PMA: aux sources du débat français

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Après l’avis du Comité d’éthique sur la PMA et la GPA, le débat sur l’homoparentalité et sur la filiation n’a pas tardé à resurgir. L’historienne américaine Camille Robcis décortique dans un livre les spécificités du débat français. Un débat où se mêlent tradition familialiste issue du catholicisme et universalisme républicain. 

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Cette semaine, le Comité d’éthique a finalement rendu, après quatre ans d’attente, un avis favorable à l’ouverture de la procréation médicalement assistée aux couples de lesbiennes et aux femmes seules, tout en restant opposé au recours à des mères porteuses. Une position qui correspond à ce qu’avait défendu Emmanuel Macron dans sa campagne et pourrait donc déboucher prochainement sur des évolutions législatives. Signe que le débat sur ces questions de filiation et d’homoparentalité n’est toujours pas apaisé, une partie des membres du Comité a refusé cet élargissement de l’accès à la PMA au nom du rôle du père, « essentiel dans la construction de la personnalité de l’enfant et de son rapport à la diversité de la société, dont l’altérité masculin-féminin ». Le Figaro s’est ému que le président qui avait « déclaré qu’il ne souhaitait pas rouvrir les blessures de la société française » puisse « se lancer dans une aventure hasardeuse »

Dans son livre passionnant La loi de la parenté, la famille, les experts et la République (Fahrenheit, 2017), l’historienne américaine Camille Robcis, professeur à l’Université de Cornell, retrace la généalogie du débat sur la filiation en France et le cadre conceptuel dans lequel ces polémiques, parfois très violentes, se sont déroulées. Une enquête intellectuelle qui permet de remonter aux sources de ce que représente la parenté dans la culture politique française. Elle montre comment s’y sont mêlés la tradition politique familialiste issue du catholicisme, le républicanisme, le structuralisme et la psychanalyse.

Son livre retrace la manière dont « certaines des notions les plus obscures et complexes développées par Levi-Strauss et Lacan en sont venues à servir de justification théorique au familialisme » et montre pourquoi les juges et le législateur français « ont préféré s’appuyer sur l’anthropologie structuraliste et la psychanalyse », alors que dans la plupart des pays les débats sur le mariage homosexuel, la procréation médicalement assistée et la filiation, ont mobilisé des arguments religieux, autour de « la nature », de la morale et de la tradition. Entretien.

L'historienne Camille Robcis © University Cornwell L'historienne Camille Robcis © University Cornwell

Pourquoi vous êtes-vous intéressée aux débats français sur la filiation et la reproduction ?

Camille Robcis : Il était frappant de voir que le débat en France sur le mariage homosexuel s’était focalisé sur la question de la reproduction et de la filiation comme nulle part ailleurs. Alors qu’aux États-Unis, c’est le mariage homosexuel en soi qui a cristallisé le débat, on entendait parler d’unions contre nature, etc., en France, ce sont les débats sur la reproduction et la filiation, l’homoparentalité qui ont pris le dessus.

J’ai commencé mon livre au moment des débats autour du PACS dans les années 1990 et, à l’époque, les arguments utilisés me semblaient étonnants. Alors qu’aux États-Unis, on invoquait « la nature », la religion, en France, ce sont les concepts très complexes de Claude Lévi-Strauss et de Jacques Lacan, tels que « le symbolique », « le Nom-du père » ou « le complexe d’Œdipe » qui ont été brandis pour s’opposer à la filiation homosexuelle. À l’Assemblée nationale, nous avons ainsi vu des députés sortir Les structures élémentaires de la parenté de Lévi-Strauss pendant les sessions. Ce sont des textes ardus et dont l’interprétation est particulièrement difficile – j’ai travaillé plusieurs années sur Lacan et je serais incapable de dire très simplement ce qu’est « le symbolique » ou plutôt de juger si telle ou telle configuration parentale heurte l’ordre symbolique. Il me paraissait donc intéressant de regarder de plus près comment ces termes ont été convoqués dans le débat politique. 

Pour comprendre les termes du débat français sur la PMA, vous montrez qu’il faut remonter aux origines de la rencontre entre le familialisme français et l’universalisme républicain. Pourquoi ?

C. R. : Une des hypothèses de mon livre, c’est que le familialisme – le fait que la famille occupe une place constitutive dans l’ordre social – est un des piliers de la culture politique française. Comprendre les débats actuels imposait de revenir au cadre juridique et politique spécifique de la famille en France depuis la Révolution.

Dans le code civil (ou Code Napoléon), la famille est ainsi assimilée à la petite patrie. Une patrie qui se targue alors de représenter l’universel. L’état civil tel qu’il est alors mis en place, et qui n’existe pas dans de nombreux pays, est un état familial. Il est par exemple très surprenant pour un américain de voir un CV français où la personne se présente comme « marié, père de trois enfants », puisqu’aux États-Unis, c’est illégal de demander ce genre d’information.

On peut aussi relever le fait que la politique familiale en France – allocations familiales, soutien à la natalité – a globalement fait l’objet d’un consensus politique. En 1939, même les communistes votent pour le code de la famille, un code qui, entre autres, institue les allocations familiales.

Mais la plus importante victoire du familialisme, au sens d’un mouvement politique porté par des acteurs, est d’avoir réussi à se présenter comme porteur de l’universalisme français. Il faut se souvenir que tout au long du XIXe siècle, et surtout au début du XXe, plusieurs associations familialistes ont essayé de faire passer l’idée que le véritable suffrage universel était le suffrage familial (un nombre de voix en fonction du nombre d’enfants dans la famille). Les femmes qui revendiquaient le droit de vote étaient vues comme égoïstes, défendant un particularisme, tandis que le droit familial était le vrai universel. À chaque fois que la question de l’homoparentalité est posée, on voit resurgir cette rhétorique de l’universalisme « familialiste », au sens où le désir de filiation des homosexuels est présenté comme un désir individuel, quand la famille hétérosexuelle est perçue comme dépositaire de l’universel.

Pendant les débats autour du PACS, mais aussi plus récemment lors du mariage pour tous, l’homoparentalité a été présentée comme un symptôme soit de l’ultralibéralisme, soit du totalitarisme. Dans le premier cas, l’homoparentalité serait un signe du désir individuel incontrôlé, du triomphe du privé sur le public, une marque de narcissisme et d’égoïsme. Dans le second cas, on assimile l’homoparentalité au communisme, au nazisme ou à l’islamisme.

Les symboles mobilisés par les opposants au mariage pour tous sont, en ce sens, particulièrement intéressants. Les Hommen, par exemple, défilaient dans la rue habillés en François Hollande main dans la main avec Hitler et Staline. Plusieurs des posters représentaient la PMA et la GPA comme des instances du capitalisme outrancier. Puis, il y avait ce poster merveilleux de la Manif pour tous qui commençait avec « filiation fiction » et terminait avec « démocratie confisquée : tout se tient ». Et en effet je pense que les opposants à l’homoparentalité ont vraiment l’impression que tout se tient, que si l’on touche à la parenté et à la filiation, c’est le modèle social, politique et économique français qui s’écroulera.

Toucher à la filiation hétérosexuelle, c’est au fond fragiliser un pilier de la société française. Comment cela s’est-il manifesté dans le débat ?

Il me semble intéressant d’observer que si ces questions autour de la filiation et de la reproduction reviennent en force à partir des années 1990 en France, avec des débats aussi vifs, cela a aussi à voir avec une certaine angoisse autour de l’immigration, de la reproduction sociale. Si les homosexuels obtiennent le droit de se reproduire, qu’est-ce qui naîtra de ce processus ? À quoi ressemblera la famille mais, surtout, quel normes présideront à notre vie commune ? Ce débat s’est tenu parallèlement aux débats sur l’immigration, autour du droit du sol, droit du sang, où pointait une certaine angoisse au sujet de ceux qu’on laissait se reproduire. Comment fait-on des Français ? Quelles sont les normes nécessaires pour faire des Français ? Tout cela a travaillé la scène politique française des années 1980-1990.

Cela rejoint les questions de « race », mais aussi de nation et de République. Est-ce que l’on veut continuer à défendre un modèle de société transcendantal et ancré dans le passé ou est-ce que l’on veut adapter le droit et la politique de façon à ce que ceux-ci reflètent et prennent en compte les réalités qui existent déjà en France, la diversité qui est évidente ?

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