Les vies secrètes de l’Alaska

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Alors qu’on nous annonce l’essor d’un tourisme en régions polaires, il est temps de lire en antidote un livre magnifique consacré aux Gwich’in, dernier peuple d’Alaska touché par l’Occident. Dans Les Âmes sauvages, Nastassja Martin raconte comment, face à la prédation de ces terres, leurs habitants maintiennent un lien avec le monde ancien. 

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À quoi cela ressemble-t-il de vivre la catastrophe ? Pas un désastre ponctuel, tel un tremblement de terre ou un tsunami, mais la fin durable de son monde. Pour le peuple Gwich’in, en Alaska, ce sont des hivers raccourcis, des maisons avalées par le fleuve sortant de son lit, les berges qui s’érodent avec la disparition du pergélisol, des forêts ravagées par les incendies et les insectes que les hivers cléments ne tuent plus. Les oiseaux migrateurs s’absentent puisque les lacs s’assèchent, les caribous se font rares, les saumons deviennent imprévisibles. « Des mutations écologiques profondes qui vident et dénudent le monde tout en le parant d’une agressivité inconnue », écrit Nastassja Martin, anthropologue, au début de son livre Les Âmes sauvages consacré à ce peuple alaskien, en grande partie autarcique, le dernier à avoir été « touché » par l’Occident. Par sa beauté formelle – un style précis et sensible –, sa puissance descriptive et sa force d’analyse, ce livre dépasse le niveau du seul compte rendu anthropologique – ce qui n’est déjà pas rien – et ouvre une réflexion captivante sur les rapports de l’Occident avec ceux que l’on dit sauvages et, de ce fait, avec lui-même.

La grande intelligence de cet ouvrage est de se composer de chapitres thématiques qui sont autant d’écrans que l’on traverse pour se rapprocher du cœur du sujet de l’auteure : le jeu de regards entre les autres et nous. Le lecteur découvre d’abord les Gwich’in par le drame écologique dont ils sont les victimes. C’est à la fois une réalité vécue et l’image qu’en ont construite les militants écologistes, qui ont ainsi cherché à alerter sur les ravages de l’exploitation pétrolière en Arctique. Ce que montre Martin, c’est que cette représentation est en partie trompeuse. Non que l’écosystème alaskien ne soit pas détruit par les forages d’hydrocarbures. Mais tout en expérimentant ce désastre quotidien, les Gwich’in qu’elle a côtoyés pendant deux ans n’en ont pas moins continué à vivre dans leur cœur avec le monde d’avant, celui de la familiarité avec les animaux et des esprits. Ils ne sont pas seulement les victimes d’un processus de modernisation qui les arrache à leur propre terre et à leur histoire. Ils résistent aussi à la fin de leur monde.

En écoutant les histoires de chamans que lui content ses amis, une fois la confiance établie avec cette jeune femme blanche si différente d’eux dont ils refusent l’enregistreur, elle comprend qu’en se plongeant dans le temps d’avant, dans l’arrière-monde, ils parviennent à « créer une nouvelle forme de monde ». Mais aussi qu’il s’agit de « partir à la recherche de nouvelles forces dans un monde qui n’est pas le sien et en revenir comme une personne augmentée ». Ils sont engagés dans un dialogue avec les non-humains (ours, oiseaux, arbres, rivières…), qui les aident à condition qu’on leur fasse confiance.

Mais ce monde de plus en plus contaminé par la civilisation industrielle se tait peu à peu (on retrouve dans le livre de Martin des échos du merveilleux Comment la terre s’est tue de David Abram). « Le drame principal du subarctique consiste en une altération du dialogue dont nul n’est responsable individuellement mais dont tous le sont collectivement, écrit-elle. Sans le savoir des non-humains, sans leurs informations et leur partage, les hommes se retrouvent comme nus dans la taïga, sans caribous sur leur peau pour les réchauffer, sans rats musqués sur leur tête pour penser, sans castors sur leurs mains pour manier les armes. » Il existe ainsi des espaces liminaires où se croisent ces différentes sortes d’êtres. Ces échanges permettent en retour d’affirmer une différenciation entre les uns et les autres, qui passe par l’ironie et la mort en pays Gwich’in. Pour Nastassja Martin, « depuis cette distance reconquise, chacun des êtres peut opérer un retour sur soi et se reconfigurer ». C’est à cette condition que les humains parviennent à puiser de la vitalité dans leur cadre de vie si particulier. L’auteure ne se laisse aller à aucune appropriation et ne plaide pas pour que les Occidentaux s’inspirent ou copient les Gwich’in dans leur rapport à leur propre environnement. Mais elle en conclut que, pour ne pas ajouter l’oppression à la destruction, il faut leur reconnaître leur part d’altérité et de créativité : « Les zones obscures qui se déploient entre les mondes (humains et non-humains, humains et humains) ouvrent un espace : c’est l’existence de cet entre-monde dans lequel on voyage mais duquel il faut revenir qui permet aux êtres de devenir eux-mêmes et donc au collectif de se reproduire. »