plus tôt.

Cette exigence néfaste concerne aussi les classes supérieures des sociétés. Par exemple, le surmenage de certains hommes cadres est aussi lié à un modèle masculin de productivité, où il faut surtout ne jamais défaillir. Certaines femmes cadres imitent ce modèle masculin et les maladies cardiaques, qui étaient plus présentes chez les hommes, se répandent désormais chez les femmes cadres.

Pourquoi vous dites-vous méfiante vis-à-vis de ce que l’on appelle parfois les « nouvelles masculinités » ?

Je suis réticente à cette dénomination, parce qu’on ne sait pas par rapport à quoi ces masculinités seraient « nouvelles » et parce que le problème ne me paraît pas se situer entre le « nouveau » et « l’ancien », mais dans la question des rapports de pouvoir. Or l’histoire est remplie d’exemples de contestation des normes de masculinité trop viriles.

En outre, en imaginant que c’est nouveau, on croit trop facilement devenir un nouvel homme. Cela revient à confondre l’effet performatif avec les actes concrets. Beaucoup d’hommes ont du mal à accepter le sexisme en général et leur propre sexisme en particulier, de même que beaucoup de gens ont du mal à accepter qu’on dise qu’ils sont racistes, parce qu’ils ne se définissent pas comme tels, même s’ils s’accommodent pourtant de valeurs dominantes qui demeurent sexistes, classistes et racistes.

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