Les journalistes du «Monde» vont perdre leur minorité de blocage

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Selon nos informations, les journalistes du groupe Le Monde vont perdre la minorité de blocage dont ils disposent et ne plus conserver qu'une « golden share ». Les trois milliardaires Xavier Niel, Pierre Bergé et Matthieu Pigasse renforcent donc leur pouvoir sur le journal, dont les garanties d'indépendance, issues du passé, deviennent de plus en plus fictives.

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Pour les journalistes du Monde, la descente aux enfers se poursuit : après avoir abandonné en 2010 le contrôle majoritaire de leur journal à l’occasion de la prise de pouvoir par les trois oligarques Xavier Niel (propriétaire du groupe Iliad-Free), Pierre Bergé (ex-patron du groupe de luxe Yves Saint Laurent) et Matthieu Pigasse (banquier d’affaires de la banque Lazard), ils devraient perdre jeudi la fragile minorité de blocage dont ils disposaient encore. Soit un peu plus de son indépendance, en somme, que la Société des rédacteurs du Monde (SRM) va perdre à l’occasion d’une assemblée générale extraordinaire. C’est ce qui transparaît de diverses correspondances, dont une adressée aux journalistes retraités du Monde, dont Mediapart a pris connaissance.

Cette correspondance électronique, dont on trouvera une copie intégrale sous l’onglet Prolonger associé à cet article, présente à grands traits l’opération financière qui sera soumise jeudi à l’assemblée générale extraordinaire de la SRM. L’opération, lit-on, vise à « transformer en capital, via le recours à une ligne bancaire, les apports en comptes courants effectués par le trio BNP ». BNP pour : Bergé, Niel, Pigasse. Et la lettre ajoute : « Cette décision résulte du refus des trois actionnaires d'aller au-delà des 110 millions d'euros d'apport auquel ils s'étaient engagés, soulignant qu'ils en sont déjà au-delà, à 116 millions à ce jour. Or, l'entreprise a besoin de nouveaux fonds pour répondre aux besoins de trésorerie et notamment pour payer les fournisseurs. Comme indiqué, la situation financière du groupe s'est améliorée, notamment grâce aux efforts de gestion et, surtout, à la contribution de Télérama, mais c'est encore insuffisant pour faire face à la totalité des charges d'exploitation. Il s'agit donc de recourir au crédit bancaire en bénéficiant du fait que le groupe a un niveau d'endettement bancaire illimité. »

Pour comprendre ces formules sibyllines, il faut se souvenir que les trois richissimes hommes d’affaires ont pris le contrôle de 60 % du capital du groupe Le Monde en novembre 2010, en y investissant 110 millions d’euros sous la forme d’apports en comptes courants. Il s’agissait d’apporter au plus vite de l’argent frais et de la trésorerie à un groupe de presse qui était au bord de l’asphyxie financière. Mais progressivement, les trois actionnaires ont cessé de vouloir assurer les fins de mois du Monde. Visiblement, ils ont donc longtemps fait la jointure en usant d’expédients, et notamment en siphonnant la trésorerie de leur très prospère filiale, Télérama. Mais même cela, les trois milliardaires ne veulent visiblement plus y consentir, pas plus que les banques du Monde qui, en contrepartie de l’ouverture d’une ligne de crédit, ont demandé la transformation de ces apports en comptes courants en capital. Le courrier n’apporte pas une précision complémentaire, mais elle a son importance : d’après nos informations, les banquiers ont obtenu que leur ligne de crédit soit gagée sur Télérama qui, décidément, aura été la vache à lait du groupe Le Monde pendant de très longues années.

Ces informations viennent donc relativiser fortement les messages optimistes que les trois actionnaires du Monde s’appliquent à faire passer sur l’état de santé financière du groupe dont ils ont pris le contrôle. Ils cherchent à faire croire que leur plan de redressement porte ses fruits. Pas plus tard que le 18 décembre dernier, sur le site spécialisé Mindnews, le directeur général du groupe Louis Dreyfus se vantait ainsi des bons résultats engrangés. « L'ensemble du groupe (Le Monde, Télérama, L'Obs, Rue89, Huffington Post, Courrier international et La Vie) devrait enregistrer 324 millions d'euros de chiffre d'affaires, contre 334 millions en 2015, et le résultat d'exploitation devrait être de 4 millions d'euros cette année, contre 3,8 millions d'euros en 2015 », fanfaronnait-il. Avant d’ajouter : « C'est un chiffre en avance sur nos prévisions et assorti d'un maintien de notre effort d'investissement et d'innovation. Le retour du groupe à une exploitation bénéficiaire se confirme donc. »

Mais la réalité de la situation transparaît au travers de cette nouvelle opération de restructuration financière. Et Le Monde dispose en vérité d’une trésorerie toujours ultra tendue, comme on dit dans le jargon financier. Si tendue que de nombreux fournisseurs se plaignent de ne pas être payés ou de connaître, à cause du Monde – nous en avons recueilli des témoignages très précis – des difficultés financières gravissimes.

Du même coup, la restructuration envisagée du capital va faire perdre à la rédaction encore un peu plus de son influence. C’est ce qui est aussi indiqué dans ce courrier : « L'une des conséquences de cette opération, nous concernant, est, comme indiqué, la dilution de la part détenue par le Pôle indépendance (auquel a contribué Pierre Bergé) et la perte de la minorité de blocage », peut-on lire.

Le « pôle indépendance » qui est ici mentionné avait été une construction juridique imaginée en 2010, quand les trois milliardaires avaient racheté le groupe, pour essayer de sauver les apparences et de sauvegarder au moins une minorité de blocage aux salariés. Comme une présentation sur le site du Monde l’avait à l’époque expliqué (on peut la retrouver ici), cette structure était une coalition de plusieurs sociétés de journalistes du groupe : « Ce pôle sera structuré de façon, d'une part, à pouvoir exercer la minorité de blocage octroyée par les investisseurs, d'autre part à exercer les droits spécifiques qui lui sont conférés. Les membres fondateurs du pôle d'indépendance seront : la Société des rédacteurs du Monde, la Société des personnels du Monde, le Fonds commun de placement des personnels du Monde, la Société des cadres du Monde, la Société des employés du Monde, la Société des personnels du Groupe des publications de La Vie catholique, la Société des lecteurs du Monde, la Société des personnels de Courrier International et la Société des personnels du Monde interactif. L'Association Hubert-Beuve-Méry apportera ses parts à cet ensemble. »

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Mis en ligne ce mercredi vers 13H, cet article a été complété un peu avant 19H, pour faire état d'un communiqué du conseil de gérance de la Société des rédacteurs du Monde, et pour le décrypter.