Au détour des livres (8): Franck Venaille, poète de nos douleurs fantômes

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Franck Venaille a fait paraître au printemps un livre aussi dérangeant qu’éblouissant intitulé Requiem de guerre où transparaissent les lignes de force de son œuvre distinguée par le Goncourt de la poésie 2017. « Oye ! Oye ! Oye ! Ce n’est pas possible autrement. »

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Oyez ! Oyez ! Oyez ! Censé récompenser l’ensemble des œuvres d’un auteur et non un ouvrage en particulier (à la différence du prix principal attaché au roman), le Goncourt de « la poésie » qui vient d’être décerné à Franck Venaille pourrait trouver bon entendeur. À tout le moins, cette « bourse de l’Académie » (anciennement dénommée comme telle) revient à un poète (il est né en 1936) à qui l’on doit quelques-uns des livres parmi les plus singuliers des décennies 1970 et 1980. Qui plus est, son récent Requiem de guerre témoigne de ce vécu bouleversé dont il a fait sa « substance noire », comme l’a finement relevé Jean-Baptiste Para dans sa préface à La Descente de l’Escaut (« Poésie »/Gallimard, 2010 [Obsidiane, 1995]).

Franck Venaille © Marc Blanchet Franck Venaille © Marc Blanchet
Cette distinction par le Goncourt de « la poésie » de Franck Venaille vaut d’être relevée parce qu’elle est en elle-même intrigante, allant à une œuvre qui s’est construite négativement dans son rapport à la littérature même. Ainsi les premiers mots, si paradoxaux, de Requiem de guerre, trahissent-ils la genèse profondément contrariée du geste créateur chez Franck Venaille : « J’ai décidé de mourir avant de naître. Sinon c’est impossible de continuer. » Car au plus loin que l’on en remonte les traces, c’est dès ses premiers livres que l’auteur Franck Venaille a décidé de « mourir » à la poésie, à une certaine idée de la poésie. Qu’il ait par la suite renié ses tout premiers ouvrages ne change rien à l’affaire, d’autres tentatives, d’autres déclarations de guerre et d’amour, tournées contre soi et le monde, n’ont cessé de caractériser les écrits de ce poète, journaliste, homme de revue (Action poétique, Chorus…) et de radio (il a collaboré pour France Culture aux « Nuits magnétiques » d’Alain Veinstein).

Pour l’auteur de L’Apprenti foudroyé (1969) et Pourquoi tu pleures ? Dis pourquoi tu pleures ? Parce que le ciel est bleu… parce que le ciel est bleu (1972), il n’est en effet pas d’absolu poétique qui tienne, en ces premières décennies d’après guerre, devant les douleurs fantômes qu’un être doit endurer pour espérer vivre. Si Venaille n’abandonne pas quelque espoir en une issue collective, adhérant au parti communiste jusqu’au printemps de Prague en 1968, c’est de l’individu, au sens de Kierkegaard – l’angoisse condamnant les domaines électifs de « l’Être », fût-il poète ! –, qu’il fait le siège. Et que peut bien un absolu poétique devant cette douleur fondamentale qu’est la mort de l’enfant en soi, dont se souvient le finale éblouissant de son Requiem :

« Écoutez-moi bien. J’ai tué un enfant. Laissant sa dépouille pénétrer dans la terre. Je me souviens de peu de choses, simplement des larmes de notre mère. Et de l’enracinement dans le malheur. Personne n’a retrouvé le coupable ni même le corps de la victime. Personne ne l’a vraiment cherché. Cet enfant que j’ai tué en moi vous l’avez maintenant devant vous. »

Toute la folle cohérence de l’« œuvre » de Venaille passe dans l’intitulé donné à son dernier livre : Requiem de guerre. Assurément, il faut y voir tout autre chose qu’une image poétique (à complément déterminatif), ou alors cette essence poétique qui serait ici au ressort des mots brûlerait jusqu’au tréfonds des choses et des êtres. Car la guerre que Venaille n’a cessé de mener dans ses écrits, il l’a d’abord connue en tant qu’appelé en Algérie en 1957-1959. Cette expérience traumatisante va littéralement et durablement bouleverser son rapport au monde et à la littérature. Elle est le ferment de cette « substance noire », de cette prégnance de l’affect ravageant chez Venaille toute forme poétique donnée.

Passée une première période qualifiée de réaliste, de « retour à la réalité », dans un entretien à la revue Europe, c’est même, à l’instar d’un Benjamin Fondane, un « refus du poème » qui dicte les ouvrages majeurs de la trilogie composée par Caballero Hôtel (1974), La Guerre d’Algérie (1978) et Jack-to-Jack (1981) (Venaille signe avec d’autres en 1979 Haine de la poésie contre la représentation d’une censément « belle » poésie). Refondée par l’auteur, regroupée sous le titre d’Algeria en 2004, cette trilogie recèle des « textes » particulièrement novateurs et envoûtants dans leur rythmique prosodique (voir un extrait de La Guerre d’Algérie sous l’onglet Prolonger). Dans une étude très intéressante qu’elle lui a consacrée, la spécialiste de poésie contemporaine de la Sorbonne Laure Michel rappelle de façon avisée que Venaille a d’abord nommé « textes », époque oblige, puis « poèmes de prose » ces livres où tout semble devoir se résoudre (y compris poétiquement) par une explosion de violence. Sur le fil d’une ouverture au récit empruntant au cinéma et au roman noir, ces livres sont alors le lieu d’une rencontre du langage poétique et de la narration, au corps-à-corps de l’écriture, physique, formel, tels les amants de Caballero Hôtel sur fond d’affrontements sociaux ou de guerre urbaine.

Si la poésie est à ce point une « douleur fantôme » pour Franck Venaille, c’est bien que cette perception vivace de ce qui fut et n’est plus doit s’entendre aussi dans une extrême radicalité : ce passé ne porte pas chez Venaille (tout comme chez Fondane, évoqué plus haut) la moindre trace d’un idéal d’humanité qui aurait été balayé par l’Histoire. Ce sentiment de perte qui l’habite passe donc de la plainte (la plainte, c’est celle l’Histoire) à la protestation, à la véhémence par le langage poétique. Et il n’y a, exemplairement, dans la poésie de Venaille nuls « verts paradis » de l’enfance à préserver ou à retrouver.

Alternant « poèmes de prose » et poème en vers, Requiem de guerre est ce journal de bord – jamais renié, lui – d’une vie sur laquelle planent des ombres bien palpables, comme le sentiment de la pauvreté, où passe le fil ténue de la fraternité par-delà les mauvaises parts endurées (Franck Venaille, qui souffre de la maladie de Parkinson depuis des décennies, y évoque ses hospitalisations). Les remémorations d’« amis » (parmi lesquels un bien étrange guérisseur dénommé « Simon Freude »…), de son propre père ou de personnalités publiques (Thorez, Chostakovitch…) s’offrent à lire comme autant de visions. Le poète y brandit sa figure fétiche du cheval, qui chevauche le chagrin, reconnaissable entre tous, seulement entre tous. Car depuis les poèmes de Cavalier cheval (1986), et comme dans ce poème de La Descente de l’Escaut ci-dessous, Franck Venaille a trouvé son absolu poétique par l’intercession du monde animal, qui lui a fait joindre (comme le grand Apollinaire) à la réalité le songe poétique :

Quand la lumière née de l’estuaire
m’éblouit
m’aveugle
Lorsqu’elle m’incite à tourner le dos à cette clarté
ainsi propagée autour de moi
J’éteins la lampe modeste du nid retournée
Longuement je regarde les petits corps chauds
Dès lors les mots ne m’assaillent plus
Mieux !
Les voici qui me laissent vivre
dans une semi-obscurité bienfaisante
Enfin ! Je vis dans l’intensité de la pénombre
Enfin ! Les modestes becs m’apportent lumière intérieure et paix

Et les heures musicales s’enchaînent
C’est l’instant où je me saisis des oiseaux anxieux
J’en fais mes frères aveugles
Et dans la nuit nous nous élançons
mus par cet étrange sentiment de sécurité animale
maintenant que l’intensité de la lumière née de l’estuaire
peu à peu
sur nous tous
a posé son voile de lin.

*

Franck Venaille, Requiem de guerre, Mercure de France, 108 p., 11 €, 2017.

Voir en complément sous l’onglet Prolonger quelques extraits de l’œuvre de l’auteur. Tous mes remerciements à Marc Blanchet pour la photographie (tous droits réservés) de Franck Venaille figurant dans cet article.

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