Ne plus avoir peur des ruines du monde ancien

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Un livre gorgé de rage et d’amour nous invite à un exercice de fiction spéculative : les révolutions de 2011 ont réussi et ont semé la révolte au-delà de leurs frontières. La France a basculé dans l’insurrection et renversé le pouvoir en place. Dix ans après, où en sommes-nous ? Bâtir aussi raconte un futur possible de nous-mêmes.

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En commençant la lecture de cet article, vous vous trouvez quelque part. Prenez quelques minutes pour regarder autour de vous : les fenêtres de votre chambre, les bureaux de vos collègues, les passager·e·s du RER, les arbres de la montagne, les tours de votre quartier. Observez bien à quoi ressemble ce décor routinier auquel vous ne prêtez plus trop d’attention. Que font les personnes qui vous entourent, de quoi parlent-elles ? Et vous, où avez-vous prévu de passer votre soirée ? Et quelles sont vos activités cette semaine ? Utilisez tout le temps nécessaire à cet exercice de regard extérieur et introspectif.

Maintenant, fermez les yeux. Et imaginez : à quoi ressemblerait ce monde si une révolution avait fait chuter les institutions de la République et l’économie capitaliste ? Le salariat est aboli, les échanges monétaires aussi et la consommation de pétrole réduite à presque rien. Il n’y a plus de présidence de la République, plus de Parlement, plus de police nationale, plus de magistrature. Dans cette réalité-là, que pourriez-vous être en train de faire, dix ans après l’insurrection ? Auriez-vous changé de nom, de métier, de lieu de vie ? Vos idées et vos émotions seraient peut-être les mêmes. Mais elles pourraient aussi avoir changé pour toujours.

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C’est à cet exercice de fiction spéculative qu’invite un livre gorgé de rage et d’amour : Bâtir aussi (dans la collection « Sorcières » des éditions Cambourakis). En sept nouvelles partagées entre le temps de l’insurrection et son issue, dix ans plus tard, le livre raconte un futur possible de nous-mêmes. L’idée initiale est que les révolutions de 2011 ont réussi et ont semé la révolte au-delà de leurs frontières. La France a basculé dans l'insurrection et renversé le pouvoir en place, incarné par Sarkozy, chef de l’État au moment des printemps arabes. Dix ans plus tard, on se souvient de ce monde passé, « l’antémonde », et l’on vit au temps de l’haraka (« le mouvement », « la révolte », en arabe). Le récit est à la fois une uchronie – on réécrit une histoire qui ne s’est pas produite – et une science-fiction libertaire, à la manière de l’écrivaine étasunienne Ursula K. Le Guin – à qui les auteur·e·s dédient le livre.

« Bâtir aussi » : le titre surprend et peut rebuter, par son aspect trompeur de guide pratique du bricolage. Ce serait une erreur. C’est un texte littéraire et un vrai geste politique. « Bâtir aussi » est une expression empruntée à l’anarchiste espagnol Buenaventura Durruti, comme l’expliquent dans leur postface les auteur·e·s, regroupé·e·s sous l’appellation « Ateliers de l’Antémonde » : « Nous n’avons pas peur des ruines. Nous sommes capables de bâtir aussi. C’est nous qui avons construit les palais et les villes d’Espagne, d’Amérique et de partout. Nous, les travailleurs, nous pouvons bâtir des villes pour les remplacer. » Par la grâce de l’imagination, cette citation se retrouve dans un graffiti « aperçu au parc Archaos, commune libre de La Guillotière » en 2022. Il offre la trame narrative de l’aventure de l’haraka rêvée par ce livre révolutionnaire et féministe. Mais pas utopiste. En tout cas pas au sens d’une vision éthérée et sans attache avec notre réalité.

Bien au contraire, Bâtir aussi est profondément pragmatique. Les pieds dans la gadoue des routes dont l’asphalte se décolle faute d’entretien et les mains dans la lessive qu’il faut faire à la main dans l’eau froide quand on ne sait pas réparer le lave-linge collectif. De ce point de vue, même si son imaginaire résonne des échos des livres du Comité invisible, il s’en distingue par sa modestie et son autocritique sensible. La révolution, il ne suffit pas de la mener. Il faut la faire vivre après l’insurrection, et c’est très difficile. Les Ateliers de l’Antémonde ont choisi de raconter ce dur labeur de la vie révolutionnaire en privilégiant les questions matérielles : comment produire de l’énergie en mode décentralisé ? Comment laver son linge si personne ne sait fabriquer des machines à laver sans appareil industriel ? Comment se déplacer de Saint-Étienne à l’Espagne si les transports motorisés sont réservés aux charges lourdes indispensables aux travaux de gros œuvre et aux urgences médicales ? À travers la description inventive des mille galères quotidiennes d’une société moderne brutalement coupée de ses industries, les auteur·e·s soulèvent des questions politiques passionnantes pour nous habitant·e·s de cet antémonde encore si vivace.

Comment résoudre les tensions entre l’individuel et le collectif ? Le problème devient intense quand le cadre institutionnel qui fondait les lois et les devoirs est renversé. Chacun·e veut désormais vivre libre, mais le quotidien révolutionnaire est dicté par mille contraintes : fournir assez de nourriture pour tou·te·s, soigner les malades, assurer un logement à chacun·e, réparer un immeuble si un avion autoconstruit s’écrase sur son toit. Sans chef et sans force coercitive, comment faire pour que personne ne soit laissé sur le bas-côté de la route ? Que le monde ne devienne pas un festival d’égoïsmes et de chacun·e pour soi ?

La question technologique est très présente dans Bâtir aussi, qui se départit des courants anti-industriels et antitech en imaginant un futur où l’on bidouille sans cesse, où les fab labs autogérés sont en effervescence pour obtenir les bonds technologiques nécessaires au stockage de l’énergie et au transport sans pétrole. C’est tout sauf un imaginaire primitiviste. Il est riche et subtil, mais tellement sérieux. Dans ce contexte, quelle place pour faire la fête et ressusciter les sound systems d’antan ? Une autre problématique est ainsi construite au fil des scènes : peut-on concilier subjectivités anti-autoritaires et élan révolutionnaire ? Peut-on encore s’amuser à l’ère de l’haraka ? Ou tous les désirs sont-ils phagocytés par le poids du devoir révolutionnaire ? Là encore, pas de développements théoriques abstraits. Le problème est abordé par le biais de dialogues au sujet des régimes alimentaires : rester végétarien·n·e ou pas après la suppression de l’élevage industriel ?

La force de Bâtir aussi est donc d’être en prise directe avec des questions très actives dans notre monde actuel, celui de l’antémonde, tout en s’inspirant de grands textes révolutionnaires passés pour oser décoller du réalisme militant. L’intellectuel anarchiste Murray Bookchin est une autre source assumée de ce livre, pour sa vision critique mais non abolitionniste des technologies.

Et comme l’haraka est déjà là et qu’il n’y a pas de petite révolution, Bâtir aussi n’est pas qu’un livre. Le projet d’écriture collective du monde révolutionné se poursuit par des ateliers créatifs (on peut s’informer à leur sujet ici, une session est d’ores et déjà prévue à la Gaîté lyrique à Paris le 13 octobre). Un livre sans fin qui continue à s’écrire ailleurs, en assemblée ou sur Internet, c’est aussi une façon de ne plus avoir peur des ruines du monde ancien.

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Bâtir aussi, Ateliers de l’Antémonde,
ed. Cambourakis,
241 p., 18 euros.

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