De la Commune aux gilets jaunes et vice versa

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La haine des dominants envers les gilets jaunes nous ramène à cette heure de vérité politique et sociale que fut la Commune de Paris, en 1871. Son legs a été discrédité. Jean Chérasse y revient dans le second volume des 72 Immortelles.

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Parmi les idées reçues politiques bien ancrées chez nous, il y a celle qui voudrait que le mépris fût de droite – élitiste, il ruissellerait du haut vers le bas de la société. Tandis que la haine serait forcément de gauche : grossièrement partagée, fondée sur un mélange de jalousie, de frustration et de fierté déplacée – sous couvert d’obtention de droits. Balzac a ainsi fixé les choses : « En France, ce qu’il y a de plus national est la vanité. La masse des vanités blessées y a donné soif d’égalité » (Le Cabinet des Antiques, 1839).

Le mépris serait donc une férocité convenable, maniée par des esprits supérieurs capables de maîtriser la langue et de mesurer leur cruauté millimétrée. Il relèverait de l’art rhétorique. Au contraire, la haine serait un sentiment prompt à dégénérer au gré des emballements de la multitude.

Un tel tableau vaut tant que la République bourgeoise suit son cours : les possédants gouvernent pendant que les dominés se cassent les dents à tenter de changer l’ordre social. Mais il suffit que le sommet se sente menacé, corps et biens, par un mouvement irrépressible, pour que les masques tombent. Une haine, hideuse, de classe, sans pitié, une haine de droite s’abat sans vergogne et sans filtre de la part des meilleurs esprits.

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Voici le regard porté par Maxime Du Camp, grand ami de Flaubert, sur la Commune de Paris (1871) : « Je la vois dans un groupe de sept à huit cents individus passionnés, réfléchis, rongés par l’ambition, méprisant le peuple au nom duquel ils parlent, haïssant les riches qu’ils envient et prêts à tout pour être célèbres, pour être obéis, pour être dictateurs. Ce sont de petits bourgeois déclassés, des ouvriers désespérés de n’être point patrons, des patrons exaspérés de n’avoir point fait fortune ; ce sont des journalistes sans journaux, des médecins sans clientèle, des maîtres d’écoles sans élèves » (Les Convulsions de Paris, cité par Paul Lidsky : Les Écrivains contre la Commune [Maspero, 1970], réédition La Découverte, 2010).

Karl Marx, qui ne manquait pas d’humour, écrivait au chapitre III de La Guerre civile en France : « Qu'est-ce donc que la Commune, ce sphinx qui met l'entendement bourgeois à si dure épreuve ? » Une telle rude épreuve, virant au fiasco de l’intellect et à la réaction tripale, devait se faire jour lors du Front populaire, puis en Mai-68. Toutefois, la grande pétoche haineuse des notables soudain ouvertement malfaisants, nous l’avons tous constatée depuis quatre mois ; depuis l’irruption des gilets jaunes.

Lundi 7 janvier 2019, au micro de Radio Classique, Luc Ferry, 68 ans, agrégé de philosophie ainsi que de science politique, ministre de la jeunesse, de l’éducation et de la recherche sous Jacques Chirac, y alla franco : « On ne donne pas les moyens aux policiers de mettre fin aux violences. Quand on voit des types qui tabassent à coups de pied un malheureux policier : qu'ils se servent de leurs armes une bonne fois, écoutez, ça suffit (…) Il y a un moment où ces espèces de nervis d'extrême droite ou d'extrême gauche, ou des quartiers, qui viennent tabasser des policiers : ça suffit ! (…) On a, je crois, la quatrième armée du monde ; elle est capable de mettre fin à ces saloperies, faut dire les choses comme elles sont. »

Ces propos, que devait ensuite tenter d’amoindrir tortueusement M. Ferry en des circonlocutions qui ne trompèrent personne, semblent parfaitement soudés, par l’exécration de classe, à la sentence consignée, le 31 mai 1871, par Edmond de Goncourt dans son Journal : « La solution a été brutale. Ç’a été de la force pure. La solution a retiré les âmes des lâches compromis. La solution a redonné confiance à l’armée qui a appris, dans le sang des communeux, qu’elle était encore capable de se battre. Enfin la saignée a été une saignée à blanc ; et les saignées comme celle-ci, en tuant la partie bataillante d’une population, ajournent d’une conscription la nouvelle révolution. C’est vingt ans de repos que l’ancienne société a devant elle, si le pouvoir ose tout ce qu’il peut oser en ce moment. »

Dans ce texte qui a le mérite de la franchise – la franchise du dominant acculé –, notons le mot communeux. Il est employé avec des pincettes. C’était avant que la bourgeoisie française, arc-boutée à ses privilèges – dont celui de la langue –, ne forgeât le terme communard, nanti du suffixe dûment péjoratif en « ard »…

Jean A. Chérasse – il tient blog à Mediapart sous le nom de Vingtras – a toujours usé du mot communeux, pris en bonne et généreuse part. En témoigne le second volume, tout juste paru, de son maître livre, Les 72 Immortellesd. du Croquant), sous-titré : L’Ébauche d’un ordre libertaire. Un regard neuf et affectueux pour la juste mémoire de la Commune de Paris 1871.

Au soir de sa vie (il est né en 1932), Jean Chérasse, formé à l’École normale supérieure de Saint-Cloud puis à l’Idhec et qui fut professeur d’histoire puis cinéaste, non seulement arrache la Commune aux haines fulminantes de la réaction mais au dogmatisme nécrosant du PCF – dont il fut très proche. Son travail revient aux sources de l’affranchissement communeux : un pouvoir collectif d’essence horizontale, une « belle équipe » libertaire, une république de proximité, fédéraliste et mutualiste, donnant toute sa place aux groupes d’actions de femmes et se dotant de mandataires révocables.

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Le tout d’une modernité, d’une actualité et d’une urgence prodigieuses. Au point de défendre et d'illustrer, par avance, la conception exprimée par Alain Badiou dans D’un désastre obscur : « Une organisation politique n’a pas d’autre but que de doter d’un corps la pensée qui, collectivement remembrée, a su trouver le geste public de l’insoumission qui la fonde. »

Pour le moment, moins enclin à l’extermination qu’Adolphe Thiers, Emmanuel Macron s’en tient à la récupération : organiser un pseudo grand débat, noyer la subversion des gilets jaunes dans un trop-plein de propositions substituant, autant que faire se peut, l’identitaire au social. Ainsi a déjà procédé la République, en définitive, salissant et occultant le legs communeux avant d'en adopter certaines revendications, par petites touches, au fil des décennies.

Jugez-en plutôt à partir de cette liste succincte, établie par Chérasse, des vœux exprimés, voire des décisions prises en mars, avril et mai 1871 : abolition de la peine de mort ; instruction obligatoire et gratuite ; création d’un enseignement professionnel pour les garçons et pour les filles ; droit pour les femmes de participer à la vie publique ; reconnaissance officielle du concubinage ; séparation de l’Église et de l’État ; révocation possible des élus et des fonctionnaires ; réquisition des ateliers et des logements abandonnés ; prise en compte du travail, de la dignité ouvrière, de sa juste rémunération.

Ce dernier point n’est autre que le fondement de la mobilisation des gilets jaunes, qui ne sont pas loin de reprendre à leur compte un autre principe communeux : la rémunération des mandataires au niveau de celle d’un ouvrier qualifié – panique chez les nantis de l’Assemblée nationale et du Sénat !

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Le président du Sénat, le 4 juin 2003 – Jacques Chirac régnant après avoir été réélu avec 80 % des suffrages exprimés  –, se souvint qu’il avait été gaulliste de gauche et même mendésiste. Ce Christian Poncelet (il aura 91 ans le 24 mars), profitant d’une hégémonie sans conteste d’une droite qui se voulait alors pépère (elle disait « humaniste »), se transporta de son palais aux jardins du Luxembourg (il n'y a qu'un pas), pour inaugurer une plaque célébrant les victimes du temps des cerises, en l'an de disgrâce 1871.

Lisez ses propos, inconcevables de la part du pouvoir aux abois d’aujourd’hui : « La Commune de Paris, c’est le peuple qui demande des comptes à ceux qui ont trop longtemps prétendu pouvoir gouverner mieux que lui, sans lui, et qui n’évitent pas le désastre. C’est la revanche des laissés-pour-compte sur la morgue de ceux qui prétendent savoir (...) Il est des inachèvements plus riches de promesses que des accomplissements ordinaires (...) La République conservatrice ou opportuniste a cherché à oublier le meurtre rituel qui est à ses origines (...) La mémoire anti-communarde a été portée par la droite qui vomit ce désordre, qui exprime sa peur du peuple, qui exprime la peur des bourgeois effrayés de tout perdre face à cette irruption spontanée du peuple, des classes laborieuses, des classes dangereuses. »

L’ancien satrape du Luxembourg Christian Poncelet fut au moins capable de prononcer de telles paroles, qui font partie des étonnantes découvertes que propose l’ouvrage de Jean A. Chérasse. À rebours et quinze ans plus tard, face aux gilets jaunes, tant de talons rouges ont dévoilé leur nature politique fâcheuse (assumons le mépris de gauche face à la haine de droite !) . Où se vérifie l'antique diagnostic de Raymond Aron à propos de Bernard-Henri Lévy : « Perdu pour l'intelligence » :

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Jean A. Chérasse :

Les 72 Immortelles
Volume 2
L’Ébauche d’un ordre libertaire.
Un regard neuf et affectueux pour la juste mémoire de la Commune de Paris 1871.

Dessin d’Éloi Valat.

Éditions du Croquant
360 p., 20 €.

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