«Habiter en oiseau»: nouveaux territoires, nouveaux récits

Par

Pour lire le nouveau livre de la philosophe Vinciane Despret, il n’est pas besoin d’être versé en ornithologie. Il suffit d’être un habitant du monde. Ce bref et passionnant essai offre de quoi repenser notre rapport à l’environnement et les manières de le dire : car les oiseaux ne sont pas les petits propriétaires qu’on a voulu faire d’eux, ils ont bien mieux à nous raconter.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

Les récits sont des affaires de territoires, ou plutôt de changement de territoires : a fortiori la littérature. La « déterritorialisation » dont parlent Deleuze et Guattari lorsqu’ils se penchent sur le cas Kafka permet tout aussi bien de comprendre ce que fabrique un bourgeois parisien qui s’identifie à une écervelée de province (le fameux « Madame Bovary, c’est moi » attribué à Flaubert) ou la fascination qu’exerce sur un lecteur le premier chapitre du roman de Faulkner Le Bruit et la fureur : on se retrouve plongé dans la tête de Benjy, l’attardé mental, et assez vite on s’y trouve bien, presque comme chez soi – très loin de chez soi pourtant. La force de ces récits tient à la façon dont ils nous déplacent.

"Passereaux", C. d'Orbigny, "Dictionnaire universel d'histoire naturelle" (1841-1849). "Passereaux", C. d'Orbigny, "Dictionnaire universel d'histoire naturelle" (1841-1849).
Aujourd’hui, cependant, on ne cesse de buter sur la difficulté qu’il y a à inventer de nouvelles histoires, de nouvelles déterritorialisations : sans doute parce que l’enjeu est d’abord de se réapproprier des territoires (qu’il s’agisse d’une ZAD en France, d’une université à Hong Kong ou d’une place à Bagdad) ; mais aussi parce que l’imaginaire de la traversée des territoires n’en finit plus de défaillir devant les sirènes de l’exaltation identitaire, qui sifflent de tous les côtés du monde : ferveur nationale, érection de murs, sublimation du semblable. Une chose est sûre : pour faire face, on ne peut s’acharner à répéter les formules anciennes, il nous faut des récits de notre temps.

editions-amsterdam-mythocratie-yves-citton-394x590
Il y a presque dix ans, dans Mythocratie – Storytelling et imaginaire de gauche (éditions Amsterdam), Yves Citton en appelait, en guise de résistance, à la création de nouveaux styles, trames narratives, postures d’énonciation. Mais, trop souvent, cette revigorante exhortation n’a débouché que sur des invitations incantatoires à « inventer de nouveaux récits », sans que l’on sache très bien quoi faire une fois ce noble vœu émis : on se retrouve alors les bras ballants, à masquer d’un gentil sourire le fait qu’on se sent un peu bête et parfaitement désespéré.

Voilà des réflexions qui pourraient sembler autant d’inutiles et digressifs détours sans rapport avec l’essai de la philosophe Vinciane Despret, Habiter en oiseau. Or pas du tout : on est au cœur du sujet. Car les textes portés par l’attention au non-humain, en particulier aux animaux, portent une puissance de déterritorialisation considérable. « Ce que je demande aux oiseaux : de nous ouvrir l’imagination à d’autres façons de penser, de rompre avec certaines routines, de rendre perceptible l’effet de certains types d’attention – qu’est-ce qu’on décide de rendre remarquable dans ce qu’on observe ? Pour rendre possible d’autres histoires. » Et quelles sont ces autres histoires ? « Des histoires moins déterministes, des histoires qui laissent des marges de manœuvre plus importantes, des histoires qui déjouent la tentation des modèles. »

manifeste-des-especes-compagnes
Une femme qui parle d’oiseaux a sans doute à batailler un peu plus que d’autres pour se faire entendre. Mais enfin cela fait un moment que Vinciane Despret se penche sur ces questions, dans le sillage de la zoologue Donna Haraway – l’auteure du Manifeste cyborg (ENSBA) et du Manifeste des espèces compagnes (Flammarion) –, des philosophes des sciences Bruno Latour et Isabelle Stengers ; Vinciane Despret a d’ailleurs tout une ménagerie à son actif : Quand le loup habitera avec l’agneau ; Hans, le cheval qui savait compter (tous deux édités par Les Empêcheurs de penser en rond) ; Penser comme un rat (Quae)…

Puisque les animaux ne parlent pas, il n'y a pas grand-chose d’autre à faire que de raconter des histoires à leur propos, sans prétendre parler à leur place : ce qui conduit à inventer une multitude de récits. Dans sa préface, Vinciane Despret cite Eduardo Viveiros de Castro : « S’il y a quelque chose qui revient de droit à l’anthropologie, ce n’est pas la tâche d’expliquer le monde d’autrui, mais bien celle de multiplier notre monde. » Elle reprend ce principe à l’anthropologue brésilien pour l’appliquer au compte de l’éthologie animale, susceptible d’« honorer l’émergence d’une infinité de manières d’être ».

Autrement dit, cela revient à pluraliser les déterritorialisations. Or Habiter en oiseau parle de territoires, justement. Car les animaux ne sont pas « de petits propriétaires bourgeois soucieux d’exclusivité », contrairement à ce que soutiennent des « habitudes de pensée tenaces », en l’occurrence « l’attachement maniaque à l’idée que les territoires partagent l’espace entre “ceux qui ont” et “ceux qui n’ont pas”, liant subrepticement le territoire à la propriété ; la fascination pour l’agressivité – et, corollairement, cette idée que le territoire favoriserait les individus les plus forts ».

41yejvphsll
On sait les ravages que peuvent opérer les modèles animaux appliqués à l'humanité (races, « Lebensraum », etc.) ; on les retrouve aujourd’hui dans une prétendue écologie de l’extrême droite. On est moins avertis de la façon dont nos modèles idéologiques et politiques sont appliqués aux animaux. Or Vinciane Despret s’intéresse aux « conséquences politiques de nos choix théoriques ». Dans Quand le loup habitera avec l’agneau, elle montrait comment le scientifique anglais Charles Darwin retrouvait dans le monde animal la compétition et la concurrence, là où le naturaliste anarchiste Kropotkine y décelait les preuves d'une solidarité. Or, le modèle propriétariste – qui nous est devenu si familier qu’il passe presque comme un impensé des sociétés humaines à nos conceptions des animaux – a un coût, et il est énorme, puisqu’il suppose que « l’environnement est d’abord et avant tout une ressource à exploiter. Un bien appropriable dont on est libre d’user et d’abuser ».

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale