Trois livres explorent l'actualité de la Révolution française

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À l’heure des révolutions arabes et au moment où l’Europe de l’austérité serait censée vivre une situation « pré-révolutionnaire », trois textes récents se replongent dans l’histoire de la Révolution française pour y chercher non un modèle, mais une énergie, une intelligence et quelques enseignements.

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Peu avant le premier tour de l’élection présidentielle de 2012, Franz-Olivier Giesbert signait dans Le Point un éditorial intitulé Au secours, Robespierre revient ! Il a, depuis, dû être rassuré par la politique menée par le parti socialiste.

En écho, Alexis Corbière, secrétaire national du Parti de gauche, « dans le pôle bataille idéologique », a publié, à la rentrée, un livre au titre proche mais inversé, puisqu’il s’intitule Robespierre, reviens !

Quant à Catherine Deneuve, mélangeant allègrement 1789 et 1793, elle a osé lancer aux critiques d’un Gérard Depardieu fuyant la tyrannie fiscale française pour les droits de l’homme promus dans la Mordovie de Vladimir Volkov et Vladimir Poutine : « Qu’auriez-vous fait en 1789, mon corps en tremble encore ! » (voir notre article).

Ces invocations de Robespierre, figure emblématique de la Révolution française, que ce soit pour la repousser ou la convoquer, rejouent les affrontements intellectuels du bicentenaire de 1789 autour des analyses de l’historien François Furet sur le sens à donner à la Révolution, et notamment à la Terreur. Que la Révolution française soit convoquée à tort et à travers, dans un sens ou dans l’autre, n’est pas propre à notre époque, pas plus que la parution de nombreux écrits consacrés à cette période historique.

Mais, à distance de ces polémiques réchauffées, plusieurs textes récents replongent aujourd'hui dans cette histoire à l’aune des bouleversements contemporains, dans l’idée de s’intéresser aux possibles concordances des temps sans tomber dans l’anachronisme ou le comparatisme facile. La difficulté étant de prendre en compte les « révolutions arabes » ou le sentiment diffus et confus de situation « pré-révolutionnaire » dans l’Europe de l’austérité, sans pour autant plaquer une époque sur une autre.  

Éric Hazan, éditeur de La Fabrique et auteur de L’Invention de Paris, a publié à la rentrée Une histoire de la révolution française, conçue comme un récit qui ferait « souffler un peu d’enthousiasme révolutionnaire sur notre époque où la tendance est plutôt au relativisme et à la dérision ».

Nous l’avions reçu cet automne pour évoquer notamment son analyse de la Convention, perçue « comme la première et la seule assemblée nationale française où le peuple ait pu faire entendre directement sa voix ». Sans être représentative dans sa composition, à la fois parce qu’elle était uniquement masculine et parce que le système électoral favorisait certaines catégories de population, son fonctionnement permettait en effet au peuple d’intervenir depuis les tribunes ou par des délégations et des lectures de doléances ou revendications en début de séance.

En direct de Mediapart : Entretien avec Eric Hazan © Mediapart

 

À une question sur le parallèle entre les soulèvements arabes et la Révolution française, il soulignait que, « pour qu’une révolution n’avorte pas, il est important de construire très vite de l’irréversible », mais aussi de sortir d’une « séquence fatale qui serait : gouvernement provisoire autoproclamé, préparations d’élections, élections, constituante ».

S’il jugeait ainsi impossible de puiser dans le passé une ligne de conduite pour une rupture contemporaine, il battait aussi en brèche l’idée qu’une insurrection ou une révolution contemporaine, parce qu’elle serait un événement et un surgissement, n’aurait rien à retenir des gestes et des textes de la Révolution française.

C’est également la leçon que l’on retire de la lecture du texte bref et stimulant que l’historien Jean-Clément Martin vient de publier sur le site de la Vie des Idées. Intitulé « la polysémie révolutionnaire », il part du constat que « lorsque le mur de Berlin tomba et que les chars prirent possession de la place Tien’anmen, il était difficile de penser que “la Révolution” (re)deviendrait le mot à la mode trente ans plus tard ».

L’historien s’y attache en particulier à « dissocier les logiques de la crise de celles de la révolution », ce qui permet « de penser comment une révolution naît là où elle n’est pas attendue, comme dans la France de 1789 ou comme dans la Russie de 1917 », mais aussi dans l’Égypte ou la Tunisie de 2011.

Pour l’auteur, « l’histoire intellectuelle du monde change à partir des années 1770 quand le mot révolution combine le nouveau sens, celui qui signale la rupture politique, au sens ancien de la rotation des astres. Les protagonistes de l’époque en se saisissant de ce mot ouvrent une voie inédite et rompent, de facto, les fatalités structurelles qui seraient liées à la crise, pour se projeter dans un avenir imprévu et se poser en acteurs véritables de l’histoire ».

Ce que l’historien résume dans une formule qui résonnera aux oreilles contemporaines en estimant que « cette prise de conscience est ce moment fugace où les légitimités antérieures sont considérées comme obsolètes et que le risque de l’illégalité entraînée par l’innovation est accepté. C’est ce qui fait que la révolution – qu’elle soit progressiste ou réactionnaire ne change rien au jugement – est en elle-même un scandale, rompant avec toutes les sorties de crise qui demeurent dans l’ordre du compromis ou de la transaction ».

Cette analyse des sens de la révolution, et de la capacité des révolutionnaires à mettre tout sens dessus dessous, le mène à une conclusion qui bat en brèche une certaine tendance à faire de la violence révolutionnaire et post-révolutionnaire (ou de son absence) la seule pierre de touche d’une révolte « réussie » ou « manquée ».

Jean-Clément Martin rappelle en effet que « la Révolution, française ou bolchevique d’un côté, la révolution fasciste ou nazie de l’autre, sont nées de ces crises en portant des conceptions différentes, opposées souvent, de l’histoire humaine, mais en puisant largement dans toutes les pratiques de la violence qui les rendaient possibles. Les conséquences morales doivent en être tirées. Que les idéaux révolutionnaires aient été gauchis, contaminés même, par les conditions qui ont préludé à leurs élaborations, puis par les contraintes liées à leur mise en place, ne les dévalorise pas ipso facto. Aucune révolution ne peut éviter la violence nue, inévitable dans toute crise ». Une conclusion à méditer pour tous les commentateurs prompts à enterrer ou condamner les bouleversements tunisien et égyptien à la moindre étincelle. 

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