« Malgré la crise climatique, le végétarisme est encore perçu comme dévirilisant »

Face à l’élevage industriel qui rejette 15 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre, le végétarisme incarne un levier majeur pour réduire le réchauffement climatique. La journaliste Nora Bouazzouni explique pourquoi les hommes restent les plus réfractaires à une alimentation végétale.

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Nora Bouazzouni est journaliste indépendante (Slate, Trois Couleurs) et membre du comité de rédaction de la revue La Déferlante. Elle est l’autrice de Faiminisme : quand le sexisme passe à table (Nouriturfu, 2017) et de Steaksisme – En finir avec le mythe de la végé et du viandard, paru en avril dernier, un essai où elle démontre comment derrière notre alimentation se cachent de nombreuses injonctions genrées et autres stéréotypes sexistes.

Première de couverture de "Steaksisme. En finir avec le mythe de la végé et du viandard" de Nora Bouazzouni (Nouriturfu, avril 2021). © Nouriturfu

L’élevage industriel dérègle le climat – il représente 15 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre –, confisque des terres au détriment des cultures destinées à l’alimentation humaine et participe largement à la déforestation, notamment en Amazonie. Quant à l’alimentation d’un foyer français, elle représente environ 25 % de ses émissions de gaz à effet de serre, soit autant que le transport et le logement.

Malgré les conséquences pour le climat, la souffrance animale et les bénéfices sociaux en termes de santé d’une alimentation plus végétale, les hommes demeurent les plus réfractaires au végétarisme. Pourquoi le végétarisme est-il perçu comme un régime « féminin » et dévirilisant ? Quels sont les leviers pour dégenrer notre alimentation ? Décryptage.

À l’heure où l’alimentation moins carnée est de plus en plus considérée par les scientifiques comme un levier pour réduire nos émissions de gaz à effet de serre, quel est l’état du végétarisme en France ?

Nora Bouazzouni : Nous manquons encore cruellement de données mais on estime que 3 à 5 % des Français sont végétariens, végétaliens ou véganes. C’est un régime alimentaire qui reste marginal dans notre pays, contrairement à l’Allemagne (10 %).

Il faut noter que les femmes sont à chaque fois surreprésentées. En France 1 % des hommes ne mangent jamais de viande, contre 3 % des femmes. Aux États-Unis, les trois quarts des végés sont des femmes et, en Espagne, deux tiers.

On devine aussi que ce sont plutôt les classes diplômées et urbaines qui ont une alimentation plus végétale. Les légumes frais sont chers et demandent du temps – et donc de l’argent – à cuisiner.

Alors que manger de la viande était autrefois un symbole social de richesse, d’opulence, et que le légume était associé à un aliment de pauvre cultivé dans les potagers, aujourd’hui se nourrir uniquement de légumes est un signe de distinction de classe.

La droite et l’extrême droite veulent faire croire que le végétarien est un individu élitiste, snob – le fameux « végane-bobo à vélo » –, qui porte un jugement moral sur ceux qui consomment de la viande, comme s’il faisait partie de la classe décisionnaire.

Qu’est-ce que vous appelez la « pensée magique » autour de l’alimentation ?

C’est le fait de consommer un aliment non pas pour ses propriétés nutritionnelles mais pour sa charge symbolique. On absorbe un aliment pour absorber ses pouvoirs.

Ce sont des croyances profondément ancrées dans nos sociétés et sur lesquelles s’appuie le marketing. Les céréales nous procurent de l’énergie (« Frosties et le tigre est en toi »), la viande, de la force (« Charal, vivons fort »), les yaourts, la santé (« Danone, être mieux chaque jour »).

La viande rouge est l’aliment le plus chargé symboliquement car il y a l’idée d’absorber l’essence vitale de l’animal, son sang, sa puissance – on dit bien « fort comme un bœuf » –, d’asseoir sa domination sur la Nature. Elle possède une forte dimension viriliste, et ce n’est pas un hasard si en France les hommes mangent deux fois plus de viande rouge que les femmes.

Les légumes sont au contraire perçus comme passifs, inoffensifs, et on entend encore dire que les végétariens sont apathiques, faibles, pâlots. On parle bien d’un état « végétatif » ou l’on dit péjorativement d’une personne dans le coma qu’elle est « un légume ».

Il y a un mythe persistant autour de la protéine animale qui serait la seule valable. En France, un plat sans viande est encore appréhendé comme incomplet et, sur les dix plats préférés des Français, le seul qui ne comporte pas de viande, ce sont les moules-frites.

Les végétariens seraient ainsi carencés, alors qu’on ne va jamais s’interroger si les gens qui mangent de la viande deux fois par jour sans aucun légume ont des carences alimentaires.

Cette vision genrée de l’alimentation remonte à très loin…

Dès le IVe siècle avant J.-C., Hippocrate, père fondateur de la médecine occidentale, a été à l’origine de la théorie des quatre humeurs, selon laquelle le corps est constitué des quatre éléments fondamentaux, air, feu, eau et terre, possédant quatre qualités : chaud ou froid, sec ou humide.

Pour Hippocrate, les femmes sont du côté froid et humide et les hommes incarnent le chaud et le sec. Quant à Galien, il a écrit au premier siècle de notre ère que « la femelle est plus imparfaite que le mâle par une première raison capitale, c’est qu’elle est plus froide ».

Cette hiérarchisation binaire du masculin et du féminin et cette théorisation du sexe faible imprègnent encore notre culture. Les aliments froids et/ou humides sont connotés féminins, comme le yaourt, la glace, le poisson et le vin blanc, tandis que les aliments chauds et/ou secs ont une connotation masculine, tels la viande rouge, les plats épicés, le vin rouge, le whisky.

Ancienne publicité de l'American Meat Institute, association professionnelle de l'industrie de la viande aux États-Unis. © AMI

Comment se traduit ce sexisme dans nos modèles alimentaires ?

Selon l’Anses (l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation), la quantité consommée par groupe d’aliments est presque identique chez les hommes et les femmes, mais ces dernières privilégient yaourts, fromages blancs, compotes, volailles et soupes. Les hommes préfèrent les produits céréaliers (pâtes, pain, riz), viandes rouges, charcuterie et pommes de terre.

Les modèles alimentaires masculins sont synonymes d’hédonisme, d’autonomie et de liberté individuelle. Et notre socialisation genrée fait que chez les femmes, le seul comportement acceptable et approprié est de manger des choses saines, proprement et en petites quantités.

Pour performer son genre, l’homme se doit de manger beaucoup (38 % de plus que les femmes en termes d'apport énergétique), surtout de la viande. Les femmes vont pour leur part faire preuve de retenue, voire se priver, en vue de souscrire aux normes de minceur.

En somme, la féminité hégémonique est structurée autour de la restriction de la faim et la masculinité, d’un appétit vorace.

Transgresser ces normes de genre ne conduit pas à la même punition. Une femme sera valorisée si elle a bon appétit, du moment qu’elle reste mince. Si un homme devient végétarien ou tout simplement s’il fait un régime, il y aura une présomption de féminité, de dévirilisation.

Et dans le couple hétérosexuel ?

La charge mentale des repas est encore essentiellement portée par les femmes, qui font majoritairement la cuisine, sans oublier que c’est à elles qu’incombe la responsabilité de la santé de la famille, tout en devant satisfaire les préférences culinaires de chacun.

Les femmes ont plus de connaissances alimentaires car elles sont très tôt, à travers le marketing ou les magazines féminins par exemple, abreuvées de données nutritionnelles. Dès l’âge de huit ans, je connaissais par exemple le nombre de calories dans une pomme, car on disait que c’était un aliment coupe-faim.

Enfin, il y a une stigmatisation plus prégnante des femmes quant à l’alimentation de leurs enfants. Quand un père emmène son petit au MacDo, il passe pour un héros, on va dire qu’il s’occupe bien de ses enfants, mais quand c’est une mère, on lui reprochera de se moquer de leur santé, de ne pas cuisiner pour ses petits.

Le pire est lors des divorces. Au père la cuisine plaisir exceptionnelle, tel le kebab ou la pizza, à la mère la cuisine du quotidien, nutritionnelle.

Ce n’est pas le végétarisme qui va tuer l’élevage, mais la grande distribution

Vous parlez aussi dans votre ouvrage des cultures internet et de la restauration rapide...

Sur Internet est apparu depuis 2009 en Corée du Sud ce qu’on appelle le « mukbang ». Ce sont des femmes généralement blanches et minces, qui se filment sur YouTube ou Twitch en engloutissant pendant des heures des quantités gigantesques de nourriture hypercalorique, tout en faisant beaucoup de bruit.

C’est une expérience voyeuriste de voir une femme pouvoir manger librement tout en transgressant les tabous de genre (manger peu, proprement, délicatement), et ce, sans conséquences lisibles. En clair, le mukbang fabrique la « femme idéale ».

Publicité sur les réseaux sociaux de la chaîne de restauration rapide O'Tacos. © O'Tacos / Instagram

Mais nous sommes ici face à un paradoxe : c’est un spectacle extrême qui subvertit les normes de genre avec des femmes qui mangent comme des hommes, mais qui est en même temps un outil de renforcement des normes de genre car elles se doivent de rester minces.

Côté fast-food, la chaîne O’Tacos cible tout particulièrement les jeunes hommes de 15 à 25 ans en mettant en avant dans son marketing une masculinité puissante, viandarde et qui dénigre la nourriture à connotation féminine.

O’Tacos propose des sandwichs ultra-gras, bourrés de viande et dégoulinants de fromage. La chaîne propose également des challenges comme celui d’offrir un gigatacos de 2,5 kilos à ceux qui réussissent à l’engloutir en moins de deux heures.

L’objectif est de manger des tacos de grande taille – le fait de commander un tacos M, la plus petite taille proposée, est ridiculisé sur les réseaux sociaux – pour se valoriser, affirmer sa virilité au sein de son groupe de potes. O’Tacos est un lieu de sociabilité pour les jeunes hommes, où il vont à la fois performer leur genre mais aussi s’émanciper vis-à-vis de l’autorité parentale – en mangeant ce qu’ils veulent sans parents et à l’extérieur.

En quoi manger de la viande peut être une expression de la domination masculine ?

En Grande-Bretagne, dès le XIXe siècle, de grandes campagnes de propagande racistes arguaient que la viande était un aliment supérieur, propre aux Blancs.

Durant cette époque coloniale, on justifiait aussi la domination britannique sur le monde par le fait que les Asiatiques, « mangeurs de riz et de soja », étaient perçus comme désexualisés, peu virils, contrairement aux colons mâles britanniques, qui se nourrissaient de « rosbeef » – au point que c’est devenu un surnom péjoratif des Anglais.

Cette vision de la viande comme symbole de la domination blanche persiste encore chez les suprémacistes. Une figure de proue du masculinisme alt-right, le psychologue canadien Jordan Peterson, se vante par exemple d’avoir adopté un régime 100 % viande.

On revient à cette idée du régime végétarien associé au féminin. Malgré la crise climatique, les terribles conditions dans les élevages industriels, les bénéfices pour la santé, le végétarisme est encore perçu comme dévirilisant car il mobilise l’empathie, la compassion, la prise en compte du collectif avant l’individu, des attitudes définies comme féminines dans notre société.

Aujourd’hui, manger de la viande est arboré par certains comme un outil de résistance au « politiquement correct »...

La viande est devenu un étendard de la liberté individuelle, du fameux « on ne peut plus rien dire, plus rien faire ». Et l’humoriste Chicandier a encore récemment déclaré dans un article du Parisien : « La côte de bœuf, c’est la Porsche de 2021, le dernier signe de virilité. [...] Laissez-nous manger notre côte de bœuf, le samedi avec les potes. Si c’est pour nous limiter au steak de tofu et à la flotte, fournissez-nous le flingue et les balles ! »

La nourriture est tellement au cœur de nos identités individuelles et collectives que certains se sentent menacés par les choix alimentaires individuels d’une minorité de personnes. Sans compter qu’il existe tout un fantasme réactionnaire autour de la viande et de l’identité française – ce n’est pas pour rien que l’extrême droite avait organisé il y a quelques années des « apéros saucisson-pinard » contre les prières de rue des musulmans.

Il y a ainsi une vraie panique morale dès que l’on parle des conséquences environnementales et sociales de la viande. Et cette panique autour des végétariens qui imposeraient prétendument leurs diktats et interdiraient aux autres de manger de la viande se retrouvait aussi lors des débats autour de la PMA, où certains avançaient qu’on ne ferait plus d’enfants sans hommes, ou de la généralisation du vélo en ville qui mettrait fin à la voiture.

Le GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) a souligné en 2019 que les régimes alimentaires moins carnés présentaient « des opportunités majeures pour la réduction des émissions de gaz à effet de serre ». Pour sauver le climat faut-il « dégenrer » notre alimentation ?

Dans Steacksisme, je raconte comment des hommes justifient leur végétarisme non par intérêt pour la question climatique, la souffrance animale ou les bénéfices pour leur santé mais pour des raisons purement scientifiques, rationnelles et philosophiques. Un Américain végétarien depuis 20 ans raconte, pour sa part, que personne ne se moquait de son alimentation uniquement végétale car il travaillait dans le bâtiment et avait une carrure physique impressionnante. En quelque sorte, il compense ailleurs sa performance de genre.

Mais ce sont ici des stratégies qui viennent renforcer les normes de genre. Il faudrait plutôt « débinariser » notre société et arrêter de hiérarchiser les hommes et les femmes. Il y a tout un discours positif à construire sur les bienfaits des régimes moins carnés, un travail à opérer sur l’accessibilité aux légumes pour les classes populaires.

En France, il existe un vrai dogme carniste et les lobbies agroalimentaires de la viande et des produits laitiers sont très puissants. Et des régions entières, telle la Bretagne, seraient sinistrées si on fermait du jour au lendemain les élevages.

Nous devons donc rappeler sans cesse que ce n’est pas le végétarisme qui va tuer l’élevage, mais bien la Politique agricole commune et la grande distribution.

Le levier le plus important reste néanmoins l’école : apprendre aux enfants les différents goûts, proposer des repas sans viande, éradiquer les clichés comme le fait que les garçons doivent manger plus de viande que les filles, etc. Une éducation alimentaire et antisexiste, en somme.

Mickaël Correia

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