150 ans de la Commune : les gauches ratent l’occasion d’un débat stratégique

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On sait de plus en plus de choses sur la Commune, mais le débat n’a pas vraiment eu lieu sur les leçons à en tirer pour renverser l’ordre social. L’épisode, et les voies stratégiques privilégiées par la suite, incitent pourtant à repenser les façons de conjuguer rupture et construction de nouvelles médiations politiques et sociales.

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«Il ne s’agit pas de savoir si la Commune a fait ceci ou n’a pas fait cela, si elle eût eu raison de le faire différemment. Elle a combattu et cela suffit. » La sentence, édictée par l’ancien communard Édouard Vaillant (1840-1915), devenu une figure du Parti socialiste français unifié par Jaurès, aurait de quoi arranger les gauches actuelles, en particulier les plus insérées dans le jeu électoral et parlementaire. À l’occasion des commémorations des 150 ans de l’événement, pas grand monde ne s’est en effet aventuré à disserter sur les leçons stratégiques que pourraient en tirer les forces de transformation sociale.

Certes, la production éditoriale autour de la Commune se révèle pléthorique. « Beaucoup de choses sont désormais écrites sur la Commune elle-même. C’est même un peu désarmant, car il impossible de tout lire, confirme l’historien Jean-Numa Ducange, professeur à l’université de Rouen. Mais alors que dans les années postérieures et au moment du centenaire de 1971, on en tirait des “enseignements”, cette fois on retourne très près de l’événement, sans véritablement aborder la question stratégique. »

Bienvenue sur le plan de la pure connaissance, la somme de savoirs disponibles pourrait presque faire écran à des réflexions contemporaines sur les voies d’avènement d’une société alternative. « La Commune est devenue un mythe, si bien que chacun peut trouver sa Commune dans la Commune, abonde Laurent Jeanpierre, professeur de science politique à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Cela favorise une dimension dépolitisante. »

Le programme de commémoration de la Ville de Paris en est une illustration, centré sur des hommages à des figures connues ou plus anonymes, la redécouverte de lieux emblématiques, et des événements essentiellement pédagogiques ou divertissants. Quant à la montée au Mur des fédérés de samedi dernier, elle a rassemblé pêle-mêle des membres de la CNT anarchiste et des socialistes bon teint. 

Commémoration des 150 ans de la Communs, à Paris, le 29 mai 2021 © Frédéric Migeon / Hans Lucas via AFP Commémoration des 150 ans de la Communs, à Paris, le 29 mai 2021 © Frédéric Migeon / Hans Lucas via AFP

Les partis de gauche n’ont organisé, par eux-mêmes, ni rencontre d’ampleur ni célébration particulière. Seul Jean-Luc Mélenchon a consacré un grand entretien au sujet dans un hors-série de Politis. Tout en se déclarant sensible à « l’aspiration du petit peuple à se gouverner » exprimée durant la Commune, il rejette clairement la tentation d’en faire un modèle, « parce que nous avons été vaincus, envahis, trahis et, à la fin, fusillés ». De même, il reconnaît son éloignement de la sensibilité la plus libertaire de l’époque, sans doute celle qui est la plus vivace dans les mobilisations contemporaines de la référence, très méfiantes envers la représentation : « Je suis un homme d’assemblée. Mais mon rêve n’est pas l’assemblée générale permanente. Je sais le prix et le poids d’un exécutif qui tient la mer. »

La « désactivation » de la Commune s’explique ainsi par le fait que les gauches parlementaires d’aujourd’hui ne peuvent s’y reconnaître que très mal en termes de stratégie pour prendre et exercer le pouvoir.

Le Parti communiste français, comme d’autres de la Troisième Internationale, y avait trouvé jadis une ressource de légitimation bien pratique. L’exaltation de la Commune lui a permis de « rattacher son bolchevisme à une histoire française », raconte Éric Fournier, auteur de La Commune n’est pas morte (Libertalia, 2013). « Ce faisant, il s’octroyait une position symbolique privilégiée au sein de l’Internationale communiste. En 1971, l’institut Maurice Thorez a par exemple organisé un gigantesque colloque auquel ont été invités des universitaires issus des démocraties populaires. Certains ont témoigné d’une vision très particulière de l’événement, expliquant comment il était une source d’inspiration pour gérer les troubles sociaux, baptisés “phénomènes négatifs”, dans leurs propres pays ! »  

Hormis ces appropriations bolcheviques se jouant allègrement de la réalité sociale et historique de la Commune, c’est l’embarras qui a dominé, et cela de longue date. Certes, les puissants sociaux-démocrates allemands ont régulièrement rendu hommage à la Commune, la date du 18 mars coïncidant avec l’édification des barricades à Berlin lors de la révolution de 1848. Mais « ils n’ont jamais eu l’intention de faire la révolution de manière plus radicale, explique Jean-Numa Ducange. Leur choix a été celui d’un parti de masse implanté à l’échelle du pays entier ». Globalement, pour reprendre les termes de Jacques Rougerie, historien pionnier de la Commune, les partis socialistes et sociaux-démocrates de la Deuxième Internationale, née en 1889, se sont contentés d’une « référence polie, fortifiée par la puissance sentimentale du souvenir ».

Le premier legs stratégique de la Commune, c’est l’abandon de la voie insurrectionnelle en France

Éric Fournier, historien

En France, il faut rappeler que toute une partie de la gauche – y compris d’anciens révolutionnaires de 1848 – a continué à siéger à l’Assemblée nationale de Versailles durant la Commune, et à délégitimer l’insurrection parisienne qui déjouait ses présupposés légalistes. Le massacre de la fameuse « Semaine sanglante », au nom de l’ordre républicain, a en outre été une répression d’une violence inédite en Europe, avec des exécutions en série pensées comme une « purge » indispensable au fonctionnement sain du corps social. À cet égard, « le premier legs stratégique de la Commune, c’est l’abandon de la voie insurrectionnelle en France », conclut Éric Fournier.

De fait, il n’y eut plus d’autres révolutions par la suite. Les deux grandes options qui ont subsisté ont été, d’une part, la grève générale pour les anarcho-syndicalistes, dont la dernière évocation un tant soit peu concrète remonte à Mai-68 et, d’autre part, la conquête électorale du pouvoir pour les socialistes puis finalement les communistes, jusqu’aux Insoumis et écologistes aujourd’hui.

À la fin du XIXe siècle, « seuls les broussistes “possibilistes” [dénommés ainsi d’après leur chef de file Paul Brousse – ndlr] ont cherché à tirer une leçon positive de l’événement de 1871, nuance Jacques Rougerie, mais sous une forme étonnamment affadie, celle de la voie d’un socialisme “municipal”. Il s’agissait de procéder d’abord à une conquête graduelle des services publics, chaque commune organisant la production et la distribution par régie directe ».

On pourrait donc dire que l’absence d’interrogation sur les enseignements stratégiques de la Commune, dans les rangs des gauches institutionnelles en tout cas, est la conséquence d’un abandon de longue date d’une certaine modalité de lutte des classes. Elle est aussi, pourrait-on ajouter, une façon de ne pas s’interroger sur les options stratégiques postérieures, dont les échecs, même relatifs, mériteraient pourtant une discussion serrée à l’heure de l’urgence climatique et sociale.

La tragédie du soviétisme a jeté une ombre définitive sur les leçons que les bolcheviques avaient tirées de la Commune, avec laquelle beaucoup entretenaient un réel lien affectif. Lénine et Trotski, résume Éric Fournier, ont estimé que ce qui avait perdu la Commune était « son patriotisme, sa modération petite-bourgeoise et son absence totale de discipline ». Ils dessinaient en creux la voie à suivre pour une force cherchant à renverser durablement l’ordre social, qui se devait d’être « disciplinée et impitoyable ».

Le régime de l’URSS a pour le coup bien tenu face aux contre-révolutionnaires, mais au prix d’un autre type d’exploitation des masses par une classe dominante, essentiellement liée à l'État-parti. Si la critique antitotalitaire en a été faite, Laurent Jeanpierre estime qu’une autre mériterait encore d’être creusée, « sous l’angle stratégique : où et à partir de quand, précisément, les choses ont-elles dérapé ? ».

À côté de la voie léniniste, la voie réformiste sociale-démocrate a été plus modeste dans sa portée transformatrice, mais moins sanglante et tout de même porteuse d’acquis significatifs pour le salariat. Si la citoyenneté démocratique et sociale s’est incontestablement élargie en Europe occidentale, elle s’est cependant arrêtée aux portes de l’entreprise, et du contrôle sur la production en général. Surtout, cet élargissement est resté conditionné à la poursuite du processus de valorisation du capital. La nécessité pour ce dernier de se recomposer, à partir de la crise structurelle des années 1970, a débouché sur le recul de toutes les dimensions de l’État social gênant la participation à la compétition économique organisée par le libre-échange, la financiarisation et même des traités juridiques comme en Union européenne.

Dernière piste stratégique d’une gauche radicale prenant acte de l’épuisement des vieilles forces du mouvement ouvrier, le populisme s’est offert comme une voie séduisante face à une crise de la représentation de plus en plus aiguë. Assumant les nécessités de l’électoralisme, le populisme de gauche « réellement existant » s’y est cependant absorbé quasi tout entier, aux dépens d’un travail de long terme plus ingrat, mais indispensable, de mobilisation et d’ancrage profond dans la société. « Développer une bonne rhétorique de campagne ne s’y substitue pas », expliquait l’essayiste Jorge Tamames l’an dernier, dans un entretien stimulant à la revue Jacobin. Quant aux écologistes en ascension électorale en Europe, leur originalité organisationnelle s’est également diluée au fur et à mesure de leur insertion dans la compétition électorale, et de tentations réformistes fort éloignées de ce que nécessiterait la justice climatique et sociale.

Il faut regarder ailleurs, du côté des libertaires et de l’engouement actuel pour les communs et le communalisme, afin de retrouver un héritage stratégique vivant et assumé de la Commune. « Nous vivons un moment de réélaboration de l’idée fédérative, diagnostique Laurent Jeanpierre. Mon hypothèse est que ce moment rencontre un cycle extrêmement court, conjoncturel, de relocalisation de la politique, lui-même lié à l’échec apparent des autres formes historiques du socialisme. » Une hypothèse que ce chercheur développe dans In Girum (La Découverte, 2019) (voir notre entretien vidéo), dans lequel il reconnaît toutefois que les mouvements de retour au local ont « globalement laissé de côté les problématiques de la production et de l’organisation du travail, [si bien que] les expériences concrètes d’intercommunalisme à la fois “reproductif” et productif restent rarissimes ».

De ce point de vue, la Commune de 1871 recèle une originalité irréductible par rapport à des initiatives localistes sous le feu de la critique de Frédéric Lordon, regrettant leur négligence des transformations macrosociales à accomplir d’emblée face à un système capitaliste organisé à ce niveau. Des initiatives qui, par ailleurs, rejettent parfois la forme étatique en soi, ainsi que le principe de la compétition électorale, ce qui pose des questions quant à la gestion des conflits sur le long terme, la protection des formes de vie alternatives face à des forces sociales adverses, ou la mise en place d’infrastructures et de solidarités à grande échelle.

Préfigurant une tradition conseilliste ayant elle-même fait long feu, la Commune fut en effet un mélange de prise violente du pouvoir, mais aussi de mise en commun et en débat, y compris électoral, de son exercice. Le tout sur des enjeux de vie très concrets, depuis « le bas » de la société, mais avec la perspective maintenue d’une montée en généralité à l’échelle du pays. En somme, les 72 jours de cette expérience inédite, dans une des capitales du monde comptant le plus à l’époque, continuent de poser la question de l’équilibre à trouver entre une rupture avec l’ordre social en vigueur et des médiations sociales et politiques assurant la participation effective du peuple, dans le respect de sa pluralité, à l’organisation de la vie collective. 

Une question qui renvoie au défi formulé par le théoricien communiste italien Antonio Gramsci, qui accordait une place centrale à la Commune dans sa reconstruction historique des luttes pour l’émancipation. Selon lui, les révolutions bourgeoises du XIXe siècle n’ont pas fait que destituer petit à petit les classes et les institutions de l’Ancien Régime. Elles ont aussi déchaîné des forces liées à la question sociale, mettant en cause la répartition de la propriété et des fruits du travail. Des forces « inassimilables » par l’ordre bourgeois, estimait Gramsci, qui en voulait pour preuves les réactions conservatrices lors de la Révolution française (ce qui a été appelé le « moment thermidorien »), de celle de 1848 (lorsque la révolte ouvrière de juin fut réprimée), et enfin en 1871.

Si la Commune constitue une césure cruciale pour Gramsci, c’est parce que la violence de l’épisode a définitivement renseigné sur le fait que les éléments subalternes de la société ne seraient jamais considérés comme des protagonistes tolérables lorsqu’il est question du pouvoir réel. Pour lui, explique le philosophe André Tosel dans son étude de l’œuvre gramscienne, « la Commune initie une décadence de l’universalisme bourgeois au rang de simple moyen idéologique », qui ne peut plus recourir qu’« à des formes de consensus par conformisme passif ou résignation », ou, quand cela ne suffit pas, « à la force de l’État compris comme pure contrainte ».

Or, ces formes de consensus se sont nettement érodées depuis plusieurs décennies, au sens où la relative passivité des citoyens ordinaires n’est plus autant récompensée par des améliorations de bien-être. Dans cette conjoncture, les modalités et le dosage de l’action dans le champ politique et dans le champ social mériteraient d’être repensés. D’où l’intérêt de reposer des questions stratégiques largement escamotées à gauche lors de ces commémorations. Cela est d’autant plus possible que des intellectuels ont déjà esquissé des pistes de réflexion, comme le regretté Erik Olin Wright ou plus récemment Andreas Malm dans le cadre du mouvement climat. Éventuellement réconfortantes, les commémorations de cette année auront été une occasion manquée à cet égard. 

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