La «résonance», comme clé d’une vie réussie

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Après avoir mis en évidence les dérèglements causés par l’« accélération » permanente de nos sociétés, le philosophe et sociologue Hartmut Rosa propose une théorie de la « résonance ». Selon lui, c’est ce type de relation au monde qui ferait la qualité de l’existence. Mais elle requiert des conditions politiques et sociales aujourd’hui absentes. 

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Parmi les analyses produites sur les « gilets jaunes », Bernard Kalaora a suggéré qu’au-delà de leurs revendications immédiates, beaucoup d’entre eux étaient probablement « en quête de résonance ». Attentif aux récits de fraternisation vécue sur les ronds-points, l’anthropologue en a conclu que gisait, au cœur de ce mouvement, « une dimension sensible et relationnelle », en réaction à un mode de gouvernement lointain et sourd, mais aussi à « un monde marchand fait de relations muettes, abstraites, froides et non résonantes ».

Ce concept de « résonance », Kalaora l’a emprunté au philosophe et sociologue allemand Hartmut Rosa, qui vient de publier un essai sous ce titre aux éditions de La Découverte. Touffu et ambitieux, son ouvrage propose rien moins qu’une sociologie de la relation au monde. Selon lui, la possibilité de mener une vie réussie dépendrait de la qualité de cette relation, d’autant plus élevée qu’elle serait « résonante ».  

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La réflexion de Rosa s’inscrit dans la continuité d’un précédent opus, très remarqué, intitulé Accélération (éditions La Découverte, 2013). Dans cet ouvrage, il proposait une explication au paradoxe selon lequel nous avons l’impression de toujours plus manquer de temps, alors que nous disposons de toujours plus de technologies censées nous en faire gagner. Il montrait que notre modernité tardive se caractérise par un cercle autoentretenu d’accélération de l’innovation, du changement social et des rythmes de vie. Selon lui, une telle dynamique a fini par provoquer à la fois une instabilité des identités individuelles, un rétrécissement des horizons d’attente, et la destruction des ressources temporelles nécessaires à un processus politique de qualité. 

Magistrale, la démonstration pouvait laisser le lecteur désemparé quant aux moyens d’échapper à cette spirale destructrice des aptitudes à maîtriser nos destins individuels et collectifs. Avec son nouveau livre, Rosa élargit son diagnostic et esquisse une porte de sortie, affirmant d’emblée que « si le problème est l’accélération, la solution n’est pas la décélération ». Il ne nie pas, en effet, que « les processus de dynamisation modernes » ont changé positivement la vie d’une quantité extraordinaire d’individus, en améliorant leur bien-être et en brisant les effets sclérosants de la tradition. 

Le vrai remède, selon Rosa, serait donc l’expérience régulière de la résonance. Les contours a priori assez flous du concept ont de quoi susciter la méfiance, et la crainte d’avoir affaire à un manuel de développement personnel pour citadins stressés. L’auteur en a d’ailleurs conscience, évoquant de lui-même les usages mercantiles potentiels de la résonance, pour mieux en montrer le caractère illusoire. Fort heureusement, plus on progresse dans la lecture de l’ouvrage, plus cette inquiétude première est désamorcée. Non seulement Rosa ne joue pas au plus malin (il offre davantage une théorie critique des rapports de résonance qu’il n’offre des solutions clés en main), mais il s’efforce de produire une démonstration rigoureuse, assise sur une érudition impressionnante.

Une « corde vibrante » entre soi et le monde

Tout en rendant son propos accessible par des fables et des exemples tirés de la vie quotidienne, Rosa fait preuve de clarté analytique et mobilise une somme considérable de connaissances en sciences humaines, ainsi que de nombreuses références littéraires. Il n’en faut pas moins pour donner consistance à ce qu’il définit comme « une forme de relation au monde […] dans laquelle le sujet et le monde se touchent et se transforment mutuellement ». Soit l’exact inverse de l’expérience de l’absurde évoquée par Camus, lorsque ce dernier décrivait « le silence déraisonnable du monde » auquel se heurte ordinairement la demande humaine de sens. 

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Une relation résonnante reste ouverte quant à son contenu dans les premiers chapitres, Rosa évoque aussi bien la communion ressentie avec la nature que l’écoute d’Hallelujah, de Leonard Cohen, le ronronnement d’un chat, le réconfort d’une vieille amitié ou la ferveur engendrée par des événements collectifs. Pour autant, elle désigne à chaque fois des moments inattendus, précieux parce que rares, lors desquels nous éprouvons intérêt et plénitude à l’égard d’un fragment du monde que nous avons le sentiment d’atteindre, tout en nous laissant toucher et affecter par lui. 

Employant la métaphore de deux diapasons qui s’accordent l’un à l’autre, Rosa parle aussi d’une « corde vibrante » : « l’affect (du latin affichere - chercher à atteindre) et l’émotion (du latin emovere - mouvoir hors de) constituent ainsi les deux aspects de cette “corde” [à] la vibration bidirectionnelle ». Pour l’auteur, ce type de relation figure parmi les dispositions premières de l’être humain, et chacun de nous a pu en faire l’expérience. Son propos se veut donc descriptif, mais il est aussi normatif : la raréfaction des expériences de résonance rendrait en effet la vie moins supportable, ce qui contribuerait à expliquer certaines manifestations de mieux en mieux documentées d’« épuisement » ou de « crise psychique », telles que les burn out ou les dépressions. 

La formation d’« axes de résonance », comme autant de conditions stables rendant possible la récurrence de telles relations sur la durée, serait au contraire le gage d’une vie réussie, à rebours du malaise diffus décrit par tant de philosophes, psychanalystes ou sociologues à propos de notre modernité. Et comme la formation de ces axes n’a rien d’inné, Rosa appelle à une action collective pour les favoriser, à rebours des tendances actuelles : « Un autre type d’être-dans-le-monde est possible, mais il ne pourra résulter que d’une révolution politique, économique et culturelle à la fois simultanée et concertée. »

La résonance comme envers de l’aliénation

Dans la première moitié de l’ouvrage, Rosa distingue des axes de résonance horizontaux, diagonaux et verticaux, selon que la résonance est expérimentée à partir de relations avec les autres, les choses ou l’existence dans son ensemble. Ces axes de résonance peuvent s’expérimenter dans diverses « sphères », dont le passage en revue permet au philosophe d’esquisser les « pathologies [modernes] de la résonance », qu’il explore de manière plus systématique dans la seconde partie du livre. 

Hartmut Rosa © juergen-bauer.com Hartmut Rosa © juergen-bauer.com
Rosa décrit par exemple la façon dont la famille est devenue l’objet d’attentes excessives, dans la mesure où elle est censée offrir un « havre de résonance » où trouveraient refuge des individus impliqués, au-dehors, dans des rapports de compétition et des activités dépourvues de chaleur et d’émotion. Or, prévient-il, « la famille ne peut pas, structurellement, satisfaire à l’exigence de résonance dont elle est chargée » : les exigences des autres sphères s’y infiltrent nécessairement, et elle abrite des activités peu propices à la résonance (accumulation de patrimoine, tâches domestiques…). De plus, la stabilité de la famille nucléaire entre en contradiction avec la séduction opérée en dehors par la promesse d’un éventail de choix toujours plus large et changeant.

Dans un registre différent, Rosa évoque également la sphère de l’art, où se jouent des expériences de la beauté et des pratiques esthétiques propices à la résonance. La valorisation spécifique dont elle fait l’objet traduirait, outre une quête de résonance incontestable, la peur quasi panique de sa raréfaction. « La tendance à colorer et sonoriser toutes les surfaces de notre vie – jusqu’aux violons larmoyants qui envahissent les parkings, les ascenseurs, les halls de gare et les centres commerciaux [témoignerait] d’un désespoir croissant devant les formes dominantes, institutionnalisées, de relation au monde ». Cette peur, et l’illusion de pouvoir créer de toutes pièces des expériences résonantes dans une société qui les réprime, aboutirait aussi à la multiplication de « zones conçues comme des oasis extraquotidiennes (le musée, le théâtre ou la salle de concert) »

Le concept de résonance a pour vertu de nommer ce qu’il y a de commun à une diversité d’expériences, dont on sent intuitivement qu’elles font effectivement le sel de la vie. À travers lui, l’auteur éclaire une série de « pathologies de la modernité » dont nous débattons (ou avec lesquelles nous devons vivre) au quotidien. Sur un plan plus théorique, le concept permet par ailleurs de réhabiliter celui d’« aliénation », fort utilisé jusqu’aux années 1970 avant d’être délaissé. 

Le terme n’a pas seulement souffert de l’inflation de son usage par les théoriciens critiques, mais du fait qu’il suggère un écart, une étrangeté par rapport à une authenticité ou une nature humaine fort complexes à spécifier. Aucun des concepts candidats à la définition du « contraire » non corrompu de l’aliénation n’a tenu la route jusque-là. L’originalité de Rosa consiste à suggérer que cette dernière doit bien être envisagée « comme un état contraire à un besoin fondamental » de l’être humain, mais que ce besoin peut ne pas être défini de manière substantielle, puisqu’il est « un besoin relationnel ouvert quant à son contenu »

De ce point de vue, l’aliénation désigne selon lui une sorte de « relation sans relation », c’est-à-dire un rapport « muet » à soi, aux autres, aux choses et à l’existence, dépourvu de réciprocité. La résonance en est l’envers, car elle désigne au contraire « une relation reliée – ou relation de réponse »

L’accélération, ennemie de la résonance 

La réhabilitation du concept d’aliénation est cohérente avec le souci de Rosa de s’inscrire dans une lignée prestigieuse de critique sociale, dont il reprend certaines des analyses de la modernité pour enrichir et y confronter sa théorie de la résonance. « C’est chez Marx qu’apparaît une sociologie de la relation au monde au sens propre », affirme Rosa, qui estime que le penseur de Trèves (lire notre dossier) est « le premier à lier la qualité des relations au monde aux conditions sociales et aux rapports sociaux dominants ; il est ainsi le premier à les historiciser, à les sociologiser, à les matérialiser de façon conséquente »

Citant longuement Lukács, Weber, Simmel puis Fromm, Marcuse ou Adorno, l’auteur montre comment tous ces auteurs ont relié les processus de marchandisation et de bureaucratisation du monde vécu à son inhospitalité croissante pour le sujet moderne, dont nous sommes tous des avatars. En dépit de leur prescience des gigantesques processus d’aliénation encore à l’œuvre, Rosa estime que la modernité ne peut pas être interprétée de façon univoque comme « une catastrophe de la résonance »

Non seulement l’expérience et la quête de résonance restent vivaces, mais elles ont été encouragées par l’incitation à étendre toujours plus notre accès au monde. Le problème, c’est que les formes prises par cette incitation à explorer ou acquérir toujours plus de parcelles du monde ont fini par détruire les possibilités d’instaurer des axes stables de résonance. C’est ici que nous retrouvons la notion d’accélération. 

Rosa définit en effet la modernité, y compris ses déclinaisons non occidentales, comme « un processus continu de dynamisation (ou de mise en mouvement toujours plus rapide) des rapports matériels, sociaux et spirituels », avec cette précision décisive que ce processus est essentiel à la simple reproduction de l’ordre social et institutionnel. Ainsi s’éclaire le paradoxe de « stabilisation dynamique » de nos sociétés : la surenchère en matière de production et d’accélération technique et culturelle se révèle nécessaire à leur fonctionnement régulier. 

Auparavant, la stabilisation des sociétés n’était pas statique, mais adaptative à l’environnement. Quoique possible, l’accroissement ne constituait pas l’impératif qu’il est devenu, et dont chacun peut faire l’expérience : « Nous devons courir de plus en plus vite afin de tenir notre place dans le monde. » Or, les conséquences se révèlent délétères pour notre aptitude à la résonance. 

D’une part, l’« instauration d’axes de résonance » requiert de la patience, de même que leur expérience implique un rapport au temps moins frénétique et calculateur. En un mot, la structure temporelle de nos sociétés est adverse à la résonance. D’autre part, l’atmosphère de compétition permanente tend à saper notre confiance en nous-mêmes, et incite à ne traiter le monde que comme un ensemble de ressources à s’approprier. Évidemment, cette logique de « réification » est elle aussi antagoniste à la relation vibrante au monde décrite plus haut. La modernité tardive décrite par Rosa tend donc à multiplier les « blocages de résonance ».

Notre quête de résonance et nos valeurs profondes ont beau nous faire espérer agir différemment, les conséquences pratiques s’avèrent minimes, voire inexistantes. Pas forcément parce que nous serions hypocrites ou velléitaires, mais parce que les impératifs d’accroissement nous font adopter des comportements en contradiction avec « nos orientations normatives », ce qui n’est pas sans susciter un sentiment de culpabilité. 

Pour ces raisons mêmes, une alternative à cette course délétère ne pourra pas venir d’une simple prise de conscience, déjà opérée en partie. « Un dépassement de la logique d’accroissement est impensable sans la mise en œuvre de réformes institutionnelles radicales », conclut Rosa, qui en appelle à « un remplacement de la machine “aveugle” d’exploitation capitaliste par des institutions économiques démocratiques ». Avare de propositions concrètes, il se concentre sur la revendication (très débattue, lire ici ou ) d’un revenu minimum garanti sans condition, comme première étape, en affirmant surtout offrir une vision désirable aux plans individuel et collectif. 

Si les spécialistes de tel ou tel champ exploré par l’auteur pourront pointer des imprécisions, son essai a le mérite de fourmiller de connaissances et d’hypothèses. À l’heure d’une parcellisation sans précédent des savoirs et de la critique, il ose s’affronter à des questionnements aussi larges que la définition de la modernité. Il assume aussi de reprendre à nouveaux frais la réflexion sur ce qu’est la « vie bonne », et ce sans sombrer dans la déploration passéiste ou nihiliste de certains (trop fameux) « mécontemporains » de la littérature ou de l’essayisme. En cela, Résonance et son prédécesseur, Accélération, n’ont pas beaucoup d’équivalents. 

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Résonance
Une sociologie de la relation au monde
Hartmut Rosa
Ed. La Découverte
540 pages, 28 €

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